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Goïta–Poutine : un échange au cœur de la nouvelle stratégie régionale de Moscou
Assimi Goïta et Vladimir Poutine ont réaffirmé le 19 août leur coordination sécuritaire au Mali et dans le Sahel. Cet échange intervient deux jours après l’annonce d’un futur mémorandum de coopération entre la Russie et la CEDEAO.
18 août 2020 – 18 août 2026 Six ans après, ce que la transition a changé
Le 18 août 2020, un coup d’État mettait fin au second mandat d’Ibrahim Boubacar Keïta et ouvrait une transition annoncée pour dix-huit mois. Six ans plus tard, le Mali a changé de Constitution, d’alliances, de cadre sécuritaire et de système politique, tandis que le retour à des institutions élues reste sans calendrier.
Semaine du Numérique : Des opportunités pour les entreprises maliennes
Le numérique ouvre de nouvelles perspectives dans l’agriculture, le commerce, la finance et la logistique. Paiement mobile, vente en ligne, gestion des stocks et accès aux données peuvent réduire les coûts des entreprises. En 2024, les comptes de monnaie électronique actifs ont progressé de 12,26% au Mali.
Le pays comptait 8,91 millions d’internautes fin 2025, soit 35,1% de la population, contre 36% en Afrique. L’accès reste coûteux : un forfait mobile mensuel de 5 Go représentait 16,9% du revenu national brut mensuel par habitant en 2025, selon l’Union internationale des télécommunications.
« Le Mali n’est pas en marge. Le terrain est bien occupé, même si, dans certains domaines, il reste des choses à faire », estime Mamadou Doumbia, spécialiste de la cybersécurité et de la blockchain.
Dans ce domaine, il relève un décalage entre l’intérêt et le déploiement. La blockchain peut sécuriser les transactions et assurer la traçabilité. Son adoption exige des solutions simples, un cadre de confiance et des compétences adaptées. Après l’Internet de l’information vient celui de la valeur, résume-t-il.
Financement
L’étude du Conseil national du patronat du Mali, menée auprès de 186 entreprises, révèle une transformation progressive : 87,6% sont « techno-timides » et 4,8% avancées. Seules 4,3% disposent de systèmes entièrement intégrés, alors que la numérisation devient un levier de compétitivité.
À l’échelle africaine, 87% des dirigeants considèrent les compétences numériques comme prioritaires. Pourtant, seuls 11% des diplômés du supérieur ont reçu une formation formelle. Le Boston Consulting Group estime que 650 millions de personnes devront être formées ou recyclées d’ici 2030.
Le financement reste décisif pour moderniser les entreprises. Mamadou Doumbia recommande néanmoins de commencer avec des moyens modestes, de tester les solutions et de démontrer leur utilité avant de rechercher des capitaux. Cette démarche peut convaincre les investisseurs.
Les incubateurs, les formations et les fonds de démarrage peuvent accélérer cette progression. Leur mobilisation exige des projets structurés, une information préalable et une gestion rigoureuse. Pour les PME, l’enjeu est de choisir des outils répondant aux besoins réels identifiés.
Ces enjeux figurent au programme de la quatrième Semaine du numérique de Bamako, avec le Burkina Faso et le Niger comme invités d’honneur. Les travaux ont débuté le 29 juillet. Reportée en raison de la visite du Président sénégalais, la cérémonie d’ouverture se tiendra le 1er août, avec la clôture. Les échanges portent sur l’interconnexion des réseaux, l’itinérance téléphonique et la formation dans l’AES.
Fatoumata Maguiraga
CEDEAO – AES : Coopérer contre le terrorisme
Réunie le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, la CEDEAO a décidé d’approfondir le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel en vue d’un mécanisme de coopération sécuritaire. Une orientation visant à reconnecter les efforts régionaux contre une menace transfrontalière.
Sur le terrain, les groupes armés franchissent les frontières et utilisent des réseaux régionaux pour s’approvisionner en armes, motos, carburant ou drones. Face à eux, l’AES a engagé sa Force unifiée et la CEDEAO prépare sa Brigade antiterroriste. Aucun mécanisme opérationnel ne relie encore directement les deux dispositifs.
Le communiqué final de la 69ème session de la CEDEAO ne fixe ni le format ni le calendrier de cette coopération. Il prolonge toutefois le processus amorcé à Accra en janvier 2026, où des États des deux espaces avaient envisagé un cadre permanent, le partage du renseignement et des accords de poursuite transfrontalière.
La CEDEAO négociera avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger comme un bloc. Elle a invité ses membres à éviter les accords séparés pouvant affaiblir sa cohésion et prolongé jusqu’en décembre 2026 le mandat de Lansana Kouyaté. La visite à Bamako, le 28 juillet, de Bassirou Diomaye Faye, Président en exercice de l’organisation, a replacé ce rapprochement au premier plan.
La géographie impose le dialogue
Pour Abdoulaye Tamboura, Docteur en géopolitique, le rapprochement est déjà engagé. « Les peuples sont imbriqués et les économies sont liées. On ne peut pas changer la géographie de ces États. Nous sommes donc dans l’obligation de coopérer », souligne-t-il.
Cette nécessité s’accentue à mesure que la menace gagne les pays côtiers. Selon le Global Terrorism Index 2026, 76% des attentats commis en 2025 se sont produits à moins de 100 kilomètres d’une frontière internationale. Le Sahel concentrait plus de la moitié des morts liées au terrorisme.
Ces circuits traversent plusieurs États, rendant la sécurité de chaque frontière dépendante des renseignements voisins. Pour les populations, cette coordination concerne aussi la sûreté des routes, des marchés et des déplacements entre localités frontalières.
Une coopération sécuritaire n’effacera pas les divergences politiques. Elle supposera de distinguer les besoins opérationnels des contentieux diplomatiques. « Les deux blocs ont compris qu’il faut mettre de côté les divergences et travailler sur les points de convergence, notamment la lutte contre le terrorisme », relève Abdoulaye Tamboura. Reste à traduire cet intérêt commun en procédures durables.
Du renseignement à la coordination
Une première étape pourrait être le rétablissement de canaux sécurisés entre États-majors et services de renseignement. Dans une analyse publiée en mars, l’Institut d’études de sécurité recommande des communications permanentes pour relancer le partage d’informations et la synchronisation des opérations transfrontalières.
Des officiers de liaison, des procédures communes d’alerte et des règles de confidentialité permettraient de partager les informations utiles aux opérations. L’Union africaine pourrait faciliter ces échanges. Des accords précis devraient encadrer les poursuites transfrontalières, l’utilisation de l’espace aérien et la protection des civils.
Mise en activité en décembre 2025, la Force unifiée de l’AES dispose d’un État-major à Niamey. Le Président nigérien Abdourahamane Tiani a indiqué le 25 juillet qu’elle comptait 5 000 militaires et que la planification prévoyait de porter progressivement cet effectif à 18 000 hommes.
La future Brigade antiterroriste de la CEDEAO devait initialement reposer sur 1 650 soldats. La feuille de route révisée à Lungi prévoit une montée en puissance jusqu’à une pleine capacité opérationnelle en juillet 2027. Son siège doit être choisi après consultation de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Nigeria.
La coopération ne nécessitera pas forcément un commandement unique. Elle pourra s’appuyer sur une cellule de planification, une cartographie commune de la menace, des opérations synchronisées et des protocoles destinés à prévenir les incidents aux frontières.
Abdoulaye Tamboura propose « un État-major conjoint, des entraînements communs et, à terme, des brigades mixtes ». Selon lui, l’expérience combattante des forces de l’AES pourrait bénéficier aux armées côtières.
Un tel dispositif devra surmonter la méfiance, les divergences de doctrine, les contraintes financières et les questions de souveraineté. La CEDEAO a demandé le règlement des prélèvements communautaires impayés afin de financer sa force. L’enjeu consiste désormais à empêcher la séparation institutionnelle des deux organisations de devenir une brèche supplémentaire exploitée par les groupes armés.
Mohamed Kenouvi
Anéfis : la victoire est militaire, la guerre est ailleurs
Le 4 juillet 2026, à l’aube, une coalition du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, et du Front de libération de l’Azawad attaque simultanément Anéfis, Gao, Aguelhok, Sévaré et Kéniéroba. Les assaillants s’emparent de la ville d’Anéfis dans la journée. Mais le camp militaire, tenu par les Forces armées maliennes et le contingent russe d’Africa Corps, refuse de céder. Encerclé, bombardé, pilonné par des drones, il tient.
Tout ce qui suit découle de ce refus, et il faut le dire sans réserve : c’est une victoire. Mais une victoire ne dispense pas de comprendre la guerre qu’elle vient d’interrompre. Et cette guerre ne se joue déjà plus là où nous la regardons.
LA BATAILLE S’EST DÉCIDÉE SUR LA ROUTE
Reprenons la séquence, telle qu’elle est établie par les correspondants de RFI sur place, par l’AFP et par les communiqués successifs de l’État-major général des armées.
Une fois le siège installé, l’adversaire n’a pas cherché à emporter le camp de vive force. Il a reporté son effort sur l’axe venant de Gao, c’est-à-dire sur ce qui pouvait sauver la garnison. Un premier convoi de renfort est engagé le 5 juillet : il est stoppé dans la zone de Tabrichat. Un second part dans la nuit du 7 au 8 juillet, subit une attaque de grande intensité vers Tabankort le 9, et parvient à Anéfis dans la nuit du 9 au 10. Entre-temps, le 8, les soldats maliens sortent du camp et reprennent pied dans la ville, où ils se filment, drapeau à la main.
La ville a changé de mains deux fois en moins d’une semaine. Ce n’est donc pas elle qui a décidé de l’issue. Ce qui a décidé, c’est le convoi : sa capacité à passer, et l’entêtement de l’adversaire à l’en empêcher. La bataille d’Anéfis s’est jouée sur les cent kilomètres de piste qui séparent Anéfis de Gao.
Un fait mérite d’être relevé ici, parce qu’il ruine un récit. Ce convoi ne comptait pas seulement des soldats maliens et le contingent russe : des combattants touaregs du GATIA et du MSA y participaient. Des hommes du Nord se sont battus pour que le Nord reste malien. Cette guerre n’oppose pas Bamako aux Touaregs, et ceux qui le prétendent, à Kidal comme dans certaines rédactions étrangères, le savent parfaitement.
CE QUE NOTRE ÉTAT-MAJOR A DÉSIGNÉ
L’adversaire a donc fait de la route sa cible. Le plus remarquable est que notre état-major, de son côté, désigne le même centre de gravité.
Invité du journal télévisé de l’ORTM, le chef d’état-major général des armées, le général de division Elysée Jean Dao, a présenté l’opération comme poursuivant deux objectifs : ravitailler les unités déployées à Anéfis, et détruire les principaux moyens de combat des groupes armés. Il a inscrit la bataille dans une stratégie de réduction des capacités adverses, appelée à se poursuivre sur l’ensemble du territoire.
Ravitailler et détruire des moyens : ni l’un ni l’autre ne se mesure en kilomètres carrés. L’objet de cette guerre n’est pas le sol, c’est le matériel et son acheminement. Les assaillants frappent nos convois pour asphyxier nos garnisons ; nos forces détruisent leurs véhicules pour user leur capacité de manœuvre. Des deux bouts du champ de bataille, un même constat : ce n’est pas le terrain qui décide, c’est la logistique.
On m’opposera Kidal, et l’objection mérite d’être traitée. Depuis avril 2026, l’adversaire tient la ville : il prend donc du territoire, et il le garde. Mais qu’en a-t-il fait ? Rien, sinon une base d’où partir vers autre chose. Il ne l’administre pas, il n’y élève pas d’État, il n’y produit rien. Une ville, entre ses mains, ne vaut pas comme territoire : elle vaut comme point d’appui pour couper des axes, et la preuve en est qu’il a marché sur Anéfis, c’est-à-dire sur le verrou de la route qui monte vers Kidal. Le territoire est son moyen ; le flux est sa fin.
Reste à savoir de quoi le flux, lui, est le moyen. Car couper une route n’est pas davantage une fin en soi. C’est ici que la stratégie de l’adversaire apparaît dans son entier, et elle n’est pas militaire.
LE MONOPOLE DE L’ORDINAIRE
En septembre 2025, le JNIM interdit les importations de carburant vers le Mali et s’attaque systématiquement aux camions-citernes venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Des centaines de citernes sont incendiées. Dans un pays enclavé qui importe par la route la quasi-totalité de son carburant, l’effet est immédiat : files de trois jours devant les stations de Bamako, coupures d’électricité, moissons compromises, pénuries alimentaires. Et le 26 octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Amadou Sy Savané, annonce à la télévision la suspension des cours dans toutes les écoles et universités du pays, du 27 octobre au 9 novembre : faute de carburant, les enseignants ne peuvent plus se déplacer.
Il faut mesurer ce qui s’est produit ce jour-là. Le JNIM a fermé toutes les écoles du Mali sans entrer dans une seule salle de classe, sans tenir un seul quartier de Bamako, en brûlant des camions sur les routes de Dakar et d’Abidjan. Or fermer les écoles d’un pays n’est pas un acte terroriste : c’est un acte souverain, une prérogative d’État. Ce jour-là, deux autorités décidaient si les enfants maliens iraient en classe.
Voilà la guerre qui nous est faite, et elle n’est ni une guerre de conquête ni même une guerre des routes. Les routes ne sont qu’un moyen. L’adversaire ne cherche pas à prendre le Mali : il cherche à priver l’État malien du monopole de l’ordinaire. Il n’attaque pas la souveraineté par le drapeau, il l’attaque par le quotidien. Le plein d’essence. Le camion qui livre. L’instituteur qui rejoint son poste. L’enfant qui va à l’école.
Le calcul est limpide, et il n’a rien de militaire. Un État qui ne garantit plus le banal perd d’abord la confiance, puis la patience de son peuple. Ce que vise l’adversaire, c’est l’exaspération : la file d’attente, la rentrée annulée, le prix du mil qui monte. Il ne peut pas gagner une bataille rangée, Anéfis vient de le lui rappeler. Alors il travaille à rendre le pays ingouvernable assez longtemps pour que la lassitude fasse ce que ses armes ne peuvent pas faire : une instabilité durable, ou une rupture politique.
D’où la formule qui décrit le plus exactement notre situation : un État dont chaque acte banal exige une opération militaire a déjà perdu une part de sa souveraineté, même s’il tient toutes ses villes. Car la souveraineté réelle n’est pas une couleur sur une carte : c’est la capacité de rendre la vie ordinaire à nouveau ordinaire.
LA QUESTION QUI DÉCIDERA DE LA SUITE
Si tel est l’objectif adverse, alors la question de l’après-Anéfis se pose en deux temps.
Le premier est militaire, et il tient à la reconstitution. Une coalition qui aligne des blindés, des pièces d’artillerie, des drones et des centaines de véhicules ne fabrique rien de tout cela : elle le reçoit. Il existe donc, en amont de chaque véhicule détruit à Anéfis, une chaîne de financements, de sanctuaires, de corridors et de marchés d’armes. Détruire le stock est nécessaire ; tarir la source est ce qui rend la destruction décisive. Une stratégie d’usure sans stratégie d’interdiction de la reconstitution revient à vider une baignoire dont le robinet reste ouvert.
Le second n’est pas militaire, et c’est le plus important : à quelle vitesse l’État reprend-il le monopole de l’ordinaire ? Cela se mesure, et cela ne figure dans aucun communiqué. Le prix, le délai et l’escorte nécessaires pour qu’un camion aille de Gao à Anéfis, ou d’Abidjan à Bamako. Le nombre d’écoles ouvertes, non pas décrétées ouvertes, mais où les maîtres arrivent et où les enfants viennent. Le nombre de marchés hebdomadaires qui se tiennent. Voilà les chiffres qui disent la souveraineté telle qu’elle se vit. Ce sont eux qu’il faudrait publier.
CE QUE NOUS DEVONS À CEUX QUI ONT TENU
Il faut, pour finir, revenir à ceux par qui tout cela tient. Plusieurs jours durant, des hommes ont défendu un camp encerclé, sous les drones et l’artillerie, face à un adversaire supérieur en nombre, sans savoir si le secours arriverait. D’autres ont pris la route pour eux, en connaissant les mines, les embuscades et les véhicules piégés qui les attendaient. Certains ne sont pas revenus. Le pays leur doit davantage qu’une image partagée : il leur doit la mémoire de leurs noms, le soin de leurs blessés, la dignité de leurs familles. Le courage d’Anéfis n’est pas un slogan. Il a un prix, et il a été payé.
Mais ce sacrifice appelle une contrepartie, et cette contrepartie n’est pas militaire. Le soldat escorte le carburant ; il ne peut pas faire que le carburant n’ait plus besoin d’escorte. Il tient la route ; il ne peut pas la construire. Il reprend une localité ; il ne peut pas y rouvrir l’école, y installer un juge, y ramener un dispensaire. Il détruit les véhicules de l’ennemi ; il ne peut pas tarir les circuits qui les remplaceront.
Voilà la part qui n’est pas la leur. Elle a des noms précis : l’État civil, qui doit revenir là où le drapeau tient ; les travaux publics et le budget, qui font les routes et les rendent praticables ; la diplomatie, qui négocie nos corridors d’importation avec nos voisins et qui doit assécher l’armement de l’ennemi à la source ; l’école, enfin, qui décide de ce que le Mali sera dans vingt ans.
L’objectif national n’est donc ni une carte ni un communiqué. Il porte un nom que nul n’ose écrire parce qu’il paraît trop humble : la reconquête de la normalité.
Nos soldats ont fait leur part, et bien au-delà. Il reste à savoir si le reste du Mali fera la sienne.
Oumar Sidibé est docteur en relations internationales et auteur de plusieurs travaux sur le Sahel, la sécurité et la gouvernance.
69e sommet de la CEDEAO : nouvelle gouvernance et relance de l’intégration ouest-africaine
Réunis le 19 juillet 2026 en Sierra Leone, les dirigeants de la CEDEAO ont renouvelé la direction de l’organisation et défini plusieurs priorités régionales. Sécurité collective, intégration économique, infrastructures énergétiques et rapprochement politique ont dominé un sommet marqué par la montée en responsabilité du Sénégal.
Le 69e sommet ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest s’est achevé dimanche à Lungi, près de Freetown, dans un contexte particulièrement sensible pour l’organisation régionale.
La CEDEAO doit aujourd’hui composer avec la progression du terrorisme, l’instabilité politique, les difficultés économiques, la méfiance d’une partie des opinions publiques et le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Réduite à douze États membres, elle cherche à restaurer son autorité, à renforcer son efficacité et à démontrer que l’intégration régionale peut encore produire des résultats concrets pour les populations.
Le sommet avait été précédé par plusieurs réunions ministérielles consacrées à la situation politique et sécuritaire, aux finances de la Communauté, aux projets économiques régionaux et à la réforme des institutions. La Sierra Leone a également inauguré un dépôt logistique destiné à soutenir les opérations de paix, les interventions humanitaires et les futures missions de la Force en attente de la CEDEAO.
Une nouvelle direction marquée par la montée en puissance du Sénégal
La principale décision du sommet a été la désignation du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement. Il succède au président sierra-léonais Julius Maada Bio et devient, pour la durée de son mandat, le principal représentant politique de la CEDEAO.
Cette fonction lui confère un rôle central dans la médiation entre les États membres, la gestion des crises régionales, la recherche de compromis et la représentation internationale de l’organisation. Bassirou Diomaye Faye devra notamment contribuer au rétablissement de la confiance entre les capitales ouest-africaines et maintenir les voies du dialogue avec les pays de l’Alliance des États du Sahel.
Le Sénégal a obtenu une seconde responsabilité majeure avec la nomination du général d’armée Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO. Ancien chef d’état-major général des armées et ancien ministre sénégalais des Forces armées, il doit entrer en fonction le 1er septembre 2026 pour un mandat allant jusqu’en 2030.
La Commission constitue l’organe administratif et exécutif permanent de la Communauté. Elle prépare les politiques régionales, coordonne les programmes communs et assure le suivi des décisions prises par les chefs d’État. La présence simultanée de Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence et de Birame Diop à la direction de la Commission place le Sénégal dans une position exceptionnelle.
Cette double responsabilité représente une réussite diplomatique pour Dakar, mais elle s’accompagne surtout d’une forte obligation de résultats. Le Sénégal sera attendu sur sa capacité à rapprocher les États, à renforcer la crédibilité de la CEDEAO et à donner une traduction concrète aux engagements pris à Freetown.
Le sommet a également été marqué par la première participation de Mamadi Doumbouya en qualité de président d’un État membre pleinement réintégré dans les instances décisionnelles de l’organisation.
La Guinée n’avait jamais juridiquement quitté la CEDEAO, mais elle avait été suspendue après le coup d’État du 5 septembre 2021. La levée des sanctions et sa réintégration institutionnelle au début de l’année 2026 ont permis au président guinéen de siéger à Freetown comme représentant d’un État membre à part entière, et non comme simple invité.
Sa présence symbolise le retour de Conakry dans le cercle politique régional après plusieurs années de transition et de relations tendues avec l’organisation.
La participation du président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani répondait à une logique différente. La Mauritanie, qui s’est retirée de la CEDEAO en 2000, n’est pas redevenue membre de la Communauté. Son chef de l’État a pris part aux travaux en qualité d’invité d’honneur.
Cette invitation s’inscrit dans le cadre du rapprochement engagé depuis l’accord d’association conclu en 2017 entre la Mauritanie et la CEDEAO. Elle traduit aussi la volonté de l’organisation de renforcer le dialogue avec un pays stratégique situé entre le Maghreb, le Sahel et l’espace atlantique ouest-africain.
La présence conjointe de la Guinée et de la Mauritanie a ainsi donné au sommet une dimension politique particulière. Elle a illustré à la fois le retour d’un État membre suspendu et l’ouverture de la CEDEAO vers un ancien membre devenu partenaire extérieur.
Sécurité, intégration économique et gazoduc au cœur des priorités régionales
Outre des changements de gouvernance, le sommet a accordé une place importante à la sécurité régionale. Les dirigeants ont réaffirmé leur volonté de renforcer le partage du renseignement, la coopération militaire, la diplomatie préventive et les mécanismes d’alerte précoce.
La mise en capacité de la Force en attente de la CEDEAO et le projet de création d’une force régionale antiterroriste demeurent au centre des discussions. L’objectif est de permettre à l’organisation de mieux répondre aux attaques des groupes armés, aux trafics transfrontaliers et aux crises susceptibles de déstabiliser plusieurs États.
La mise en œuvre de ces ambitions reste toutefois complexe. Une force réellement opérationnelle exige un financement durable, des effectifs disponibles, un commandement commun, des équipements adaptés et des règles d’engagement clairement définies. Elle suppose également une coopération avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger, où se concentre une grande partie de la menace terroriste, malgré leur retrait de la CEDEAO.
L’inauguration du dépôt logistique de Lungi constitue dans ce domaine un résultat concret. Cette infrastructure doit faciliter le stockage et le déploiement de matériels nécessaires aux opérations de paix, aux missions humanitaires et aux interventions régionales.
Les chefs d’État ont également soutenu le Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale, présenté comme une nouvelle feuille de route pour restaurer la confiance dans la CEDEAO et recentrer son action sur les attentes des populations.
Ce cadre couvre la transformation économique, la paix, la gouvernance démocratique, la science, la technologie, l’inclusion sociale, la réforme institutionnelle et le repositionnement géopolitique de l’Afrique de l’Ouest.
Il prévoit notamment de renforcer le commerce entre les États, de réduire les obstacles aux frontières, d’améliorer les infrastructures régionales, de développer un marché numérique commun et de créer davantage d’opportunités pour les femmes et les jeunes.
La libre circulation des personnes et des marchandises reste l’un des principaux tests de crédibilité de l’organisation. Malgré les textes communautaires, les voyageurs, les transporteurs et les commerçants continuent de faire face à des contrôles multiples, à des prélèvements informels et à de nombreuses lenteurs administratives.
Pour les citoyens, la réussite de l’intégration se mesurera moins au nombre de sommets organisés qu’à la possibilité de franchir les frontières sans tracasseries, de travailler dans un autre pays, de transférer de l’argent à moindre coût ou de commercialiser des produits dans l’ensemble de l’espace communautaire.
L’un des principaux résultats économiques du sommet a été la signature de l’accord intergouvernemental relatif au Gazoduc africain atlantique. Ce projet doit relier le Nigeria au Maroc en longeant la façade atlantique et en desservant plusieurs États d’Afrique de l’Ouest.
Le futur corridor énergétique pourrait améliorer l’accès au gaz, alimenter les centrales électriques et les industries, soutenir la production d’engrais et favoriser les investissements régionaux. Des raccordements pourraient également permettre aux pays enclavés de bénéficier du projet.
La signature de l’accord constitue une étape politique et juridique importante, mais elle ne signifie pas que la construction commencera immédiatement. Le financement, les études techniques et environnementales, les conditions d’exploitation et la sécurisation du tracé doivent encore être précisés.
Le sommet a par ailleurs réaffirmé l’attachement de la CEDEAO à l’ordre constitutionnel, à l’État de droit, aux droits humains et au rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement.
L’organisation reste néanmoins attendue sur l’application équitable de ces principes. Une partie croissante des populations lui demande de ne pas limiter son action aux coups d’État militaires, mais de s’intéresser également aux restrictions des libertés publiques, aux manipulations électorales et aux modifications constitutionnelles contestées.
Le Nigeria a aussi appelé à une position régionale contre les violences xénophobes et afrophobes visant des ressortissants du continent en Afrique du Sud. Cette question a été portée devant les dirigeants, même si aucune résolution autonome et détaillée n’avait encore été rendue publique à la clôture du sommet.
Le sommet de Freetown aura néanmoins fixé une direction claire. La CEDEAO entend renouveler sa gouvernance, renforcer sa capacité sécuritaire et relancer une intégration davantage tournée vers les besoins quotidiens des populations.
La réussite de cette nouvelle étape dépendra désormais de la capacité des dirigeants à transformer les déclarations en actions concrètes. Avec les deux principales responsabilités de l’organisation confiées à des Sénégalais, Dakar se retrouve en première ligne pour contribuer à cette transformation.
CEDEAO – AES : Les contours d’une coexistence régionale
À quelques jours du sommet du 19 juillet à Lungi, en Sierra Leone, les contacts entre l’AES, l’Union africaine et la Russie redessinent les rapports régionaux. Libre circulation, commerce et sécurité deviennent les terrains concrets d’une coexistence encore provisoire.
Cette 69ème session demeure un rendez-vous interne à la CEDEAO. Aucune rencontre officielle avec l’AES n’est annoncée. Le programme rendu public met en avant la paix, la gouvernance, le commerce et l’intégration, des dossiers liés aux rapports avec les voisins sahéliens.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement quitté la Communauté le 29 janvier 2025. Pour prévenir une rupture, la CEDEAO a maintenu, « jusqu’à nouvel ordre », la reconnaissance des passeports, la circulation sans visa, les droits de résidence et d’établissement et le régime préférentiel des biens et services.
Le sommet suit plusieurs gestes diplomatiques récents. Les ministres de l’AES ont reçu Sergueï Lavrov à Niamey, Bamako et Alger ont rétabli leurs ambassadeurs et rouvert leurs espaces aériens, puis Mahmoud Ali Youssouf de l’UA a effectué une visite au Mali les 12 et 13 juillet.
Dégel
D’ailleurs, le communiqué Russie – AES du 8 juillet saluait la « dynamique positive du dialogue » avec la CEDEAO et l’Union africaine. Moscou confirmait aussi son soutien militaire et diplomatique à la Confédération. Toutefois, le partenariat russe n’exclut pas la reprise des contacts africains.
À Bamako, Mahmoud Ali Youssouf a qualifié ses échanges de « francs, approfondis et constructifs ». À sa sortie d’audience avec le chef de l’État, il a reconnu l’AES comme « une réalité du paysage régional » et plaidé pour le dialogue, le bon voisinage et une réponse collective au terrorisme.
Le dégel entre le Mali et l’Algérie complète ce tableau. Pour l’heure, aucun élément public n’établit une médiation russe. Le retour des canaux facilite les consultations, mais le contentieux du drone abattu et les divergences sur les groupes armés demeurent.
Passerelles
L’AES a déclaré son territoire sans visa pour les ressortissants de la CEDEAO et leur reconnaît les droits d’entrée, de circulation, de résidence et d’établissement. Ces décisions réciproques ont limité les perturbations, sans constituer encore un accord commun durable.
Pour les voyageurs et les opérateurs, les incertitudes concernent les contrôles, les assurances, les diplômes, la protection sociale, les titres de séjour et les documents de l’AES. Des réglementations divergentes compliqueraient des pratiques jusque-là encadrées par les protocoles communautaires.
L’économie impose aussi des passerelles. Les pays de l’AES, sans accès maritime, dépendent des corridors vers les ports côtiers. Les États littoraux profitent du transit et des débouchés sahéliens. Des écarts tarifaires ou douaniers augmenteraient les délais, les coûts de transport et les prix.
Sécurité
La coopération sécuritaire constitue le dossier le plus urgent. Groupes armés, trafics et réseaux criminels franchissent les frontières entre le Sahel et les pays côtiers. Le renseignement, les alertes précoces et la coordination locale restent nécessaires, malgré des doctrines militaires et des partenariats extérieurs différents.
Pourtant, la confiance politique demeure fragile. Les sanctions, la menace d’intervention militaire au Niger et les désaccords sur les transitions ont laissé des contentieux. Les autorités sahéliennes placent l’égalité souveraine, la non-ingérence et la reconnaissance de leur Confédération au centre de leurs relations extérieures.
Le dialogue ne possède pas encore de cadre conjoint stabilisé. En juin, des experts du Mali, du Burkina Faso et du Niger se sont réunis à Ouagadougou pour préparer une position commune avant de futures consultations avec la CEDEAO sur la sécurité, le commerce et la stabilité régionale.
Horizon
Lungi peut préciser la position des Douze et leur mandat pour les négociations futures. Des interlocuteurs désignés, un calendrier et des groupes techniques permettraient de passer des mesures unilatérales à des arrangements négociés sur la circulation, les échanges et la sécurité transfrontalière.
Les limites restent visibles. Le programme public du sommet ne garantit aucune décision spécifique sur l’AES. La visite de Mahmoud Ali Youssouf n’a été accompagnée d’aucune annonce levant la suspension du Mali par l’Union africaine. Le rapprochement entre Bamako et Alger a rétabli le dialogue sans régler les différends.
La recomposition régionale se joue moins dans un retour à l’ancienne CEDEAO que dans l’organisation d’une coexistence prévisible. Son contenu se mesurera aux garanties offertes aux citoyens, aux commerçants et aux transporteurs, ainsi qu’à la capacité des institutions séparées à coopérer face aux menaces communes, dans un cadre clairement défini et durable.
Burkina Faso : L’épargne de la diaspora finance les grands projets
Le premier « Diaspora Bond » burkinabè a mobilisé 151,5 milliards de francs CFA en un mois, dépassant nettement l’objectif fixé. L’opération transforme l’épargne des ressortissants établis à l’étranger et des investisseurs nationaux en ressources destinées à l’industrie, aux mines et aux infrastructures.
« L’Emprunt patriote » ne repose pas sur un don. Chaque souscripteur acquiert une obligation de l’État, rémunérée puis remboursée selon un calendrier établi. Lancée le 6 mai 2026, l’émission proposait des titres de 10 000 francs CFA, avec deux formules : 6,75% sur cinq ans et 6,85% sur sept ans. Les revenus sont exonérés d’impôts et le capital est amorti de manière constante. La souscription passait par une société de gestion et d’intermédiation.
Cette première phase visait 125 milliards de francs CFA sur un programme pluriannuel de 240 milliards. À sa clôture, le 6 juin, elle avait recueilli 151,5 milliards, soit 26,5 milliards de plus que prévu. Les ambassades, les consulats, une plateforme numérique et les intermédiaires financiers ont accompagné la mobilisation.
La documentation initiale annonçait notamment une zone franche agro-industrielle et la centrale hydroélectrique de Bagré Aval. Une usine d’engrais, des routes, des équipements énergétiques, des unités de valorisation des déchets et des logements sociaux figuraient aussi parmi les projets présentés.
Affectations
Le 6 juillet, le gouvernement a signé quatre conventions représentant 85 milliards de francs CFA. Quinze milliards doivent renforcer CIM Sahel, 30 milliards financer une nouvelle unité de SN BRAFASO à Bobo-Dioulasso et 40 milliards soutenir, par l’intermédiaire de la SOPAMIB, la relance des mines de Perkoa et de Taparko.
Le mécanisme convertit ainsi une partie de l’épargne disponible en financement à long terme. À la différence d’un transfert familial, l’argent est placé dans un instrument financier : l’État emprunte, le souscripteur devient créancier et perçoit un rendement en contrepartie du risque pris. Cette architecture peut réduire la dépendance à certains financements extérieurs, sans supprimer l’obligation de rembourser.
Le résultat constitue un succès de mobilisation, désormais suivi d’une première affectation. Il ne mesure encore ni l’exécution des conventions, ni les capacités industrielles créées, ni les emplois générés. L’impact productif se lira dans l’avancement des projets, la traçabilité des décaissements, la publication des résultats et le respect des échéances dues aux souscripteurs. Il faudra aussi préciser comment les 66,5 milliards restants seront engagés et articulés avec les projets initialement annoncés au public, de manière transparente.
Mohamed Kenouvi
Cinq ans de Transition : Abdoulaye Diop dresse le bilan diplomatique
À l’instar de ses collègues du gouvernement, Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, a présenté, mercredi 15 juillet, le bilan de ses cinq années à la tête de la diplomatie malienne. Cet exercice d’évaluation lui a permis de revenir sur les perspectives et les principales réalisations de son département, articulées autour de quatre axes majeurs.
C’est devant un parterre de diplomates et de partenaires que le chef de la diplomatie a exposé les orientations de la politique extérieure conduite depuis 2021. Celle-ci s’articule, selon lui, autour de la souveraineté nationale, de la remise en cause des rapports de dépendance et d’un panafricanisme plus affirmé.
Le ministre a rappelé que la Transition s’est déroulée dans un contexte marqué par d’importants défis sécuritaires, politiques et diplomatiques. Face à cette situation, il estime que le gouvernement a renforcé l’engagement patriotique des Maliens, illustré notamment par la mobilisation populaire du 14 janvier 2022, organisée après les sanctions économiques et financières imposées au Mali par la CEDEAO et l’UEMOA. Il a également insisté sur le rôle joué par son département dans la défense des intérêts du pays.
« Pour cet exercice d’évaluation, nous devons garder à l’esprit que la diplomatie, pendant cette période de Transition, a constitué, aux côtés de l’armée, l’une des premières lignes de défense de notre pays », a-t-il soutenu.
En cinq ans, selon Abdoulaye Diop, le Mali a redéfini sa politique étrangère autour d’un paradigme décomplexé et pragmatique. Celui-ci vise à défendre la souveraineté, la dignité et l’autonomie stratégique du pays, notamment dans le domaine sécuritaire, sans rechercher l’isolement ni la confrontation. Guidée par ses trois principes clés et la recherche de partenariats « gagnant-gagnant » alignés sur les priorités nationales, l’action diplomatique malienne reste profondément ancrée dans l’idéal panafricain, a-t-il estimé. Cette orientation s’est notamment matérialisée par la création de l’Alliance des États du Sahel en 2023, puis de la Confédération AES le 6 juillet 2024, parallèlement au retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO le 29 janvier 2025.
Un bilan articulé autour de quatre axes majeurs
Le premier axe concerne une diplomatie offensive et lisible, fondée sur trois principes cardinaux : le respect de la souveraineté du Mali, celui de ses choix souverains et la défense des intérêts du peuple malien. Selon le ministre, cette doctrine a permis au pays de mieux faire entendre ses positions sur la scène internationale et de développer des partenariats fondés sur le respect mutuel.
« Aujourd’hui, nous nous réjouissons qu’après un début souvent marqué par l’incompréhension, une vaste majorité de nos partenaires adhèrent à ces principes édictés », a-t-il déclaré, rappelant que ces principes, bien que définis par le Mali, ont vocation à s’appliquer à tous les États.
Le deuxième axe met en avant une diplomatie au service de la sécurité et du développement. Abdoulaye Diop a affirmé que le Mali avait diversifié ses partenaires afin de renforcer les capacités des Forces armées et de promouvoir un développement reposant davantage sur les ressources nationales. Il a également insisté sur la recherche d’accords prévoyant la formation, le partage d’expertise et le transfert de technologies.
Le troisième volet est consacré à une diplomatie innovante, marquée par la promotion de la culture comme instrument d’influence internationale, la lutte contre la désinformation et une communication diplomatique plus active. Parmi les avancées citées figurent l’élection du Mali au Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO pour la période 2026-2030 et la valorisation du patrimoine national. Abdoulaye Diop s’est également félicité de la proclamation, en 2023, de la Journée internationale de la langue soninké, une initiative soutenue par plusieurs États concernés par cet espace culturel et célébrée pour la première fois au siège de l’UNESCO le 25 septembre 2024.
« Nous sommes en train de travailler à développer une stratégie de diplomatie culturelle. Nous considérons la valorisation du patrimoine culturel comme un outil de soft power extrêmement important, qui peut permettre à notre pays de ne pas seulement faire parler de lui à travers les attaques, les attentats, les problèmes de sécurité ou les questions de pauvreté, mais de changer la conversation dans ce domaine », a déclaré le ministre.
Le quatrième et dernier volet met l’accent sur le renforcement des relations avec plusieurs partenaires stratégiques, notamment la Russie, la Chine et la Turquie, ainsi qu’avec des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. La création de l’Alliance des États du Sahel, devenue la Confédération des États du Sahel, est présentée par Abdoulaye Diop comme l’une des principales réalisations diplomatiques de la Transition.
« Nous avons développé des liens solides avec les pays et les peuples africains qui partagent notre vision de souveraineté et d’émancipation réelle », a-t-il soutenu.
Le ministre a conclu en assurant que cette nouvelle orientation stratégique vise à préserver durablement les intérêts supérieurs du Mali, tout en maintenant le pays ouvert au reste du monde et à des coopérations conformes aux priorités définies par les autorités nationales.
Joseph Amara Dembélé
Force unifiée de l’AES : un statut pour encadrer les opérations communes
Les 9 et 10 juillet 2026 à Ouagadougou, les ministres de la Défense du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont consolidé le cadre juridique applicable aux troupes confédérales. Cette structuration accompagne une force déjà opérationnelle, dont l’état-major intégré et le poste de commandement sont installés à Niamey et appelée à accroître ses effectifs comme ses capacités d’intervention.
Après une réunion préparatoire des experts militaires le jeudi 9 juillet, les ministres chargés de la Défense de la Confédération des États du Sahel se sont retrouvés le lendemain à Ouagadougou autour du statut de la Force unifiée. Les travaux ont réuni le général de division Célestin Simporé pour le Burkina Faso, le général d’armée Salifou Mody pour le Niger et le général de division Oumar Diarra, ministre délégué chargé de la Défense du Mali.
Leur principal dossier portait sur l’accord définissant les droits, les obligations, les protections et les responsabilités des personnels appelés à servir au sein de cette force multinationale. Présenté comme le dernier texte nécessaire pour compléter son architecture juridique, il doit fournir des règles communes aux contingents issus de trois armées nationales et faciliter leur engagement sur l’ensemble du territoire confédéral.
Les trois ministres ont également été reçus par le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso et président en exercice de la Confédération. Selon Célestin Simporé, cette réunion s’inscrit dans la mise en œuvre de la feuille de route de l’An II de l’AES et dans le renforcement des capacités humaines, matérielles et opérationnelles de la Force unifiée.
Des règles communes pour les contingents
Le statut examiné à Ouagadougou intervient au moment où la Force unifiée passe d’une coopération militaire fondée sur des décisions politiques et des opérations coordonnées à une organisation permanente. Pour les militaires déployés hors de leur pays d’origine, ce cadre fixe leur position au sein de la structure commune, les obligations liées à leur mission et les protections attachées à leur engagement.
Il doit aussi harmoniser l’action de troupes soumises, à l’origine, à trois législations et à trois chaînes administratives nationales. La force pourra ainsi employer des unités burkinabè, maliennes et nigériennes sous des règles partagées, tout en maintenant les engagements souverains de chaque État. Le ministère burkinabè de la Défense présente ce dispositif comme une condition de la légalité, de l’interopérabilité et de l’efficacité des opérations conjointes.
Derrière les formulations juridiques, le texte concerne donc directement la vie des personnels sur le terrain. Il détermine le cadre dans lequel un soldat envoyé au-delà de sa frontière nationale reçoit ses ordres, accomplit sa mission et engage sa responsabilité au sein d’un dispositif confédéral.
De 5 000 à 15 000 hommes
La première configuration rendue publique en janvier 2025 prévoyait un effectif de 5 000 hommes. Le ministre nigérien de la Défense, Salifou Mody, avait alors annoncé une force disposant de son propre personnel, de moyens terrestres, de capacités de renseignement et d’un système autonome de coordination, avec la possibilité d’intervenir partout dans l’espace AES.
Les réunions des chefs d’état-major organisées en avril 2026 à Ouagadougou ont ensuite fait apparaître un objectif de 15 000 hommes à terme. Cette évolution traduit le passage d’un premier noyau opérationnel à un format plus large, destiné à assurer des déploiements simultanés sur plusieurs théâtres et à soutenir des opérations d’une durée plus importante. Le chiffre correspond à une cible de montée en puissance, distincte du volume de troupes effectivement engagé à une date précise.
Les responsables militaires ont aussi travaillé sur les règles d’engagement, le service en campagne et les budgets de fonctionnement. Le statut étudié en juillet complète ainsi des documents opérationnels déjà examinés par les états-majors au cours des mois précédents.
Niamey au centre du commandement
L’état-major de la Force unifiée est installé à Niamey. Ce choix place le commandement dans la zone centrale de l’espace formé par les trois États et à proximité du Liptako-Gourma, région frontalière où se concentrent une partie importante des opérations contre les groupes armés.
Depuis le 19 juin 2026, la force est commandée par le général de brigade malien Makan Alassane Diarra. Il a pris ses fonctions lors d’une cérémonie organisée sur la Base aérienne 101 de Niamey, sous la présidence du chef d’état-major des armées du Niger, représentant le Comité des chefs d’état-major de la Confédération. Il a succédé au général Daouda Traoré, premier commandant de la structure.
Cette passation, intervenue moins d’un mois avant la réunion ministérielle de Ouagadougou, a accompagné la consolidation du commandement. La Force unifiée dispose désormais d’un état-major permanent, d’un responsable opérationnel et d’un projet de statut applicable à ses personnels.
Une construction engagée en 2023
La création de la force découle de la Charte du Liptako-Gourma, signée le 16 septembre 2023 par le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ce traité a établi une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle, avec l’engagement de lutter ensemble contre le terrorisme, la criminalité organisée et les atteintes à l’intégrité territoriale des États membres.
La Charte prévoit qu’une agression visant l’un des États engage l’assistance des deux autres, y compris par l’emploi de la force armée. Elle confie également aux membres la création des organes et mécanismes nécessaires à la mise en œuvre de cette solidarité militaire.
L’Alliance a été transformée en Confédération le 6 juillet 2024 à Niamey. Le 23 décembre 2025 à Bamako, les trois gouvernements ont signé des protocoles additionnels consacrés à la défense, à la sécurité, à la diplomatie, au développement et au fonctionnement des sessions parlementaires confédérales. Ces textes précisent les compétences exercées au niveau commun et les mécanismes de pilotage des actions collectives.
Trois jours auparavant, le 20 décembre 2025, le président Assimi Goïta avait remis son étendard à la Force unifiée à Bamako, marquant son entrée officielle en activité. Le général Daouda Traoré avait alors été installé à la tête de la nouvelle structure militaire.
Un modèle distinct du G5 Sahel
La Force unifiée se développe après le retrait progressif des trois États du cadre militaire du G5 Sahel. Le Mali avait quitté l’organisation et sa force conjointe en 2022, suivi par le Burkina Faso et le Niger en 2023. L’ancien dispositif associait également la Mauritanie et le Tchad et reposait sur des secteurs d’opérations principalement concentrés autour des frontières.
Le modèle retenu par l’AES repose sur un commandement intégré et sur la possibilité de déployer les unités dans la totalité des territoires burkinabè, malien et nigérien. La Force conjointe du G5 Sahel fonctionnait, pour sa part, dans des fuseaux géographiques déterminés, avec des droits de poursuite transfrontalière limités.
Le financement suit également un mécanisme confédéral. La Charte fondatrice attribue cette responsabilité aux États membres. Depuis mars 2025, un prélèvement de 0,5 % sur certaines importations provenant de pays tiers alimente les institutions, projets et programmes communs de l’AES, parmi lesquels figure la montée en puissance de la force.
Des opérations déjà coordonnées
Avant même la remise de l’étendard, les trois armées avaient acquis une expérience commune à travers des opérations synchronisées et des exercices multinationaux. Les opérations Yéréko 1 et Yéréko 2 ont été conduites entre 2024 et 2025 dans la région des trois frontières. L’exercice Taha Nakal, organisé au centre de formation des forces spéciales de Tillia, au Niger, a également permis de travailler sur la coordination des unités et des commandements.
Le statut adopté à Ouagadougou doit désormais donner une base permanente à ces pratiques. Il accompagne le passage d’opérations ponctuellement coordonnées à une capacité commune susceptible d’être mobilisée à tout moment sous une même autorité opérationnelle.
La réunion s’est tenue dans un environnement marqué par de nouvelles attaques au Mali et par le renforcement récent de la coopération militaire entre l’AES et la Russie. Devant le président Ibrahim Traoré, Célestin Simporé a évoqué la préparation à un conflit de longue durée et de haute intensité, tout en présentant la Force unifiée comme le fer de lance de la réponse confédérale.
Après l’installation de son état-major, le lancement officiel de ses activités et le renouvellement de son commandement, la Force unifiée complète ainsi son organisation par un statut commun. Les décisions prises à Ouagadougou doivent permettre aux contingents du Burkina Faso, du Mali et du Niger d’opérer sous les mêmes règles dans l’ensemble de l’espace confédéral.
Confédération AES : Deux ans après, l’heure du concret
Vingt-quatre mois après sa création officielle, la Confédération des États du Sahel poursuit sa structuration autour de trois priorités : défense, diplomatie et développement. Si plusieurs réalisations marquent son parcours, les ambitions affichées sont confrontées à des défis institutionnels, sécuritaires et économiques.
Née le 6 juillet 2024 à Niamey de la volonté du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la Confédération AES célèbre son deuxième anniversaire dans un contexte où ses dirigeants revendiquent une coopération renforcée. Créée moins d’un an après l’Alliance des États du Sahel, fondée le 16 septembre 2023 face aux défis sécuritaires, elle entend dépasser l’alliance de défense pour bâtir un espace d’intégration politique, économique et diplomatique.
À l’occasion de cette commémoration, le Président en exercice, le Capitaine Ibrahim Traoré, a salué « une étape décisive » dans l’histoire des trois États membres. « Deux années plus tard, cette date est devenue bien plus qu’un anniversaire institutionnel. Elle symbolise désormais l’espérance d’une renaissance africaine », a-t-il déclaré le 5 juillet 2026 aux populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Une intégration qui prend forme
En deux ans, la Confédération s’est dotée de ses premiers instruments communs. Après une première année sous la présidence du Général d’armée Assimi Goïta, le Capitaine Ibrahim Traoré a pris le relais en décembre 2025 avec une feuille de route axée sur la consolidation des acquis.
Sur le plan sécuritaire, les trois États ont poursuivi le rapprochement de leurs forces armées, à travers des opérations coordonnées contre les groupes armés terroristes. La Force unifiée de l’AES, composée d’environ 5 000 militaires, s’inscrit dans cette mutualisation des moyens, du renseignement et de la coopération transfrontalière.
Pour le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry, l’une des avancées majeures réside dans cette coopération militaire intégrée. « On a domestiqué la formation des États-majors. Les Écoles de guerre sont désormais créées chez nous, avec des formations adaptées à nos réalités. À cela s’ajoutent la mutualisation des équipements et des renseignements et une confiance accrue entre les armées », souligne-t-il. Selon lui, « l’AES, en termes militaire et sécuritaire, a obtenu plus que l’intégration des peuples ».
Parallèlement au volet sécuritaire, la coopération s’est élargie aux domaines diplomatique et économique. Les trois pays ont multiplié les positions communes, tout en poursuivant la mise en place d’outils d’intégration comme le passeport confédéral, la Banque confédérale d’investissement et de développement ou une chaîne de télévision et une radio communes.
Mais la structuration institutionnelle reste incomplète. Le Collège des chefs d’État et le Conseil des ministres confédéral constituent les principaux cadres de décision, tandis qu’un Parlement confédéral est en gestation. En revanche, l’AES ne dispose pas encore d’un Secrétariat général confédéral clairement visible et opérationnel. Or cette structure est l’épine dorsale d’une organisation régionale. Elle assure la mémoire institutionnelle, le suivi des décisions, la conservation des actes, la coordination technique et la continuité administrative au-delà des présidences tournantes.
Sans cet outil permanent, la Confédération risque de dépendre surtout de l’impulsion politique des chefs d’État et des réunions ministérielles. L’intégration se mesure aussi à la capacité de transformer les décisions en programmes suivis, documentés et évalués.
Des ambitions à concrétiser
Pour l’économiste Abdoulaye N’Tigui Konaré, ces deux premières années ont surtout permis de poser les fondements d’un projet d’intégration. « Les orientations affichées sont ambitieuses et répondent à des préoccupations réelles de souveraineté et de développement. Toutefois, le véritable succès se mesurera à travers des résultats concrets comme l’augmentation des échanges intra-AES, la création d’emplois, l’amélioration de la production industrielle et agricole ou encore la progression des investissements », analyse-t-il.
À ses yeux, la priorité consiste maintenant à transformer la volonté politique en performances économiques durables. Les défis concernent le financement des projets, la sécurité, les infrastructures communes, l’harmonisation des réglementations, la facilitation des échanges commerciaux et le maintien d’un dialogue constructif avec les partenaires régionaux et internationaux.
Deux ans après sa création, la Confédération AES entre dans une phase plus exigeante. Après le temps de l’affirmation politique et les premiers outils communs, l’enjeu est de donner un contenu concret à l’intégration annoncée, avec des résultats visibles sur la sécurité, l’économie, les institutions et les conditions de vie des populations.
Mohamed Kenouvi
Sécurité routière : l’Afrique cherche une réponse coordonnée
L’Afrique reste la région du monde la plus exposée aux décès routiers. Les dernières données continentales estiment à plus de 259 000 le nombre de morts sur les routes en 2021, soit près du quart du bilan mondial, alors que le continent possède une part limitée du parc automobile.
Cette mortalité frappe d’abord les usagers les plus vulnérables. Piétons, motocyclistes et cyclistes représentent plus de la moitié des décès recensés. Les piétons comptent à eux seuls près d’un tiers des victimes, dans des villes où trottoirs, passages protégés, éclairage et transports collectifs restent souvent insuffisants.
Les causes se répètent d’un pays à l’autre. Vitesse, surcharge, fatigue des chauffeurs, non-respect du code, faiblesse des contrôles, importation de véhicules vétustes, routes dégradées et absence d’aires de repos rendent les déplacements dangereux, surtout sur les grands corridors régionaux.
En Afrique de l’Ouest, ces facteurs pèsent sur les axes interétatiques comme Bamako-Dakar, où transport de passagers, camions, deux-roues et véhicules particuliers partagent des routes très sollicitées. Au Sénégal, l’Agence nationale de sécurité routière évoque en moyenne 5 200 accidents par an, 745 décès et 8 500 blessés graves, pour un coût économique estimé à 163 milliards de francs CFA.
Réponses communes
La réponse ne peut plus rester seulement nationale. Les États cherchent à harmoniser les règles, les sanctions, les contrôles et la collecte de données. La CEDEAO travaille sur la gouvernance des transports, tandis que l’Union africaine a soutenu la création, en 2018, de l’Observatoire africain de la sécurité routière.
Cet observatoire vise à améliorer la qualité des statistiques, longtemps fragilisées par les écarts entre bilans officiels, données policières, données hospitalières et estimations internationales. Selon le SSATP, moins de la moitié des pays africains disposent de bases nationales opérationnelles sur les accidents, et seuls 23 utilisent la définition internationale de la mortalité à 30 jours.
Des réponses nationales se structurent aussi. Le Burkina Faso a validé une stratégie 2026-2030, avec l’objectif de réduire d’au moins 50 % les décès routiers d’ici 2030, après une moyenne annuelle de 23 107 accidents, 14 867 blessés et 1 091 morts entre 2020 et 2024.
La sécurité routière devient ainsi un chantier africain commun. Elle exige des données fiables, des routes mieux conçues, des véhicules contrôlés, des conducteurs formés et des sanctions appliquées avec constance.
AES – CEDEAO : Le dialogue se prépare
Les futures négociations entre la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) prennent forme. Si leur calendrier reste inconnu, les initiatives engagées de part et d’autre montrent que les deux organisations préparent déjà leur dialogue.
Les préparatifs des futures négociations entre la Confédération AES et la CEDEAO franchissent une nouvelle étape. Après les premières consultations engagées entre les deux organisations, l’AES s’est dotée le 26 juin 2026 d’un document-cadre stratégique destiné à servir de référence commune lors des discussions à venir.
Élaboré à l’issue d’un atelier ayant réuni à Ouagadougou des experts du Mali, du Burkina Faso et du Niger, ce document vise notamment à harmoniser les positions des trois États, à identifier leurs intérêts stratégiques et à préparer un argumentaire commun. Il doit permettre à la Confédération d’aborder les futures discussions avec une position unifiée, tout en préservant les acquis jugés essentiels, notamment en matière de libre circulation, de développement, d’infrastructures et de sécurité.
Cette démarche s’inscrit dans le prolongement des premières consultations officielles engagées entre l’AES et la CEDEAO. En mai 2025, les deux parties avaient convenu d’un cadre général devant régir leurs futurs échanges, avant que les chefs d’État de la Confédération n’en approuvent les conclusions quelques mois plus tard, en décembre 2025, à Bamako.
Dans la continuité de ce processus, la CEDEAO a désigné le 25 mars dernier l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté comme Négociateur en chef chargé de conduire les discussions avec l’AES. Deux mois plus tard, il s’est rendu à Ouagadougou, où il a été reçu par le Président burkinabè, le Capitaine Ibrahim Traoré, dans le cadre de cette mission. Une démarche qui témoigne elle aussi de la volonté de l’organisation sous-régionale de préparer les futures négociations avec la Confédération.
Une position commune avant le dialogue
Pour le spécialiste des relations internationales Dr Oumar Sidibé, le document-cadre stratégique de l’AES marque une évolution dans la stratégie de la Confédération. « Il cherche à préserver les acquis fonctionnels, comme la libre circulation ou les échanges, alors même que la rupture politique est considérée comme acquise », résume-t-il.
À ses yeux, cette démarche traduit surtout la volonté de l’AES de transformer son projet politique en une stratégie diplomatique structurée. « On peut quitter une organisation sans quitter une région », observe-t-il, estimant que la Confédération cherche à organiser ses relations avec la CEDEAO plutôt qu’à remettre en cause son départ.
L’expert insiste également sur l’importance d’une position commune avant toute négociation. « Trois États font face à un bloc de douze. Une position harmonisée évite les approches dispersées et donne davantage de poids à la Confédération », explique-t-il. Au-delà de l’aspect stratégique, cette démarche contribue aussi, selon lui, à consolider l’AES comme un acteur régional capable de parler d’une seule voix.
Des défis avant l’ouverture des discussions
Si les discussions devraient, dans un premier temps, porter sur des questions techniques et pratiques, leur déroulement dépendra aussi de la capacité des deux organisations à dépasser les différends hérités de leur séparation.
« En apparence, la négociation sera technique. En réalité, elle reste marquée par un désaccord sur la légitimité », analyse Dr Oumar Sidibé, en référence aux tensions nées des sanctions imposées par la CEDEAO et aux trajectoires politiques suivies par les États de l’AES.
Le spécialiste évoque également la nécessité de restaurer la confiance entre les deux parties, mais aussi de trouver des solutions durables à plusieurs questions concrètes, notamment la reconnaissance mutuelle des documents de voyage, afin de préserver la libre circulation des personnes. À cela s’ajoutent les enjeux liés à la coopération sécuritaire et aux questions monétaires, qui pourraient également influencer le climat des discussions.
Les négociations ne sont donc pas encore ouvertes, mais leur préparation s’organise des deux côtés. Les démarches entreprises ces derniers mois montrent que l’AES et la CEDEAO sont désormais entrées dans une phase où il s’agit moins de revenir sur la rupture que de définir les contours de leurs futures relations.
Mohamed Kenouvi
Deux et trois roues : Un encadrement renforcé en Afrique de l’Ouest
Du Sénégal à la Côte d’Ivoire, en passant par le Niger et le Burkina Faso, plusieurs pays ouest-africains ont renforcé ces dernières années l’encadrement des deux et trois roues. Une évolution qui traduit la volonté des États de mieux suivre un parc en pleine expansion.
Les motos occupent aujourd’hui une place centrale dans les déplacements quotidiens à travers l’Afrique de l’Ouest. Face à leur multiplication, plusieurs États ont engagé des réformes destinées à mieux identifier les engins en circulation et leurs propriétaires.
Au Sénégal, cette volonté s’est traduite, début 2025, par une vaste campagne de régularisation des deux-roues motorisés. Les propriétaires ont été invités à obtenir les documents nécessaires et à faire immatriculer leurs engins, sous peine de sanctions. Face à l’affluence, les délais accordés aux usagers ont même été prolongés afin de permettre au plus grand nombre de se conformer aux exigences réglementaires.
Du côté du Niger, les autorités nationales ont également renforcé les contrôles des engins circulant sans plaque ou sans documents réglementaires. Cette politique s’accompagne, depuis le 22 octobre 2024, de mesures destinées à faciliter les démarches administratives et à encourager la mise en règle des propriétaires.
Même logique d’encadrement
Le Burkina Faso s’inscrit lui aussi dans cette dynamique. Si l’immatriculation des motos y est obligatoire depuis plusieurs années, le gouvernement a renforcé depuis novembre dernier les mécanismes d’identification des engins. Les vendeurs sont notamment tenus d’accomplir certaines formalités administratives avant la remise des motos à leurs acquéreurs, limitant ainsi les risques de circulation sans identification.
Sur le littoral ouest-africain, la Côte d’Ivoire poursuit des objectifs similaires. Les motos doivent être enregistrées et disposer de documents permettant d’identifier clairement leurs propriétaires. Cette politique accompagne les efforts de formalisation d’un secteur en pleine croissance, notamment dans les grandes villes, où les deux-roues occupent une place croissante dans les activités de transport et de livraison.
D’un pays à l’autre, les modalités diffèrent, mais les objectifs poursuivis restent largement les mêmes. Les États cherchent à mieux connaître leur parc roulant, à faciliter l’identification des propriétaires en cas de vol ou d’infraction et à renforcer le suivi administratif d’un secteur longtemps marqué par l’informel.
À mesure que les motos et tricycles s’imposent dans les économies ouest-africaines, leur encadrement apparaît de plus en plus comme un enjeu de gouvernance, de mobilité et de modernisation des services publics.
Mohamed Kenouvi
AES : les ministres veulent une diplomatie coordonnée
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger veulent mieux coordonner leur action diplomatique au sein de la Confédération des États du Sahel. Réunis le 20 juin 2026 à Bamako, leurs ministres des Affaires étrangères ont mis l’accent sur les positions communes, les partenariats internationaux, la sécurité et la communication.
Bamako a accueilli, vendredi 20 juin, une réunion des ministres des Affaires étrangères de la Confédération des États du Sahel. La rencontre s’inscrit dans la mise en œuvre de la Feuille de route de l’An II de l’AES, précisément dans son pilier Diplomatie. Elle intervient dans un contexte où le Mali, le Burkina Faso et le Niger cherchent à donner plus de cohérence à leur présence extérieure et à porter davantage de positions communes sur les grands dossiers régionaux et internationaux.
La réunion était présidée par le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré. La délégation malienne était conduite par Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, tandis que celle du Niger était conduite par Bakary Yaou Sangaré, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et des Nigériens à l’Extérieur. Avant la rencontre ministérielle, les hauts fonctionnaires des trois pays s’étaient réunis les 17 et 18 juin pour préparer les dossiers soumis aux ministres.
Parler d’une seule voix
L’un des principaux enseignements de cette rencontre est la volonté des trois États de renforcer leur coordination diplomatique. Le communiqué final insiste sur la nécessité de consolider les mécanismes existants afin de permettre au Mali, au Burkina Faso et au Niger de “parler d’une seule voix” sur les sujets d’intérêt commun.
Cette orientation traduit la volonté de faire du cadre de dialogue diplomatique de l’AES un outil plus régulier de concertation. Pour les trois capitales, l’objectif est de mieux préparer les positions défendues dans les rencontres internationales et de réduire les écarts de discours entre les représentations des États membres.
La réunion a aussi porté sur la diversification et le raffermissement des partenariats internationaux de la Confédération. Dans la vision portée par les autorités des trois pays, l’AES doit pouvoir défendre ses propres priorités, élargir ses relations extérieures et organiser ses alliances en fonction de ses intérêts politiques, sécuritaires et économiques.
Des représentations extérieures mieux organisées
Les ministres ont également abordé la coordination entre les missions diplomatiques et les postes consulaires des trois pays. Les chefs de missions diplomatiques et consulaires sont invités à renforcer les initiatives communes dans leurs pays de résidence, afin de donner plus de visibilité aux positions de l’AES.
Un autre point important concerne l’étude d’une carte diplomatique confédérale. Cette réflexion vise à améliorer la couverture du monde par les trois États, en tenant compte de leurs moyens, de leurs priorités et de la nécessité d’être présents dans les espaces jugés stratégiques.
La 81e session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, prévue en septembre 2026 à New York, apparaît comme l’un des prochains rendez-vous majeurs pour cette coordination. Les trois pays entendent y poursuivre leur synergie diplomatique et défendre des positions mieux concertées dans une enceinte internationale de premier plan.
Le communiqué évoque aussi les progrès réalisés dans la construction institutionnelle de la Confédération, notamment la ratification et l’entrée en vigueur de plusieurs instruments juridiques confédéraux. Ces avancées sont présentées comme une étape dans la mise en œuvre des orientations données par les chefs d’État du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Sécurité et communication au cœur des échanges
La rencontre de Bamako a également accordé une place importante aux questions sécuritaires. Les ministres ont condamné les actions terroristes et de déstabilisation visant les trois États membres de l’AES. Ils ont notamment évoqué les attaques du 25 avril 2026 au Mali, présentées dans le communiqué comme des attaques contre les institutions de la Transition, et ont salué la réaction des Forces armées maliennes ainsi que la mobilisation des populations civiles.
Le Niger a aussi été mentionné après la tentative d’incursion contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey, survenue le 18 juin 2026. Les ministres ont condamné cette attaque et salué le professionnalisme des Forces armées nigériennes.
La communication constitue un autre axe de travail. Les ministres ont dénoncé les campagnes de désinformation et de manipulation visant les pays de la Confédération. Ils ont convenu de renforcer la coordination entre les structures chargées de la communication dans les trois États, afin d’apporter des réponses plus concertées aux discours jugés hostiles à l’AES.
À Bamako, les ministres des Affaires étrangères ont donc cherché à poser les bases d’une action extérieure plus organisée. Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’enjeu est désormais de faire fonctionner cette coordination dans la durée, aussi bien dans les chancelleries que dans les grandes tribunes internationales.
Alassane Maïga : « Les réponses militaires restent un traitement symptomatique »
Au Mali, la persistance des violences relance le débat sur les conditions d’une stabilisation durable des territoires. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, insiste sur la gouvernance, la justice sociale et les capacités locales de paix.
Pourquoi les violences persistent-elles malgré les réponses militaires sur le terrain ?
Ces derniers temps, nous observons un pic de violences jamais constaté auparavant. Les réponses militaires peuvent être nécessaires pour limiter les impacts immédiats du terrorisme, mais elles ne sont pas à elles seules le gage d’une paix positive durable. La lutte contre le terrorisme doit s’opérer sur le terreau qui l’a vu naître, à savoir la rupture du contrat social, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et les injustices institutionnelles. Ces facteurs constituent une violence structurelle sur laquelle prospèrent les groupes armés. Autrement dit, la réponse sécuritaire ne peut produire d’effets durables si elle ignore les causes sociales et institutionnelles de la crise.
Que faut-il reconstruire pour espérer une stabilisation durable ?
Il est important de prendre en compte les deux dimensions de la cohésion sociale. Il y a d’abord la cohésion verticale, qui renvoie au contrat social, à l’État de droit, à la justice sociale et à la bonne gouvernance. Il y a ensuite la cohésion horizontale, fondée sur le renforcement des liens sociaux et la cohabitation pacifique entre les communautés. Sans ce travail sur la gouvernance locale et la cohésion sociale, les réponses militaires restent un traitement symptomatique. À elles seules, elles ne peuvent garantir une paix positive. La stabilisation suppose donc de restaurer la confiance entre l’État, les citoyens et les communautés.
Quelle place donner aux médiations traditionnelles dans les réponses ?
Les mécanismes traditionnels et les capacités locales de paix ont toujours été valorisés et placés au cœur de la recherche de solutions. Il faut néanmoins reconnaître que ces légitimités ont été fragilisées par le clientélisme politique et la mauvaise gouvernance, mais aussi par l’emprise des groupes armés. Certaines ont dû se plier aux exigences de ces groupes, acceptant des accords en échange d’une protection contre leurs attaques. Pour autant, les mécanismes traditionnels de médiation doivent constituer la clé d’entrée de toute approche de résolution des conflits. Chaque initiative de paix doit s’appuyer sur ces capacités locales et contribuer à les renforcer, sans jamais chercher à s’y substituer. L’enjeu est de les consolider comme relais de confiance sans affaiblir leur légitimité propre.
Commandement militaire : Les lignes bougent après le 25 avril
Les nominations du 29 mai 2026 réorganisent plusieurs postes sensibles de la chaîne militaire malienne. Elles interviennent après une offensive qui a modifié les priorités sécuritaires de Bamako.
Ce changement ne se limite pas à une circulation de noms dans l’appareil militaire. Il intervient après les attaques coordonnées du 25 avril, revendiquées par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad, dans un contexte marqué par la mort de l’ancien ministre de la Défense, le Général Sadio Camara, la reprise directe du portefeuille de la Défense par le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta et la nomination du Général Oumar Diarra comme ministre délégué chargé de la Défense.
Menaces
Depuis cette date, le dispositif malien fait face à des menaces plus complexes. La jonction opérationnelle entre la mouvance jihadiste affiliée à Al-Qaïda et certains groupes armés du Nord donne aux attaques une autre portée. Elle combine pression militaire, guerre d’axes, frappes contre des positions symboliques, communication de guerre et contrôle de portions stratégiques du territoire. La reprise de Kidal par ces groupes armés après les événements du 25 avril a renforcé cette lecture.
Les décrets du 29 mai organisent une réponse à plusieurs étages. Le Général de brigade Makan Alassane Diarra est désigné Commandant de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel. Ancien sous-Chef d’état-major chargé des Opérations à l’État-major général des Armées, il passe ainsi du pilotage opérationnel national à un commandement régional censé incarner la réponse militaire commune du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Son remplacement à l’EMGA par le Général de brigade Mamadou Massaoulé Samaké donne aussi un signal. Le poste de sous-Chef d’état-major chargé des Opérations est central dans la planification, le suivi des théâtres, la coordination des moyens et la conduite des réponses militaires. Le Colonel-major Yacouba Sanogo devient Conseiller en stratégie à l’État-major général des Armées. Ces mouvements redessinent l’articulation entre anticipation, planification et exécution.
Théâtres d’opérations
Les commandements des théâtres d’opérations sont également redistribués dans le cadre de l’Opération Dougoukoloko, qui couvre l’ensemble du territoire national. Karim Traoré prend le Théâtre Est, couvrant Gao, Ménaka et Kidal, Didier Dembélé le Théâtre Sud, qui regroupe les régions du sud et de l’ouest, et Issa Bagayoko le Théâtre Centre, qui couvre notamment Ségou, San, Mopti, Bandiagara, Douentza, Tombouctou et Taoudenni. Ces nominations visent à replacer des profils de terrain à des postes où la connaissance des axes, des unités et des zones d’attaques compte autant que le grade.
La principale nouveauté est la concentration de l’arbitrage autour de la Présidence. En reprenant la Défense, Assimi Goïta évite l’ouverture d’une compétition autour d’un ministère stratégique après la mort de Sadio Camara. Oumar Diarra assure le relais politico-militaire, Élisée Jean Dao conduit l’État-major, Makan Diarra prend l’AES et les théâtres sont redistribués. Le système devient plus lisible, mais aussi plus dépendant de la coordination au sommet.
Cette centralisation peut produire des effets opérationnels si elle réduit les lenteurs, clarifie les responsabilités et améliore la circulation du renseignement. Elle peut aussi permettre de mieux aligner la Défense nationale, l’EMGA, les commandements de théâtre et la Force unifiée de l’AES, à un moment où les groupes armés cherchent à tester simultanément plusieurs fronts.
Limites
Pour autant, elle comporte également des limites. Une chaîne trop resserrée peut ralentir les réponses locales si les commandants de terrain ne disposent pas de marges suffisantes. Elle peut aussi exposer davantage le sommet politique aux revers militaires, surtout lorsque les attaques touchent les axes routiers, les villes du Nord, les corridors économiques et les symboles de l’État.
La question russe s’ajoute à cette équation. Après les informations faisant état d’un retrait d’Africa Corps de Kidal sans combat direct avec les groupes armés, Bamako devra préciser les modalités de coordination avec son partenaire militaire. Il ne s’agit pas d’une rupture annoncée, mais d’un réajustement nécessaire entre appui extérieur, commandement malien et montée en puissance de l’AES.
Dans les crises sécuritaires, un recentrage du commandement peut être utile s’il s’accompagne de moyens, de renseignement fiable, de discipline opérationnelle et d’un retour visible de l’État. Au Mali, l’efficacité de cette réorganisation se mesurera moins aux décrets qu’à la capacité à protéger les populations, sécuriser les axes, tenir les positions et empêcher les groupes armés d’imposer leur propre rythme militaire.
La mer et le désert : Pourquoi Côte d’Ivoire, Bénin et Togo doivent impérativement s’allier avec les États du Sahel
Depuis plusieurs années, la menace djihadiste ne connaît plus les frontières artificielles héritées de la colonisation. Ce qui n’était autrefois qu’un conflit lointain, cantonné aux sables du Sahel central, a désormais atteint les côtes atlantiques du Golfe de Guinée. Aujourd’hui, les Nord du Bénin et du Togo sont devenus de véritables champs de bataille, tandis que la Côte d’Ivoire vit sous la pression constante d’une menace rampante. La porosité des frontières entre le Sahel et les pays côtiers impose une conclusion brutale : aucune nation ne peut faire face seule à ce fléau. Une nouvelle architecture de coopération régionale, dépassant les clivages politiques actuels, est devenue une nécessité vitale.
Une marée noire venue du désert
Longtemps considéré comme un problème exclusivement sahélien, le terrorisme a opéré une lente mais inexorable « descente » vers le Sud. Cette extension de la menace vers les pays côtiers du Golfe de Guinée est désormais une réalité documentée. Au cœur de cette expansion se trouve le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim), la principale filiale d’Al-Qaïda au Sahel. Créé au Mali en 2017, le groupe a étendu ses opérations au Burkina Faso et au Niger avant de viser, à partir de 2019, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo.
La situation au Togo et au Bénin est particulièrement alarmante. Les deux pays subissent des attaques quasi sans discontinuité depuis plusieurs années. Rien que depuis janvier 2025, au moins 62 personnes (54 civils et 8 militaires) ont été tuées dans une quinzaine d’attaques djihadistes dans le seul nord du Togo, selon une déclaration du ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey.
Pour le Bénin, le constat est tout aussi sombre. Estimé à 575 morts en 2025, le nombre de victimes a été multiplié par sept depuis les premiers attentats en 2019. Ces groupes armés, agiles et provenant des pays sahéliens voisins, infligent de lourdes pertes et s’emparent régulièrement de matériel militaire.
Bien que plus épargnée en apparence, la Côte d’Ivoire n’est pas à l’abri. Des régions entières du nord du pays, en raison de leur porosité frontalière avec le Burkina Faso et le Mali, sont infiltrées par des cellules terroristes. L’efficacité des mesures militaires, sécuritaires et socio-économiques mises en place explique en partie cette accalmie relative, mais elle ne saurait masquer la persistance d’une menace silencieuse. La menace est réelle, collective, et ne peut être contenue que par une action commune.
L’Alliance des États du Sahel (AES) : un partenaire incontournable
Pour faire face à cette menace transnationale, la réponse sécuritaire doit provenir des pays de première ligne que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces trois États, aujourd’hui regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) transformée en confédération, sont en première ligne contre les groupes djihadistes. Créée en septembre 2023 comme un pacte de défense mutuelle, l’AES a franchi une étape majeure en lançant officiellement une Force unifiée (FU-AES).
Composée de 5 000 soldats des trois pays, cette force multinationale vise à coordonner les armées et à lutter conjointement contre les groupes armés sur l’ensemble de l’espace sahélien. L’objectif affiché est de mener des opérations régulières et permanentes sur le terrain pour ne laisser « pas un seul centimètre aux terroristes ». Pour la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo, cette force unifiée représente un partenaire potentiel unique. Ses opérations dans le nord du Burkina Faso, par exemple, pourraient être synchronisées avec celles menées dans les régions voisines du Togo et du Bénin, créant ainsi une véritable ceinture de sécurité continue.
Une coopération à inventer au-delà des clivages
Le principal obstacle à une collaboration renforcée entre les pays côtiers et l’AES est politique. La rupture entre l’AES et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), consommée par le retrait officiel des trois pays sahéliens en janvier 2025, a fragilisé les anciens cadres de coopération régionale. Il est donc illusoire d’envisager un retour pur et simple aux anciennes mécaniques.
Cependant, la coopération sécuritaire de terrain montre la voie. Une coopération bilatérale pragmatique s’est déjà mise en place entre l’AES et certains pays, comme le Togo ou le Sénégal. Des appels à une collaboration plus large émergent. En mai, l’AES et la CEDEAO ont convenu de la nécessité de lutter ensemble contre le terrorisme. Par ailleurs, le Burkina Faso et le Niger ont déjà exprimé leur souhait de renforcer leur coopération avec le Bénin pour en finir avec les poches terroristes aux frontières.
La Côte d’Ivoire, de son côté, a mené des discussions avec le Burkina Faso pour renforcer leurs coopérations militaires. Ces initiatives, bien que bilatérales et encore limitées, démontrent que les impératifs sécuritaires peuvent et doivent transcender les considérations politiques.
Une coopération contre le terrorisme en 5 axes stratégiques
Face à l’urgence de la situation, nous formulons les recommandations suivantes pour construire une collaboration structurée et efficace entre Abidjan, Cotonou, Lomé et l’AES.
Mettre en place un mécanisme permanent de coordination antiterroriste « 5+3 »
La coopération actuelle, essentiellement bilatérale, atteint ses limites. La Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo (les « 3 côtiers ») devraient proposer aux États de l’AES (les « 5 Sahéliens ») la création d’un cadre de concertation stratégique permanent. Ce mécanisme, distinct de l’appareil politique de la CEDEAO, serait exclusivement dédié à l’évaluation de la menace, la planification d’opérations conjointes et le partage de renseignements. Comme l’a souligné un commandant de l’opération béninoise « Mirador », la réussite passe par une coopération régionale pleine et entière, que nous n’avons pas encore dans son intégralité.
Opérationnaliser le partage de renseignements en temps réel
La menace terroriste est mobile et opportuniste. Sa traque exige un flux d’informations quasi instantané entre les services de renseignement militaire et civil de tous les pays concernés. Il est impératif de créer des cellules de liaison dédiées, basées dans les régions frontalières (par exemple, entre le Burkina Faso et le Togo/Bénin), pour centraliser et analyser les données sur les mouvements des groupes armés et prévenir les infiltrations.
Synchroniser les opérations militaires et sécuriser les zones frontalières
La nouvelle force unifiée de l’AES (FU-AES) offre une opportunité majeure. Les armées des pays côtiers doivent impérativement synchroniser leurs propres opérations comme l’opération « Mirador » au Bénin avec les missions de la FU-AES dans le nord du Burkina Faso et du Niger. Cette approche coordonnée permettrait de verrouiller les zones frontalières, empêchant les groupes terroristes de se réfugier d’un côté de la frontière lorsqu’ils sont sous pression de l’autre. Un grand effort de mutualisation des formations et des équipements est également nécessaire.
Lancer un plan Marshall socio-économique pour les zones vulnérables
La lutte contre le terrorisme ne se gagnera pas uniquement par les armes. Les groupes djihadistes prospèrent sur les fragilités : la pauvreté, l’absence de services de base et le sentiment d’abandon par l’État. Il est impératif que la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo lancent, de concert avec l’AES, un grand programme de développement économique et social pour leurs zones septentrionales. Ce plan pourrait inclure des infrastructures, des programmes d’emploi pour les jeunes et un accès facilité à l’éducation, afin de réduire l’attractivité du discours djihadiste.
S’engager résolument dans une guerre de l’information
Le Jnim et ses affidés utilisent la propagande pour recruter et intimider. Les messages diffusés sur les réseaux sociaux, comme ceux visionnés par des habitants du nord de la Côte d’Ivoire, sont très efficaces. Il est urgent d’établir une stratégie de communication conjointe pour contrer la désinformation, valoriser les réussites des forces armées et expliquer les enjeux aux populations. La coopération doit également inclure la formation de personnels spécialisés dans la lutte contre la désinformation.
La survie ou l’implosion
L’extension continue de la menace terroriste vers les pays du Golfe de Guinée impose une refonte de notre approche sécuritaire. Le temps n’est plus aux postures ou aux susceptibilités politiques. La survie de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo est intrinsèquement liée à la stabilité du Sahel. En franchissant le pas d’une collaboration étroite avec les États de l’AES, ces trois nations peuvent non seulement protéger leurs propres citoyens mais aussi contribuer à bâtir un nouvel ordre sécuritaire ouest-africain. L’alternative est un recul progressif, inacceptable, du terrorisme sur l’ensemble de la région.
Mohamed Abdellahi Elkhalil
Spécialiste des Questions Sociales et
Sécuritaire du Sahel/Écrivain
Intégration africaine : Le défi du passage des ambitions à la réalité
Célébrée du 25 au 31 mai, la Semaine nationale de l’Intégration africaine remet au centre des débats les ambitions d’unité et de libre circulation sur le continent. Mais, entre impératifs sécuritaires et difficultés de circulation, l’intégration africaine est encore confrontée à plusieurs défis sur le terrain.
Placée cette année sous le thème « L’éducation et la culture de l’eau pour garantir le bien-être des populations au Sahel », la Semaine nationale de l’Intégration africaine a été lancée le 25 mai 2026 à Bamako à travers la traditionnelle cérémonie de montée des couleurs africaines au Monument de la Tour de l’Afrique, présidée par le Premier ministre, le Général de division Abdoulaye Maïga.
Comme chaque année, cette semaine dédiée à l’intégration du continent met en avant les idéaux de coopération entre États africains, de libre circulation des personnes et des biens, ainsi que de rapprochement entre les peuples. Pourtant, sur le terrain, la réalité est souvent plus complexe.
Pour de nombreux voyageurs, commerçants ou transporteurs opérant dans l’espace ouest-africain, les déplacements entre pays voisins sont encore marqués par de multiples contraintes. Contrôles routiers répétitifs, formalités douanières ou encore coûts supplémentaires continuent d’alourdir la circulation sur plusieurs corridors régionaux.
Ce contraste entre les ambitions politiques et les réalités du terrain illustre l’un des principaux paradoxes de l’intégration africaine : celui d’un continent qui prône l’ouverture, mais où les frontières sont encore fortement présentes dans le quotidien des populations.
Impératifs sécuritaires et ambitions d’ouverture
Selon plusieurs analystes des questions régionales, les États africains sont aujourd’hui confrontés à un équilibre difficile entre intégration et sécurité. « Les frontières restent un enjeu sensible en Afrique parce qu’elles touchent directement à la souveraineté des États », explique Oumar Sidibé, analyste politique spécialisé dans les questions d’intégration régionale.
« Même si les pays africains défendent l’intégration dans les discours, chaque État cherche aussi à protéger ses intérêts sécuritaires, économiques et politiques », poursuit-il.
Le contexte sécuritaire actuel, notamment dans le Sahel, contribue largement à cette prudence des États. Face à la menace terroriste, aux trafics transfrontaliers ou encore à la criminalité organisée, plusieurs pays renforcent davantage leurs mécanismes de surveillance et de contrôle aux frontières.
« Les autorités privilégient souvent le renforcement des contrôles pour des raisons sécuritaires. Cela crée une forme de paradoxe : les États souhaitent encourager l’intégration régionale, mais dans le même temps, ils renforcent les dispositifs de contrôle », analyse la même source.
À cela s’ajoutent également les tensions diplomatiques ponctuelles entre certains pays africains, les préoccupations migratoires ou encore les difficultés d’harmonisation des politiques administratives et douanières.
Résultat : malgré les avancées enregistrées ces dernières années dans certains espaces régionaux, la libre circulation est encore incomplète dans sa mise en œuvre concrète.
Intégration des peuples malgré tout
Malgré ces difficultés, les échanges entre populations africaines continuent néanmoins de se développer au quotidien. Dans plusieurs régions du continent, les activités commerciales transfrontalières sont particulièrement dynamiques, tout comme les mobilités liées aux études, à la culture ou aux liens familiaux.
Dans les zones frontalières notamment, de nombreuses communautés vivent déjà une forme d’intégration pratique qui dépasse parfois les contraintes administratives.
En Afrique de l’Ouest, les États tentent par ailleurs de préserver les acquis de l’intégration régionale, malgré la fragmentation récente de la CEDEAO, consécutive au retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, effectif depuis le 29 janvier 2025.
Selon plusieurs observateurs, l’intégration du continent ne pourra cependant pas devenir pleinement effective sans une amélioration concrète des conditions de circulation entre les pays africains.
« L’intégration avance, mais elle est encore incomplète dans sa mise en œuvre concrète », estime M. Sidibé. Selon lui, le défi pour les États africains sera désormais de parvenir à concilier les impératifs de sécurité avec une circulation plus fluide des personnes et des biens.
Mohamed Kenouvi
Birahim Soumaré: « L’Union africaine est fortement dépendante sur le plan financier, ce qui limite sa marge d’action diplomatique et stratégique ».
Birahim Soumaré, ancien diplomate nous donne son analyse sur les recompositions diplomatiques en Afrique et leur repercussion sur l’unité africaine. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.
Comment analysez-vous les recompositions diplomatiques actuelles sur le continent africain ?
Elles traduisent, selon moi, une profonde mutation des relations internationales africaines, particulièrement visible dans le Sahel central. Le discours souverainiste, tant sur le plan politique que militaire, trouve aujourd’hui un fort écho au sein des sociétés africaines. Cette dynamique s’accompagne d’une volonté de construire des capacités de défense et de sécurité moins dépendantes des dispositifs occidentaux.
Les tensions entre certains États africains et les organisations régionales traduisent-elles une crise de l’intégration africaine ?
L’intégration africaine montre aujourd’hui certaines limites. Si l’idéal d’intégration demeure partagé, sa forme actuelle est contestée, notamment en raison de mécanismes de gouvernance jugés déséquilibrés et du soupçon d’influences extérieures. Les enjeux sécuritaires accentuent ces contradictions : les priorités de défense et de souveraineté prennent souvent le dessus sur l’intégration économique et la libre circulation. En Afrique de l’Ouest, par exemple, la CEDEAO a été pensée avant tout comme un espace d’intégration économique, alors que les défis sécuritaires se sont imposés par la suite, sans réponse adaptée.
L’Union africaine dispose-t-elle encore des moyens politiques nécessaires pour préserver l’unité du continent ?
L’Union africaine est fortement dépendante sur le plan financier, ce qui limite sa marge d’action diplomatique et stratégique. Les divergences politiques entre États membres, ainsi que leurs alliances extérieures, empêchent souvent l’adoption de positions communes claires sur les grands enjeux internationaux.
Unité africaine : Les origines du rêve
Bien avant la création de l’Union africaine, l’idée d’une Afrique unie a traversé les luttes anticoloniales, les mouvements intellectuels et les combats pour les indépendances. Une longue marche historique qui continue de façonner le destin politique du continent.
L’histoire du panafricanisme commence loin du continent africain. À la fin du XIXème siècle et au début du XXème, des intellectuels noirs américains et caribéens développent l’idée d’une solidarité entre les peuples africains et afrodescendants face à l’esclavage, à la colonisation et au racisme.
Des figures comme Henry Sylvester-Williams ou William Edward Burghardt Du Bois, dit W.E.B. Du Bois, organisent les premiers congrès panafricains et posent les bases d’un mouvement réclamant l’émancipation politique de l’Afrique.
Mais c’est après la Seconde Guerre mondiale que le panafricanisme prend une dimension plus politique. En 1945, le Congrès panafricain de Manchester marque un tournant historique. Plusieurs futurs leaders africains y participent ou s’en inspirent, parmi lesquels Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta ou Hastings Kamuzu Banda. L’idée d’une Afrique libre et unie gagne progressivement les mouvements indépendantistes.
Pères des indépendances et projet d’unité
Au lendemain des indépendances, le panafricanisme devient un véritable projet politique, porté par plusieurs chefs d’État africains. Le Président ghanéen Kwame Nkrumah défend alors l’idée des « États-Unis d’Afrique », convaincu que seule l’unité politique du continent permettra de résister aux influences extérieures et d’assurer le développement africain.
D’autres dirigeants comme Modibo Keita au Mali, Gamal Abdel Nasser en Égypte, Ahmed Sékou Touré en Guinée ou Julius Nyerere en Tanzanie partagent également cette ambition, même si des divergences apparaissent rapidement sur la forme que doit prendre cette unité.
Ces débats aboutissent finalement, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) par 32 États africains indépendants. L’organisation se donne alors plusieurs missions : soutenir les luttes de libération encore en cours, défendre la souveraineté des jeunes États africains et promouvoir la solidarité continentale.
De l’OUA à l’Union africaine
Durant plusieurs décennies, l’OUA a lutté contre l’apartheid et le colonialisme, tout en étant critiquée pour son inefficacité face aux crises et aux conflits armés. Réformée, elle cède la place à l’Union africaine en 2002, avec des ambitions élargies d’intégration, de sécurité et de poids diplomatique. Depuis, le panafricanisme continue d’évoluer, mais l’idéal d’unité africaine demeure central.
Mohamed Kenouvi
Panafricanisme : L’unité continentale face aux recompositions géopolitiques
Face à l’affirmation des souverainetés, aux crises sécuritaires persistantes et aux nouvelles alliances régionales, l’Afrique redéfinit progressivement ses équilibres politiques et diplomatiques. Une dynamique qui relance le débat sur l’avenir du projet panafricain et sur l’intégration continentale.
Soixante-trois ans après la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue Union africaine (UA) en 2002, le continent semble partagé entre une volonté d’émancipation et une fragmentation croissante des espaces régionaux.
Au Sahel, l’émergence de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES), portée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, illustre la nouvelle dynamique souverainiste qui traverse une partie de l’Afrique.
Dans le même temps, les tensions entre organisations régionales, les conflits armés persistants et les divergences diplomatiques révèlent les limites actuelles du projet d’intégration continentale.
Pour le Dr Jean-François Marie Camara, enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences administratives et politiques de Bamako, le panafricanisme ne traverse pas une crise, mais vit plutôt une « transformation ».
Selon lui, la montée des discours souverainistes dans plusieurs pays africains, notamment au Sahel, s’explique largement par « l’échec de l’intervention de la communauté internationale dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ». Un contexte qui, ajoute-t-il, a favorisé « la montée du rejet de l’Occident ».
Souveraineté revendiquée
Dans plusieurs capitales africaines, la souveraineté est devenue un marqueur politique central. Cette dynamique s’exprime particulièrement au Sahel, où les autorités de l’AES défendent une autonomie diplomatique et sécuritaire accrue.
Pour Birahim Soumaré, ancien diplomate, ces recompositions ne sont pas totalement nouvelles. Elles s’inscrivent, selon lui, dans la continuité historique des années post-indépendance, lorsque des figures comme Kwame Nkrumah, Modibo Keita ou Gamal Abdel Nasser cherchaient déjà à inscrire l’Afrique dans une logique de non-alignement.
L’ancien ambassadeur du Mali en Turquie estime qu’aujourd’hui le continent connaît « une profonde mutation des relations internationales africaines », marquée par l’arrivée de nouveaux partenaires stratégiques : la Russie, la Chine, la Turquie, l’Inde et les monarchies du Golfe. Dans le cas du Mali, souligne-t-il, le départ de la France s’est accompagné de nouvelles coopérations militaires avec Moscou et Ankara.
Cette reconfiguration géopolitique ne signifie toutefois pas, pour tous les observateurs, une fragmentation du continent. L’analyste géopolitique Abdoulaye Tamboura relativise cette lecture : il estime qu’il faut plutôt parler d’une « reconsidération de la question de souveraineté et du partenariat stratégique ». À ses yeux, ce phénomène dépasse largement le Sahel et se retrouve dans plusieurs autres pays africains.
Pour autant, les divergences stratégiques entre États africains deviennent de plus en plus visibles. « Il n’y a pas une Afrique mais des pays africains, avec des intérêts différents », insiste Abdoulaye Tamboura, évoquant les écarts politiques, culturels et géostratégiques entre les régions du continent.
AES et nouvelles lignes de fracture
L’un des principaux symboles de ces recompositions est l’AES, créée dans un contexte de rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
Pour le Dr Jean-François Marie Camara, cette alliance constitue « une nouvelle dynamique » visant à harmoniser les politiques sécuritaires et diplomatiques des trois États sahéliens.
Sur le terrain sécuritaire, cette coopération est régulièrement présentée comme un modèle par certains analystes. Yacouba Sogoré souligne que les crises sécuritaires ont poussé les trois pays à « mutualiser leurs forces et leurs efforts » face à une menace commune. Il cite notamment la mise en place de la Force Unifiée de l’AES, déployée dans la zone des trois frontières et intervenue lors de l’attaque du 25 avril dernier au Mali.
Selon lui, cette réactivité contraste avec la lourdeur des mécanismes régionaux classiques. « Ce que nous n’avons malheureusement pas vu de la part de la CEDEAO », affirme-t-il, estimant que la Force Unifiée de l’AES « doit inspirer au-delà même du Sahel ».
Cependant, cette nouvelle dynamique régionale contribue aussi à accentuer certaines fractures politiques sur le continent. Les tensions entre l’AES et la CEDEAO illustrent les difficultés croissantes des organisations régionales à maintenir une cohésion politique durable.
Birahim Soumaré considère que l’intégration africaine « a montré ses limites », notamment face aux enjeux sécuritaires, qui ont progressivement pris le dessus sur les ambitions économiques et commerciales initiales des organisations sous-régionales.
Les lignes de fracture dépassent d’ailleurs l’Afrique de l’Ouest. En Afrique centrale, le Rwanda s’est retiré en juin 2025 de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), sur fond de divergences persistantes avec certains États membres, notamment autour du conflit dans l’est de la RDC. Une illustration supplémentaire des tensions qui traversent aujourd’hui les espaces régionaux africains.
Malgré ces crispations, Abdoulaye Tamboura appelle à éviter toute logique d’opposition frontale entre l’AES et la CEDEAO. Selon lui, les deux espaces ont intérêt à travailler ensemble dans la lutte contre le terrorisme et la promotion de l’économie sous-régionale. « La division n’arrange personne », avertit-il.
Mécanismes fragilisés
Les crises sécuritaires persistantes au Sahel, au Soudan et dans l’est de la RDC mettent également en lumière les limites des mécanismes africains de gestion des conflits.
Yacouba Sogoré rappelle toutefois que le continent dispose de nombreux outils institutionnels : Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, Force africaine en attente, systèmes d’alerte précoce et mécanismes régionaux de médiation. Toutefois, selon lui, ces dispositifs peinent à produire des résultats durables, en raison des divergences de visions entre États africains.
L’analyste sécuritaire cite plusieurs exemples de tensions bilatérales, telles que les accusations du Mali contre l’Algérie, les différends entre le Niger et le Bénin, les tensions entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, ou encore le conflit persistant entre le Rwanda et la RDC. Dans ce contexte, explique-t-il, « l’arbitrage des litiges par l’Union africaine devient problématique ».
Abdoulaye Tamboura partage en partie ce constat. Selon lui, l’Union africaine « a montré ses limites » dans la gestion des crises, notamment faute de moyens financiers et militaires suffisants. Il estime également que les institutions africaines souffrent d’un déficit de confiance de la part des États eux-mêmes.
À en croire Birahim Soumaré, les contradictions politiques entre États membres empêchent également l’Union africaine de jouer pleinement son rôle diplomatique. « Les États membres, par leurs divergences politiques ou leurs alliances partenariales, empêchent tout positionnement clair face aux grands enjeux du monde », analyse l’ancien diplomate.
Panafricanisme en mutation
Malgré ces fractures, plusieurs observateurs refusent de parler d’un effondrement du projet panafricain. Pour M. Soumaré, souveraineté nationale et ambition panafricaniste ne sont pas incompatibles. Il y voit au contraire « une complémentarité » dans un monde où aucun État ne peut véritablement évoluer seul.
Même son de cloche chez Yacouba Sogoré, qui estime que les défis sécuritaires actuels peuvent finalement renforcer l’idéal panafricain. L’analyste sécuritaire évoque notamment les initiatives de rapprochement entre pays de la CEDEAO et de l’AES, comme la nouvelle stratégie du Togo pour le Sahel lancée en avril dernier à Lomé.
Selon le Dr Jean-François Marie Camara, le véritable projet d’unité africaine demeure possible, notamment à travers les nouvelles formes de coopération régionales qui émergent aujourd’hui, en l’occurrence au sein de la Confédération AES. Mais il prévient : « les idéaux de l’Alliance doivent être traités avec les mêmes rigueurs par les trois États ».
Dans une Afrique traversée par les rivalités géopolitiques, les tensions sécuritaires et les recompositions diplomatiques, l’unité continentale apparaît moins comme un acquis que comme un équilibre à reconstruire en permanence.
Mohamed Kenouvi
Décès du Général Sadio Camara : les hommages de la nation au ministre de la défense
Le Mali a rendu un dernier hommage ce 30 avril 2026 au général de corps d’Armée Sadio Camara, ministre de la Défense, tué dans les attaques du 25 avril 2026. C’est le Président de la Transition, le général d’Armée Assimi Goïta, qui a présidé les obsèques nationales, sur la place du Génie militaire à Bamako, en présence des autorités administratives et coutumières, ainsi que de plusieurs délégations.
Multilatéralisme : Bamako repense sa place
À la veille de la Journée internationale du multilatéralisme, le 24 avril, le Mali affiche une ligne diplomatique recentrée sur ses priorités de sécurité, de souveraineté et de coopération régionale. La création de la Confédération des États du Sahel, la fin de la mission onusienne et l’élargissement des partenariats traduisent cette évolution.
Instituée par l’Assemblée générale des Nations unies le 12 décembre 2018, la Journée internationale du multilatéralisme et de la diplomatie pour la paix rappelle le rôle du dialogue entre États, de la coopération internationale et du règlement concerté des crises. Elle a émergé dans un contexte où les cadres collectifs étaient de plus en plus interrogés sur leur efficacité face aux conflits contemporains.
Dans le Sahel, ces mécanismes ont été mobilisés pendant plus d’une décennie, à travers des opérations internationales et des missions onusiennes. Leur déploiement, leurs résultats et leurs limites ont nourri les débats sur leur efficacité et leur adéquation aux réalités du terrain, ouvrant la voie à d’autres formes d’organisation politique et sécuritaire.
AES
C’est dans ce contexte qu’a été créée l’Alliance des États du Sahel, mise en place le 16 septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, comme pacte de défense mutuelle. Transformée en Confédération le 6 juillet 2024 à Niamey, elle organise désormais son action autour de la défense, de la diplomatie et du développement et constitue pour Bamako un cadre central de coordination.
La fermeture de la mission des Nations unies au Mali, fin 2023, a marqué un tournant majeur. Elle a mis fin à un dispositif installé depuis 2013 et ouvert une phase nouvelle dans les modalités d’engagement international du pays, avec une préférence plus affirmée pour des formats jugés davantage alignés sur ses priorités nationales.
Souveraineté
Cette orientation a été formulée avec clarté le 18 avril à Lomé, lors du lancement de la nouvelle Stratégie togolaise pour le Sahel 2026-2028. À cette occasion, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a dénoncé la multiplication d’initiatives extérieures mal coordonnées et plaidé pour des actions construites avec l’implication directe des États concernés. Il a insisté sur la nécessité d’éviter des interventions menées sans leur consentement ou sans leur participation active.
Dans la même logique, il a défendu la mise en place de mécanismes de sécurité portés à l’échelle africaine, financés et pilotés par les États du continent. Il a aussi souligné l’absence d’un cadre commun de coopération sécuritaire et les difficultés liées au déficit de confiance entre plusieurs acteurs régionaux, évoquant les coopérations bilatérales comme point d’appui immédiat.
La stratégie togolaise repose sur cinq piliers, le dialogue politique avec l’AES, la coopération régionale et internationale, la lutte contre le terrorisme, l’intégration économique régionale et le renforcement du capital humain. Lomé entend ainsi consolider sa posture de pont entre le Sahel et la communauté internationale, dans un espace régional marqué par des recompositions rapides et des équilibres fragiles.
Diversification
Parallèlement à ces positions, le Mali a élargi ses relations extérieures. Les coopérations engagées avec la Russie, la Turquie, la Chine et l’Iran couvrent des domaines liés à la sécurité, aux infrastructures et à l’énergie. Cette orientation repose sur une diversification assumée des partenaires et sur une recherche de complémentarité pragmatique.
Cette évolution est largment analysée par plusieurs observateurs. L’ancien ambassadeur Birahim Soumaré souligne une volonté de structurer les partenariats autour d’objectifs précis, notamment en matière d’intégration économique et de corridors logistiques. De son côté, l’analyste politique Abdoulaye Tamboura décrit, quant à lui, une approche fondée sur le pragmatisme, dans laquelle les positions diplomatiques évoluent au gré des intérêts des États et des contraintes internes, en particulier sécuritaires.
La rencontre de Lomé a par ailleurs mis en avant le rôle des pays du Golfe de Guinée dans les échanges avec le Sahel. Le Togo a présenté sa stratégie comme un cadre de dialogue avec les États de l’AES et les partenaires extérieurs, tandis que les autorités maliennes ont salué une démarche associant les pays concernés à la définition des actions.
Dans d’autres régions, des États comme la Turquie, les Émirats arabes unis ou le Maroc développent eux aussi des partenariats diversifiés, en combinant relations bilatérales et cadres de coopération selon leurs priorités économiques et sécuritaires. Le Mali semble vouloir s’inscrire dans cette dynamique, avec des choix qui traduisent une recomposition de ses relations extérieures et une adaptation à des cadres de coopération multiples.
Confédération AES : les chefs d’état-major actent la montée en puissance de la force unifiée
Les chefs d’état-major du Burkina Faso, du Mali et du Niger se sont réunis les 16 et 17 avril 2026 à Ouagadougou pour finaliser l’opérationnalisation de la force unifiée de la Confédération des États du Sahel. Les travaux ont porté sur la validation des textes encadrant son déploiement, la revue de la situation sécuritaire et l’augmentation des effectifs, dans le cadre de la feuille de route de l’An II de l’AES.
Sahara Occidental : ce que le Mali gagne
En retirant sa reconnaissance de la République arabe saharaouie démocratique (RASD) et en soutenant désormais le plan marocain d’autonomie, Bamako opère un tournant diplomatique majeur. Au-delà du geste politique, la vraie question porte sur les gains concrets, immédiats et stratégiques que le Mali entend tirer de ce repositionnement, dans un cadre bilatéral avec Rabat mais aussi géopolitique plus large.
Le revirement annoncé par Bamako à l’issue d’une conférence de presse conjointe avec les autorités marocaines marque une inflexion importante de la diplomatie malienne. En rompant avec une position adoptée au début des années 1980, le Mali se rapproche nettement de Rabat sur l’un des dossiers les plus sensibles du continent africain. Mais derrière ce choix, l’enjeu dépasse la seule symbolique diplomatique : il s’agit désormais de comprendre ce que le Mali a obtenu ou espère obtenir en retour.
Pour saisir la portée de cette décision, il faut revenir à la genèse du dossier. Le Sahara Occidental est une ancienne colonie espagnole. En 1975, l’Espagne s’en retire, ouvrant une période de fortes tensions diplomatiques et militaires autour de l’avenir du territoire. Le 27 février 1976, le Front Polisario proclame la République arabe saharaouie démocratique, connue sous l’acronyme RASD. Le conflit oppose alors le Maroc, qui revendique sa souveraineté sur le territoire, au Polisario, soutenu notamment par l’Algérie, qui défend le principe d’autodétermination.
Repères historiques
Le dossier prend très vite une dimension continentale. Au début des années 1980, plusieurs États africains reconnaissent la RASD, dont le Mali. Cette position s’inscrit dans la lecture dominante de l’époque au sein de l’Afrique postcoloniale, où la question du Sahara Occidental est traitée comme un dossier de décolonisation. En 1982, la RASD est admise à l’Organisation de l’unité africaine. Deux ans plus tard, le Maroc quitte l’organisation pour protester contre cette admission. Rabat restera absent de l’institution africaine pendant 33 ans, avant de retrouver sa place au sein de l’Union africaine le 31 janvier 2017.
Sur le plan onusien, la question reste juridiquement distincte. Le Sahara Occidental est classé par les Nations unies comme territoire non autonome. Cela signifie qu’aux yeux de l’ONU le processus de décolonisation n’est pas achevé. En 1991, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara Occidental, la MINURSO, est mise en place pour surveiller le cessez-le-feu et préparer un référendum. Ce scrutin n’a jamais pu se tenir, en raison de désaccords persistants sur ses modalités. Le mandat actuel de la mission court jusqu’au 31 octobre 2026.
La décision prise par Bamako s’inscrit aussi dans l’évolution récente du cadre diplomatique international. La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, a prolongé le mandat de la MINURSO, tout en replaçant le plan d’autonomie proposé par le Maroc au centre des discussions. Le choix de Bamako s’inscrit aussi dans une dynamique internationale plus large, le plan marocain d’autonomie bénéficiant désormais du soutien explicite de plus de 120 États, dont les États-Unis et une majorité de pays européens, ce qui renforce la portée diplomatique du repositionnement malien.
Pour Abdoulaye Tamboura, cette décision relève d’un pragmatisme diplomatique guidé par les intérêts nationaux et l’évolution des rapports de force.
Axe Bamako – Rabat
Le changement de cap ne peut toutefois être lu uniquement à travers l’histoire du Sahara occidental. Il faut également regarder la relation entre le Mali et le Maroc telle qu’elle s’est développée ces dernières années et surtout les bénéfices potentiels qu’en attend Bamako.
La visite du ministre marocain des Affaires étrangères à Bamako a donné lieu à plusieurs annonces structurantes. Parmi les axes réaffirmés figure l’accès des États sahéliens à l’océan Atlantique via les infrastructures portuaires marocaines.
Pour un pays enclavé comme le Mali, la perspective d’un accès facilité aux ports marocains représente un enjeu économique majeur. Cela touche directement les coûts du transport, les délais logistiques, la circulation des marchandises et les capacités d’exportation.
L’ancien ambassadeur Birahim Soumaré souligne qu’en tant que « pays enclavé, le Mali trouve dans ce partenariat avec le Maroc une perspective d’accès à l’Atlantique susceptible de renforcer ses corridors économiques et ses capacités d’échanges ».
Pour les opérateurs économiques, les corridors d’exportation et d’importation sont un sujet central, tant pour la compétitivité que pour la sécurité des approvisionnements et la diversification des débouchés.
L’ancien diplomate relève également que « cette orientation pourrait faire du Mali un point de jonction entre l’Afrique subsaharienne et le Maghreb, à travers de nouveaux corridors économiques ».
Bamako cherche ainsi un avantage logistique durable.
Coopération bilatérale
Le rapprochement entre Bamako et Rabat s’observe également sur des dossiers très concrets qui peuvent être lus comme des contreparties directes.
Le Maroc a annoncé l’objectif de 300 bourses par an pour les étudiants maliens. Cette mesure vient renforcer une coopération académique déjà ancienne entre les deux pays.
De nombreux étudiants maliens poursuivent déjà leurs études supérieures au Maroc, dans des domaines allant de la médecine à l’ingénierie, en passant par les sciences sociales et le commerce.
Le volet religieux conserve lui aussi une place importante. La formation des imams maliens au Maroc se poursuit dans le cadre d’une coopération reposant sur des références doctrinales partagées, notamment le rite malékite.
Cette coopération, peu visible dans le débat public, participe néanmoins à la profondeur des relations entre les deux pays.
Les annonces ont également porté sur la mobilité. Les autorités ont évoqué un assouplissement des formalités d’entrée et la levée annoncée de l’autorisation électronique de voyage au Maroc pour les citoyens maliens.
Pour les étudiants, les hommes d’affaires et les voyageurs, cette évolution pourrait faciliter les déplacements entre Bamako et Rabat.
La 4e Commission mixte Mali – Maroc, prévue avant la fin de 2026, devra justement permettre d’évaluer si ces annonces se traduisent en engagements effectifs.
Répercussions régionales
La nouvelle position malienne intervient aussi dans un environnement régional sensible.
Les relations entre le Mali et l’Algérie connaissent depuis plusieurs mois une phase de fortes tensions. Or, Alger demeure un acteur majeur du dossier saharaoui et un soutien historique du Front Polisario.
Le choix de Bamako ne manquera donc pas d’être observé avec attention dans les capitales de la région.
Sur le volet sécuritaire, Birahim Soumaré estime que « le partenariat stratégique avec le Maroc pourrait donner un nouvel élan à la coopération en matière de renseignement et de sécurité ».
Il ajoute que ce choix pourrait être perçu par Alger comme un désalignement par rapport à sa position historique sur la RASD.
Une lecture que partage Abdoulaye Tamboura, pour qui cette décision pourrait « laisser des traces dans les relations entre Bamako et Alger ».
La lecture du revirement malien ne se limite toutefois pas au seul cadre maghrébin. Le soutien affiché au plan marocain d’autonomie peut également être interprété comme un signal adressé à des partenaires plus larges, au premier rang desquels les États-Unis, qui considèrent cette option comme la base la plus sérieuse de règlement du dossier saharien depuis la reconnaissance américaine de la position marocaine en 2020.
Sans qu’aucun accord formel ne soit établi, ce repositionnement peut ainsi être lu comme une tentative d’inscription du Mali dans une architecture diplomatique plus vaste où Rabat apparaît aussi comme une passerelle vers Washington.
Ainsi, le Mali n’obtient pas seulement des avantages du Maroc, il peut aussi chercher à améliorer sa lisibilité diplomatique dans un environnement international plus large.
Lecture stratégique
Le dossier mêle un héritage diplomatique né dans les années 1970 et un choix contemporain guidé par des intérêts concrets comme l’accès à l’Atlantique, la coopération universitaire, la mobilité, la sécurité et la diversification des partenariats. En se rapprochant du Maroc sur un dossier soutenu par Washington, Bamako pourrait aussi chercher à renforcer sa lisibilité auprès de partenaires occidentaux, dans un contexte de recomposition rapide des alliances régionales. Selon Abdoulaye Tamboura, cette décision vise également à réaffirmer le principe de l’intégrité territoriale et le refus de toute remise en cause des frontières. À la croisée du droit international, des équilibres régionaux et des stratégies nationales, le dossier ouvre une nouvelle étape diplomatique dont la portée réelle dépendra de la capacité du Mali à transformer ce repositionnement en gains tangibles.
Sahel : les limites d’une réponse exclusivement sécuritaire
L’insécurité demeure élevée au Sahel et les attaques se poursuivent dans plusieurs pays de la région. L’Union africaine et la CEDEAO misent sur le renforcement des dispositifs militaires, tandis que le débat s’ouvre sur les limites d’une réponse centrée principalement sur la force.
Confédération AES : les ministres finalisent la feuille de route de l’An II à Ouagadougou
La Confédération des États du Sahel (AES) poursuit sa structuration. Réunis le 26 février 2026 à Ouagadougou, les ministres en charge des trois piliers — Défense et Sécurité, Diplomatie et Développement — ont finalisé le projet de feuille de route de l’An II, appelé à être soumis au Collège des Chefs d’État pour adoption. Cette rencontre ministérielle s’inscrit dans le cadre du mandat du Burkina Faso à la présidence tournante de la Confédération.
Placée sous la présidence du Général de Division Célestin Simporé, ministre d’État, ministre de la Guerre et de la Défense patriotique du Burkina Faso, la réunion a rassemblé les délégations du Mali et du Niger conduites respectivement par le Général de Corps d’Armée Sadio Camara et le Général d’Armée Salifou Mody. Elle a été précédée, les 24 et 25 février, par des travaux techniques des hauts fonctionnaires des trois États, chargés d’examiner en profondeur le projet initial de feuille de route.
L’enjeu était de taille. Après une première année consacrée à la mise en place des fondements institutionnels de l’AES, l’An II doit marquer l’entrée dans une phase plus opérationnelle. Les ministres ont ainsi consolidé un document stratégique destiné à structurer l’action commune autour des priorités partagées par les trois pays sahéliens. La feuille de route se veut à la fois un instrument de coordination politique et un cadre d’action concret, aligné sur la vision définie par les chefs d’État lors de leur session de décembre 2025 à Bamako.
Les échanges ont mis en avant une volonté commune de faire de l’AES un espace de souveraineté assumée, de sécurité renforcée et de prospérité partagée.
Le contexte régional, marqué par des menaces sécuritaires persistantes et des tentatives de déstabilisation, a largement nourri les discussions. Les ministres ont fermement condamné les attaques et actions subversives visant les États membres, tout en rendant hommage aux forces armées et aux populations pour leur résilience. Pour eux, la construction de l’espace confédéral ne saurait être entravée par les pressions internes ou externes.
Pragmatisme
Dans son discours, le ministre d’Etat et ministre de la Défense, le Général de Corps d’Armée Sadio Camara, a insisté sur la dimension fraternelle et inclusive du processus en cours. Il a rappelé que la feuille de route de l’An II s’inscrit dans la continuité des décisions prises par les chefs d’État et qu’elle doit traduire en actions concrètes l’ambition d’intégration portée par les trois pays. L’accent a également été mis sur la nécessité d’un suivi rigoureux et d’une évaluation régulière des actions engagées, afin de garantir des résultats tangibles pour les populations.
Ainsi, l’An II de l’AES apparaît comme celui de la clarification stratégique et de l’opérationnalisation. Entre impératif sécuritaire, ambition diplomatique et exigences de développement, les trois États entendent transformer l’élan politique initial en résultats visibles. La feuille de route désormais finalisée devra, si elle est adoptée par les chefs d’État, servir de boussole commune pour une intégration sahélienne qui se veut pragmatique, solidaire et résolument tournée vers la défense des intérêts de ses peuples.






























