Trois ans après la signature de la Charte du Liptako-Gourma, la défense collective de l’Alliance des États du Sahel (AES) prend forme. Force unifiée, commandement commun et coopération opérationnelle en constituent les acquis. Leur efficacité reste difficile à apprécier.
Le 16 septembre 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger signaient la Charte du Liptako-Gourma et plaçaient la défense collective au cœur de leur alliance. Trois ans plus tard, l’assistance mutuelle prévue par le texte s’appuie sur une Force unifiée et un état-major commun. L’installation de l’état-major à la Base aérienne 101 de Niamey, en novembre 2025, a précédé la remise de l’étendard consacrant le lancement officiel de la Force, le 20 décembre à Bamako.
Pour Yacouba Sogoré, analyste sécuritaire, la coopération militaire a franchi un premier seuil. « Elle est passée d’une solidarité politique à la construction d’un instrument militaire commun », souligne-t-il. Composée de contingents des trois pays et appelée à intervenir dans l’espace confédéral, la Force unifiée en constitue l’élément central. En juillet, le Président nigérien Abdourahamane Tiani évaluait son effectif à 5 000 militaires et annonçait un objectif de 18 000 hommes.
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L’analyste cite l’opération Yéréko 2, conduite du 24 février au 6 mars 2025 dans la région nigérienne de Tillabéri. Elle est, selon lui, « l’exemple le mieux documenté d’une opération conjointe ». Le commandement commun peut, ajoute-t-il, déployer ses unités sans solliciter, à chaque mouvement, l’accord préalable des états-majors nationaux. Cette latitude distingue la force des dispositifs régionaux antérieurs.
Une coopération élargie
Le rapprochement militaire touche la formation, la maintenance, les capacités aériennes et la planification. Le 7 avril 2026, onze aviateurs dont deux Maliens et des Burkinabè, ont reçu leurs attestations après quatre mois de formation au pilotage et à la maintenance du Mi-35. L’encadrement était malien et l’appareil fourni par le Burkina Faso. Le 10 juillet, les ministres de la Défense ont examiné à Ouagadougou le projet d’accord relatif au statut de la Force unifiée.
Abdoulaye Tamboura, analyste géopolitique, y voit un changement d’approche. « Il existe une volonté plus ferme de la part des États d’être maîtres de leur propre destin », affirme-t-il. Les trois pays prennent davantage en charge leur sécurité, tout en conservant des partenariats extérieurs pour l’équipement et la formation. Il relève « davantage de coordination entre les États, notamment au sein des forces armées », dans la zone des trois frontières.
Cette organisation ne constitue pas encore une capacité militaire régionale pleinement intégrée. Yacouba Sogoré considère néanmoins que « la Force unifiée est aujourd’hui une réalité militaire et non plus seulement un projet politique ». Elle a permis, ajoute-t-il, « d’institutionnaliser la coopération entre les trois armées, de mettre en place un commandement commun et d’engager des opérations conjointes ». Yéréko 2 reste toutefois l’action tripartite d’ampleur la plus précisément documentée. Les informations publiques sur les autres engagements coordonnés ne permettent pas d’en dresser un bilan général.
Le défi de l’efficacité
Les contraintes persistent. Les trois armées sont fortement engagées sur leurs territoires. « L’AES dispose de mécanismes d’assistance, mais pas encore d’une réserve collective suffisamment disponible pour intervenir rapidement lorsqu’un des trois pays est confronté à une offensive majeure », explique Yacouba Sogoré. L’harmonisation des procédures, des doctrines et des règles d’engagement se poursuit. L’étendue du territoire complique aussi le renseignement, la logistique et les délais d’intervention.
Abdoulaye Tamboura insiste sur les moyens technologiques. « Il faut mettre l’accent sur les outils numériques, l’information satellitaire, la technologie, les drones et d’autres moyens destinés à appuyer les forces de défense et de sécurité », estime-t-il. Il privilégie la capacité de réaction des armées plutôt qu’une présence permanente sur chaque portion du territoire.
La prochaine étape consiste à rendre cette coopération permanente et rapidement mobilisable. Yacouba Sogoré fixe le cap : parvenir à « une capacité régionale intégrée, réactive et autonome », capable de produire du renseignement partagé, de planifier des opérations simultanées et de projeter des forces là où une crise survient. Après trois ans, l’AES possède les premiers éléments d’un outil commun. Les délais d’intervention, la continuité des opérations et la protection des populations permettront d’en apprécier les résultats.
Mohamed Kenouvi




