Étiquette : Lutte contre le terrorisme
Deux et trois roues : Un encadrement renforcé en Afrique de l’Ouest
Du Sénégal à la Côte d’Ivoire, en passant par le Niger et le Burkina Faso, plusieurs pays ouest-africains ont renforcé ces dernières années l’encadrement des deux et trois roues. Une évolution qui traduit la volonté des États de mieux suivre un parc en pleine expansion.
Les motos occupent aujourd’hui une place centrale dans les déplacements quotidiens à travers l’Afrique de l’Ouest. Face à leur multiplication, plusieurs États ont engagé des réformes destinées à mieux identifier les engins en circulation et leurs propriétaires.
Au Sénégal, cette volonté s’est traduite, début 2025, par une vaste campagne de régularisation des deux-roues motorisés. Les propriétaires ont été invités à obtenir les documents nécessaires et à faire immatriculer leurs engins, sous peine de sanctions. Face à l’affluence, les délais accordés aux usagers ont même été prolongés afin de permettre au plus grand nombre de se conformer aux exigences réglementaires.
Du côté du Niger, les autorités nationales ont également renforcé les contrôles des engins circulant sans plaque ou sans documents réglementaires. Cette politique s’accompagne, depuis le 22 octobre 2024, de mesures destinées à faciliter les démarches administratives et à encourager la mise en règle des propriétaires.
Même logique d’encadrement
Le Burkina Faso s’inscrit lui aussi dans cette dynamique. Si l’immatriculation des motos y est obligatoire depuis plusieurs années, le gouvernement a renforcé depuis novembre dernier les mécanismes d’identification des engins. Les vendeurs sont notamment tenus d’accomplir certaines formalités administratives avant la remise des motos à leurs acquéreurs, limitant ainsi les risques de circulation sans identification.
Sur le littoral ouest-africain, la Côte d’Ivoire poursuit des objectifs similaires. Les motos doivent être enregistrées et disposer de documents permettant d’identifier clairement leurs propriétaires. Cette politique accompagne les efforts de formalisation d’un secteur en pleine croissance, notamment dans les grandes villes, où les deux-roues occupent une place croissante dans les activités de transport et de livraison.
D’un pays à l’autre, les modalités diffèrent, mais les objectifs poursuivis restent largement les mêmes. Les États cherchent à mieux connaître leur parc roulant, à faciliter l’identification des propriétaires en cas de vol ou d’infraction et à renforcer le suivi administratif d’un secteur longtemps marqué par l’informel.
À mesure que les motos et tricycles s’imposent dans les économies ouest-africaines, leur encadrement apparaît de plus en plus comme un enjeu de gouvernance, de mobilité et de modernisation des services publics.
Mohamed Kenouvi
Motos au Mali : Le défi de la traçabilité
Entre opération spéciale d’immatriculation et restrictions visant les grosses cylindrées, les autorités entendent mieux encadrer un parc de deux et trois roues devenu incontournable. Une démarche portée par des impératifs de sécurité, mais qui soulève aussi des enjeux de mobilité pour les populations.
Dans la cour de la Direction régionale des transports du District de Bamako, à Sogoniko, les motos occupent plusieurs espaces. En ce lundi 22 juin 2026, alors qu’il sonne 12h20, quelques dizaines d’engins sont garés, en attente d’expertise. Sous une tente, des usagers patientent ou s’informent sur l’état d’avancement de leur dossier. L’affluence est modérée à cette heure de la journée, mais les agents et bénévoles mobilisés assurent que les matinées sont généralement plus animées.
Parmi les usagers présents, Moussa Koné ne cache pas son impatience. « J’ai fait le dépôt mardi dernier et chaque jour je reviens, mais mon dossier n’est toujours pas sorti », confie-t-il.
Depuis le 15 juin, le ministère des Transports et des Infrastructures a lancé une opération spéciale d’immatriculation des motos et tricycles sur l’ensemble du territoire national. L’opération concerne les engins motorisés à deux et trois roues, pour un coût fixé à 12 000 francs CFA par engin, avec paiement via Trésor Pay. Elle intervient quelques jours seulement après l’annonce de mesures restrictives visant les motos de 125 cm³ et plus, désormais interdites de circulation hors des grandes agglomérations. Leur importation, leur transit, leur commercialisation, leur vente et leur distribution gratuite, ainsi que celles de leurs accessoires et composants, ont également été suspendus pour une durée d’un an renouvelable.
Derrière ces décisions se dessine une volonté plus large : mieux identifier les engins en circulation dans un contexte marqué par les défis sécuritaires.
Passage obligé
Au centre de Sogoniko, le processus suit un parcours bien défini. Les propriétaires doivent d’abord se présenter avec leur engin et les documents requis : copie de la carte biométrique, du passeport ou du permis de conduire, certificat de résidence, facture d’achat ou vignette en cours de validité.
Les experts procèdent ensuite à l’examen des motos. Certains sont affectés aux motos de faible cylindrée, en l’occurrence les motos « Jakarta », d’autres aux engins de 125 cm³ et plus ainsi qu’aux tricycles. Une déclaration de mise en circulation est établie avant la transmission du dossier aux services chargés du traitement.
Bénévole sur le site, Modibo Bengaly participe à l’accompagnement des usagers. Une fois les dossiers traités, il contacte les propriétaires afin de leur permettre de récupérer leur référence de paiement via Trésor Pay.
« Toute personne ayant son numéro de dossier reçoit une référence lui permettant d’effectuer son paiement directement sur le site officiel du Trésor. Ici, nous n’encaissons aucun argent », explique-t-il.
Selon lui, l’opération connaît un intérêt réel de la part des propriétaires d’engins. Mais elle n’est pas exempte de difficultés. « Certains usagers s’énervent parce qu’ils ont déposé leur dossier depuis plusieurs jours sans recevoir la référence leur permettant de finaliser la procédure », indique-t-il.
Au lancement de l’opération, les délais de traitement étaient relativement courts. Avec l’afflux progressif des demandes, ils ont été rallongés, afin de permettre une meilleure gestion des dossiers, à en croire un technicien chargé de l’expertise des motos ayant requis l’anonymat.
Cadre formel
L’immatriculation des engins à deux et trois roues n’est pourtant pas une nouveauté au Mali. L’arrêté n°2023-5150/MTI-SG du 29 décembre 2023 fixant les conditions et modalités d’immatriculation de ces engins est venu renforcer une réglementation déjà en vigueur de longue date. Dans les faits toutefois, une part importante du parc roulait sans plaque.
L’opération actuellement en cours vise ainsi à accélérer la mise en conformité des propriétaires tout en renforçant la traçabilité des engins. Pour les usagers, l’immatriculation peut constituer une garantie supplémentaire en cas de vol ou de litige. Elle permet également d’établir un lien officiel entre le propriétaire et son engin.
Pour les services de l’État, les bénéfices attendus sont multiples. L’opération devrait contribuer à une meilleure connaissance du parc roulant national, à améliorer l’identification des propriétaires et à faciliter les enquêtes lorsqu’un engin est impliqué dans un accident ou une infraction.
Plus que la simple délivrance de plaques, l’objectif est aussi de faire entrer un secteur longtemps marqué par l’informel dans un cadre davantage structuré. Les commerçants disposant de stocks ou de commandes en cours de motos de 125 cm³ et plus ont quant à eux 90 jours pour les déclarer auprès de la DGCC ou de ses Directions régionales.
Sécurité, donc nouvelles règles
La dimension sécuritaire est toutefois au cœur des mesures récemment adoptées. Le 3 juin dernier, le gouvernement a annoncé l’interdiction de circulation des motos de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations. Une décision qui s’inscrit dans le cadre du renforcement de la lutte contre le terrorisme.
La mesure ne concerne pas le District de Bamako ni les chefs-lieux de région, de cercle et d’arrondissement. Le représentant de l’État peut toutefois l’étendre localement en cas de nécessité.
Pour l’analyste sécuritaire Yacouba Sogoré, ces engins occupent aujourd’hui une place centrale dans les modes opératoires des groupes armés. « Les motos sont considérées aujourd’hui comme emblématiques pour les groupes armés. Elles constituent leur moyen de déplacement privilégié et jouent un rôle stratégique dans leurs opérations », explique-t-il. Selon lui, leur maniabilité constitue l’un de leurs principaux atouts.
« Dans des zones où les véhicules ont du mal à circuler, les motos peuvent emprunter des pistes étroites et difficiles d’accès. Elles permettent également des déplacements rapides, des attaques éclairs et facilitent la fuite après les opérations ». Leur coût relativement faible et leur disponibilité sur les marchés locaux expliquent également leur popularité auprès des groupes armés.
Dans ce contexte, l’immatriculation généralisée apparaît comme un outil complémentaire. « Chaque moto enregistrée devient plus facile à identifier. Le propriétaire est connu et toute moto circulant sans plaque devient plus facilement repérable », souligne l’expert.
Sans constituer une réponse unique aux défis sécuritaires, la mesure pourrait ainsi renforcer les capacités de contrôle des forces de défense et de sécurité.
Entre sécurité et mobilité
L’application des nouvelles règles soulève cependant une autre question : celle de leurs conséquences sur les populations. Dans de nombreuses localités rurales, la moto constitue bien plus qu’un simple moyen de transport. Elle permet de rejoindre les champs, les marchés hebdomadaires, les centres de santé ou encore les établissements scolaires.
Les motos de forte cylindrée sont également utilisées pour transporter des produits agricoles, des intrants ou encore de petites marchandises sur des pistes parfois difficilement praticables.
L’interdiction de circulation des motos de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations pourrait donc avoir des répercussions sur certaines habitudes de déplacement, notamment dans les zones où les alternatives demeurent limitées.
Les enseignants affectés en milieu rural, les agents de santé ou encore certaines organisations humanitaires utilisent eux aussi régulièrement ces engins pour accéder à des localités éloignées.
Pour Yacouba Sogoré, la recherche d’un équilibre sera déterminante. « Les motos de forte cylindrée sont essentielles pour la plupart de nos concitoyens. Tout se fait avec elles, qu’il s’agisse du transport des vivres ou des déplacements entre villages », rappelle-t-il.
Selon lui, la réussite des mesures passera notamment par la sensibilisation des populations, la collaboration avec les communautés locales et la mise en place de mécanismes permettant de signaler les engins circulant en violation des restrictions.
L’expert estime également que les autorités devront accompagner les populations dans cette phase d’adaptation afin de limiter les perturbations pour les activités quotidiennes.
Avec l’opération d’immatriculation et des restrictions visant les grosses cylindrées, le gouvernement cherche à reprendre le contrôle d’un secteur longtemps resté peu encadré. L’enjeu dépasse la simple question administrative : il touche à la sécurité, à la mobilité et à l’organisation d’un mode de transport indispensable pour des millions de Maliens.
Lutte antiterroriste : Le pari du durcissement
En ciblant simultanément la mobilité, les sanctuaires et les réseaux de renseignement des groupes armés, les autorités maliennes affichent leur volonté de durcir la lutte antiterroriste. Une série de décisions aux ambitions élevées, dont la portée réelle reste à prouver.
Les 3 et 4 juin, les autorités de la Transition ont successivement annoncé la suspension, pour une année renouvelable, de l’importation, du transit, de la vente, de la distribution gratuite, des accessoires et de la circulation des motos de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations. Les stocks ou commandes en cours doivent être déclarés sous 90 jours. Le gouvernement a ensuite mis à prix sept chefs qualifiés de terroristes par les autorités, pour 7,5 milliards de francs CFA au total. Le 5 juin, le dispositif a été complété par la création de 39 zones d’intérêt militaire interdites aux civils, dans le cadre de l’opération Dougoukoloko.
Prises séparément, ces mesures répondent à des objectifs sécuritaires spécifiques. Ensemble, elles dessinent une même logique : réduire les capacités opérationnelles des groupes armés terroristes en visant leurs déplacements, leurs espaces de repli et leurs réseaux d’informations.
En ciblant les motos de forte cylindrée, le gouvernement cherche à compliquer les déplacements des groupes terroristes et à accroître leur vulnérabilité face aux forces de sécurité.
Cette mesure présente également un intérêt préventif, puisqu’elle devrait assécher progressivement l’approvisionnement en motos et en pièces détachées, ressource essentielle pour les groupes armés, utilisée depuis plusieurs années pour mener des attaques rapides, contourner les dispositifs sécuritaires et se déplacer dans des zones difficiles d’accès.
Miser davantage sur le renseignement
La mise à prix des sept chefs recherchés, dont le chef du JNIM, Iyad Ag Ghaly, et Hamadoun Koufa, s’inscrit dans une autre dimension de la lutte : celle du renseignement humain. Les primes annoncées vont jusqu’à deux milliards de francs CFA pour Iyad Ag Ghaly, 1,5 milliard pour Hamadoun Koufa et Abdoulaye Mohamoudou Bekaye Diallo, 1 milliard pour Alghabass Ag Intalla, puis 500 millions chacun pour Sidan Ag Hitta, Bilal Ag Achérif et Abderrahmane Al-Batna Al-Djazairi.
En promettant de fortes récompenses pour certaines informations, le gouvernement cherche à encourager la coopération des populations, mais aussi à fragiliser la confiance au sein des organisations visées.
Pour le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry, l’enjeu est évident. « La meilleure solution maintenant est d’avoir des renseignements sûrs », explique-t-il. Selon lui, les montants proposés pourraient également créer « une certaine suspicion dans les rangs » des groupes armés et les pousser à se méfier les uns des autres.
Reprendre le contrôle des espaces refuges
La création de zones d’intérêt militaire interdites aux civils constitue probablement la mesure la plus structurante sur le plan opérationnel. Plusieurs forêts et zones boisées du pays, régulièrement considérées comme refuges ou bases logistiques des groupes armés terroristes, sont désormais placées sous un régime militaire strict.
Cette décision vise à supprimer les espaces de repli dont profitent les groupes armés pour s’organiser, se ravitailler ou préparer leurs opérations. Elle offre également aux Forces armées maliennes une plus grande liberté d’action dans des zones identifiées comme sensibles.
Selon Alexis Kalambry, cette mesure permet aux militaires d’opérer plus efficacement tout en réduisant les risques d’amalgame avec les populations civiles.
Des défis à surmonter
Pour autant, certaines limites demeurent. Un observateur des questions sécuritaires ayant requis l’anonymat estime que « ces mesures peuvent réduire les marges de manœuvre des groupes armés, mais elles ne suffiront pas à elles seules à éliminer la menace ».
Selon lui, les organisations terroristes disposent d’une forte capacité d’adaptation et pourraient modifier leurs itinéraires, leurs modes de ravitaillement ou déplacer leurs bases vers d’autres espaces.
Pour notre interlocuteur, le contrôle des frontières, la surveillance des réseaux de contrebande, la capacité à exploiter rapidement les renseignements et le maintien de la confiance avec les populations seront déterminants dans la réussite de ces mesures.
Au-delà de leur portée immédiate, ces décisions constituent surtout un test grandeur nature pour la nouvelle approche sécuritaire du gouvernement. Dans une guerre asymétrique où les groupes armés ont souvent démontré leur capacité d’adaptation, la question n’est plus seulement celle de la pertinence des mesures annoncées, mais celle de leur impact concret sur le terrain dans les mois à venir.
Mohamed Kenouvi
Décès du Général Sadio Camara : les hommages de la nation au ministre de la défense
Le Mali a rendu un dernier hommage ce 30 avril 2026 au général de corps d’Armée Sadio Camara, ministre de la Défense, tué dans les attaques du 25 avril 2026. C’est le Président de la Transition, le général d’Armée Assimi Goïta, qui a présidé les obsèques nationales, sur la place du Génie militaire à Bamako, en présence des autorités administratives et coutumières, ainsi que de plusieurs délégations.
Sahel : les limites d’une réponse exclusivement sécuritaire
L’insécurité demeure élevée au Sahel et les attaques se poursuivent dans plusieurs pays de la région. L’Union africaine et la CEDEAO misent sur le renforcement des dispositifs militaires, tandis que le débat s’ouvre sur les limites d’une réponse centrée principalement sur la force.
Enfants soldats : Une menace qui persiste
À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre l’utilisation des enfants soldats, le 12 février, la situation au Mali reste marquée par une progression documentée des cas de recrutement d’enfants par des acteurs armés. Les derniers rapports des Nations unies montrent à la fois une aggravation des chiffres, mais aussi des efforts de prévention et de réintégration qui peinent encore à inverser la tendance.
Ségou : Des civils blessés après une attaque aérienne à la foire de Dogofry
Une attaque aérienne a frappé la foire de Dogofry, dans le cercle de Sokolo, le 6 janvier, faisant de nombreux blessés parmi les civils. Les équipes de Médecins Sans Frontières, en collaboration avec les services de santé maliens, ont assuré la prise en charge des victimes.
Lutte contre le terrorisme : Les violences progressent malgré les initiatives régionales
La région ouest-africaine fait face à une intensification des violences armées qui oblige les organisations sous-régionales à renforcer leurs dispositifs collectifs de sécurité. Les attaques répétées contre les corridors maliens et les données alarmantes publiées par la CEDEAO, l’AES et divers organismes spécialisés témoignent d’une menace désormais pleinement transfrontalière.
La coordination sécuritaire en Afrique de l’Ouest se trouve à un moment charnière. Selon les chiffres présentés en novembre 2025 au Conseil de sécurité de l’ONU par le Président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray, l’espace communautaire a enregistré environ 450 incidents terroristes et plus de 1 900 morts entre janvier et novembre. Le Sahel central concentre à lui seul près de 80% des attaques et plus de 85% des victimes, confirmant les tendances relevées par l’ACLED et l’Index mondial du terrorisme.
Les attaques contre les convois de carburant reliant le Mali à ses ports ont mis en évidence une fragilité logistique qui dépasse les frontières nationales. Cette pression a précipité la mise en place de réponses collectives mieux structurées, fondées sur un renseignement partagé et une coordination opérationnelle renforcée.
Dans ce contexte, l’Alliance des États du Sahel s’affirme comme un acteur central, même si sa force unifiée est en phase de mise en place et loin de son plein potentiel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger multiplient néanmoins les opérations coordonnées pour sécuriser les corridors vitaux et commencent à mutualiser plus systématiquement leurs capacités de renseignement et de riposte.
Parallèlement, la CEDEAO poursuit ses propres initiatives, malgré les tensions politiques qui l’opposent à certains États sahéliens. Sa Force d’intervention régionale, annoncée en 2023, dispose d’une capacité initiale de 1 650 personnels et pourrait atteindre 5 000 hommes selon les contributions des États membres. Touray a rappelé que le terrorisme constitue désormais une menace existentielle, y compris pour les pays côtiers, où des cellules dormantes ont été détectées. Le mécanisme d’alerte précoce de la CEDEAO demeure un instrument majeur d’anticipation et d’analyse.
Des mécanismes déjà disponibles
La région bénéficie également du Processus de Nouakchott, lancé en 2013 par l’Union africaine pour renforcer la coopération sécuritaire sahélienne. Ce mécanisme facilite la circulation des renseignements et l’harmonisation des stratégies de surveillance frontalière tout en intensifiant les formations spécialisées destinées aux forces des pays membres. Son rôle est devenu plus visible à mesure que les groupes armés étendaient leurs zones d’influence.
Par ailleurs, le CEMOC, basé à Tamanrasset et réunissant l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie, est un cadre de coopération axé sur le partage du renseignement et la surveillance des zones frontalières. Bien que moins visible ces dernières années, il continue d’alimenter les échanges stratégiques entre États sahéliens, en complément des autres dispositifs régionaux.
À ces dispositifs s’ajoutent l’Initiative d’Accra et la Force Multinationale Mixte du Lac Tchad, deux architectures complémentaires dans la lutte contre l’expansion djihadiste. L’Initiative d’Accra, regroupant notamment le Ghana, le Togo, le Bénin et la Côte d’Ivoire, mène des opérations coordonnées pour contenir la progression des groupes armés vers le Golfe de Guinée. Tandis que la Force du lac Tchad, engagée contre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest, est l’un des cadres opérationnels les plus actifs du continent.
Violences armées
Pourtant, les données d’ACLED montrent que le Sahel central était en 2024 et au premier semestre 2025 l’un des foyers de violences les plus meurtriers hors zones de guerre. Les attaques visent aussi bien les villages que les forces armées et les axes économiques. L’Index mondial du terrorisme classe le Mali, le Burkina Faso et le Niger parmi les pays les plus touchés au monde.
Ces dynamiques mettent en relief à la fois la multiplication des initiatives régionales et les tensions qui subsistent entre certaines organisations. Les divergences institutionnelles ne masquent toutefois pas une réalité largement partagée. En effet, il est évident qu’aucune réponse strictement nationale ne peut enrayer une menace qui ignore les frontières et exploite les vulnérabilités structurelles des États.
Les attaques visant les civils, les services locaux et les infrastructures économiques rappellent l’urgence d’une action régionale réellement coordonnée. La protection des corridors maliens a montré que l’efficacité collective repose avant tout sur la mutualisation des moyens, la rapidité de réaction et le partage du renseignement. Malgré les dispositifs complémentaires qui se renforcent, la réponse reste encore insuffisante face à l’ampleur de la menace.
Massiré Diop
Kayes : enlèvement de cinq techniciens indiens sur un chantier d’électrification
Cinq techniciens indiens ont été enlevés le 6 novembre dans la zone de Kobri, à une cinquantaine de kilomètres de Kayes, alors qu’ils se rendaient sur un site d’intervention dans le cadre d’un projet d’électrification rurale.
Mali – France : Le divorce sécuritaire consommé
La France a annoncé le 19 septembre la suspension de sa coopération antiterroriste avec le Mali, invoquant l’arrestation d’un ressortissant français à Bamako en août. Cette décision marque la fin du dernier canal sécuritaire entre les deux pays, après plus d’une décennie de coopération militaire suivie d’une séparation progressive.
Tout est parti du 14 août 2025, lorsque les autorités maliennes ont annoncé l’arrestation d’un Français soupçonné d’être un agent travaillant pour les services de renseignements de Paris et accusé d’avoir participé à une tentative de déstabilisation des Institutions de la République. Pour Bamako, cette affaire est présentée comme une preuve supplémentaire de l’ingérence étrangère de la France, dans un contexte de défiance déjà très marqué.
La France a immédiatement réagi en dénonçant des « accusations sans fondement » et en rappelant que la personne arrêtée était un membre de son ambassade dûment accrédité par les autorités maliennes. Le Quai d’Orsay a exigé sa libération immédiate et dénoncé une violation flagrante du droit international. « Le Mali viole délibérément une des règles les plus fondamentales du droit international, s’agissant d’un agent diplomatique dûment accrédité par les autorités maliennes », a fustigé une source diplomatique française.
« Face à un acte d’une telle gravité et d’une telle hostilité, la France a décidé de suspendre la coopération avec le Mali dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans ce pays, à laquelle contribuait jusqu’à son arrestation l’agent arbitrairement détenu », a poursuivi cette source.
Dans la foulée, la crise a pris un tour encore plus frontal sur le plan diplomatique. Bamako a déclaré persona non grata cinq employés de l’ambassade de France, les sommant de quitter le pays. En représailles, Paris a expulsé deux diplomates maliens en poste à Paris, identifiés par plusieurs sources comme Ousmane Houmani Camara, Lieutenant-colonel de gendarmerie affecté à la section consulaire et Batné Ould Bouh Coulibaly, Contrôleur général de police. Tous deux sont présentés comme liés aux services de renseignement maliens.
Des conséquences limitées sur le plan opérationnel
L’impact de la suspension de la coopération antiterroriste entre la France et le Mali reste limité sur le terrain. Comme le rappellent plusieurs observateurs, la France n’a plus de présence militaire au Mali depuis 2022. « Cette décision est avant tout symbolique, les deux pays n’ayant plus de collaboration opérationnelle sur le terrain depuis le retrait des forces françaises », explique un analyste sécuritaire.
Depuis plusieurs années déjà, les Forces armées maliennes (FAMa) conduisent seules leurs opérations, appuyées par leurs nouveaux partenaires étrangers, principalement russes. L’acquisition de drones, d’autres matériels militaires de pointe et un appui technique extérieur leur ont permis d’engranger des victoires lors de plusieurs offensives contre les groupes armés terroristes et de reprendre le contrôle de larges zones du territoire national.
Si la suspension française prive Bamako d’un accès à certaines sources de renseignement sophistiquées, elle ne modifie pas fondamentalement la conduite de la guerre contre les groupes terroristes. Selon certains observateurs, cette décision n’affaiblira pas la capacité des FAMa à poursuivre leurs opérations. « La vérité, c’est que cette prétendue coopération n’a jamais été une alliance, mais une tutelle déguisée. Sa fin ne doit pas être perçue comme une perte, mais comme une libération », estime Mohamed Famakan Keïta, analyste politique.
Une décennie de coopération militaire intense
Avant la dégradation continue des relations entre Bamako et Paris depuis 2021, le Mali et la France entretenaient un partenariat sécuritaire stratégique. En janvier 2013, la France déclenche l’opération Serval, sur demande de Bamako, pour empêcher l’effondrement du pays face à l’avancée des groupes terroristes et indépendantistes. En quelques semaines, les troupes françaises, appuyées par des forces africaines, libèrent plusieurs villes du Nord. L’opération est saluée comme un succès militaire, rétablissant provisoirement la stabilité dans le Septentrion malien.
Dès 2014, Serval cède la place à Barkhane, une force régionale élargie à cinq pays du Sahel, avec une forte présence au Mali. La coopération sécuritaire franco-malienne s’organise alors autour d’opérations conjointes, de formations, de l’équipement des forces armées maliennes et du partage de renseignements. Sur le plan tactique, les résultats sont réels, puisque des chefs terroristes sont neutralisés, que les FAMa acquièrent de l’expérience et que les opérations aériennes françaises empêchent de nouvelles percées vers le Sud.
La fin du partenariat de terrain en 2022
Malgré l’engagement massif de la France, l’insécurité ne cesse de s’étendre, notamment dans le centre du pays, où les tensions communautaires se mêlent à l’action des groupes armés. Les critiques se multiplient contre la France, accusée d’inefficacité. Le sentiment populaire se retourne et le coup d’État 2021 accélère la rupture.
Les militaires au pouvoir, portés par un discours souverainiste, dénoncent la tutelle française et cherchent de nouveaux partenaires. L’arrivée d’instructeurs russes dans le pays, présentés par Bamako comme des formateurs officiels mais perçus par Paris comme des membres du groupe paramilitaire Wagner, accentue la fracture.
En juin de la même année, le Président français Emmanuel Macron annonce la réorganisation du dispositif Barkhane, prélude à un retrait progressif. Le départ du dernier soldat français marque la fin de la coopération militaire directe en août 2022.
Malgré ce divorce, un canal discret subsistait, celui du renseignement antiterroriste. Paris et Bamako continuaient d’échanger des informations sensibles, notamment des écoutes téléphoniques sur les communications de groupes armés opérant au Sahel. Cette coopération, quoique discrète, consistait en fournir des renseignements et une assistance technique limitée.
Pour les FAMa, ces informations constituaient un atout, même si elles avaient appris à conduire leurs opérations de manière autonome. Pour Paris, ce partage offrait encore un regard sur une zone toujours stratégique pour ses intérêts.
Un bilan contrasté
Le bilan de la coopération sécuritaire entre le Mali et la France est contrasté. D’un côté, l’intervention française a sauvé le Mali d’un effondrement militaire en 2013 et permis des succès tactiques importants. Les FAMa ont bénéficié d’un renforcement de leurs capacités et d’un accompagnement dans la formation.
De l’autre, l’incapacité à stabiliser durablement le pays et à contenir la progression du terrorisme a nourri le sentiment d’échec. Pour Paris, l’aventure malienne s’est transformée en bourbier, illustrant les limites de son modèle d’intervention au Sahel. Pour Bamako, l’allié d’hier est devenu un symbole de dépendance à dépasser.
Une succession de crises diplomatiques depuis 2022
La suspension de la coopération antiterroriste entre la France et le Mali n’est en réalité que l’ultime épisode d’une série de tensions récurrentes qui ont jalonné les relations entre Bamako et Paris ces dernières années.
Le 31 janvier 2022, le Mali frappe un grand coup diplomatique en expulsant l’ambassadeur de France, Joël Meyer, après des propos jugés « hostiles et condescendants » tenus par des responsables français sur la légitimité des autorités de la Transition. Cette expulsion, rarissime entre deux pays liés par une longue histoire de coopération, marque une rupture symbolique profonde.
Quelques mois plus tard, le 2 mai 2022, Bamako franchit une étape supplémentaire en dénonçant officiellement les accords de défense qui le liaient à la France et à ses partenaires européens, notamment ceux engagés dans la Task Force Takuba. Ce geste traduisait la volonté assumée des autorités maliennes de tourner la page du partenariat militaire occidental et d’affirmer leur souveraineté sécuritaire.
Les tensions se sont poursuivies sur le terrain diplomatique et consulaire. Le 10 août 2023, Paris et Bamako suspendent réciproquement la délivrance de visas pour leurs ressortissants, une mesure, aux importantes conséquences directes pour des milliers de familles et d’étudiants, qui témoigne du niveau de défiance atteint entre les deux capitales. Le 16 septembre 2023, la France va plus loin en suspendant l’octroi de visas étudiants pour les ressortissants du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ces suspensions ont duré plusieurs mois avant leur levée à partir d’avril 2024.
Avec l’arrestation d’un agent français, les expulsions croisées de diplomates et la suspension de la coopération antiterroriste, le dernier lien sécuritaire entre Bamako et Paris a volé en éclats. Le divorce, désormais consommé, illustre la rupture profonde entre deux pays liés hier par une histoire militaire et diplomatique intense mais aujourd’hui enfermés dans une défiance réciproque.
Mohamed Kenouvi
G5 Sahel : une redynamisation presque impossible sans le Mali
Depuis quelques semaines, les pays membres du G5 Sahel affichent une volonté de redynamisation de l’organisation sahélienne, dont le fonctionnement était au ralenti ces dernières années. Multiplication des rencontres ministérielles, appels du pied au Mali, qui s’en est retiré en mai dernier, Sommet extraordinaire des Chefs d’États en vue, le G5 Sahel semble tourné vers une difficile « renaissance » sans le Mali.
L’année 2023 est-elle partie pour être celle de la redynamisation du G5 Sahel ? Depuis son début, les réunions se multiplient entre les 4 pays membres restants pour « préserver et redynamiser » l’organisation.
Le 10 janvier, les ministres en charge de la Défense des pays membres se sont retrouvés en Séance extraordinaire à N’Djamena, au Tchad, pour parler du fonctionnement de l’organisation et faire des recommandations pour la lutte efficace contre le terrorisme dans le Sahel, vocation première du G5 Sahel depuis sa création, en 2014.
Dans le cadre du redimensionnement du Commandement et du renforcement des capacités de combat de la Force conjointe du G5 Sahel, pour la rendre plus opérationnelle et efficace, ils ont décidé de l’augmentation du nombre de bataillons à 14. Le Burkina Faso va désormais compter 5 bataillons, de même que le Niger, et la Mauritanie et le Tchad, 2 chacun.
Toujours dans la capitale tchadienne, les ministres des Affaires étrangères des pays membres du G5 Sahel se sont rencontrés le 18 janvier pour faire l’état des lieux de l’organisation, « en relation notamment avec le retrait du Mali », auquel ils ont à nouveau exprimé leur « souhait de voir rejoindre sa famille naturelle qu’est le G5 Sahel ». Ces diplomates ont également recommandé une mobilisation des ressources croissantes, organisées et efficaces des États-membres.
Inefficace sans le Mali
Si la volonté de redynamisation de l’instance sahélienne est clairement affichée, plusieurs analystes s’accordent à dire qu’elle sera difficile et inefficace sans le Mali. Cela semble d’ailleurs être le cas des autres pays membres du G5 Sahel, qui ne cessent de plaider pour son retour dans l’organisation.
Le Mali, de par sa position géographique, était le seul pays qui se retrouvait dans 2des 3 fuseaux du G5 Sahel (Fuseaux Ouest avec la Mauritanie et Centre avec le Burkina Faso et le Niger).
« Sans le Mali, le G5 Sahel perd son élément le plus essentiel dans la lutte qu’il entend mener pour la sécurisation du Sahel. Aucune redynamisation sans ce pays et sans une capacité de financement propre aux États membres ne saurait donner à l’instance ses lettres de noblesse », tranche Soumaila Lah, Coordinateur national de l’Alliance pour la réforme du secteur de la Sécurité.
« Le Mali est frontalier de 3 des 4 autres pays membres du G5 Sahel et partage une superficie quadrilatère de plus de 300 000 km² avec deux d’entre eux. Cette portion constitue aujourd’hui l’épicentre du terrorisme dans le Sahel et aucun succès dans cet espace commun entre 3 pays ne saurait être viable et durable sans une véritable coordination entre eux », poursuit-il.
Mahamadou Sawadogo, chercheur burkinabè spécialiste des questions de sécurité, abonde dans le même sens. « Le Mali, le Burkina et le Niger forment le Fuseau central du G5 Sahel. Avec le retrait du Mali, il est difficile que ce Fuseau central survive. Ce qui veut dire que l’organisation a besoin du Mali pour contrôler ce Fuseau central, qui est d’ailleurs l’épicentre de la menace terroriste, parce que c’est à ce niveau que se trouve la Zone des 3 frontières », souligne-t-il.
Selon Soumaila Lah, le retrait du Mali de l’organisation constitue un véritable casse-tête parce que le pays était jusque-là le maillon à partir duquel il était possible d’affirmer une certaine puissance sur les groupes armés terroristes et le banditisme transnational. Un retour du Mali, comme le souhaitent les autres pays membres, apparait comme essentiel pour une redynamisation efficace du G5 Sahel.
Mais cette possibilité a déjà été écartée par les autorités de la Transition, qui estiment que cette instance est noyautée par l’étranger. Dès lors, pour beaucoup d’observateurs, la « mort » annoncée du G5 Sahel semble inévitable.








