Confédération AES : Deux ans après, l’heure du concret

Vingt-quatre mois après sa création officielle, la Confédération des États du Sahel poursuit sa structuration autour de trois priorités : défense, diplomatie et développement. Si plusieurs réalisations marquent son parcours, les ambitions affichées sont confrontées à des défis institutionnels, sécuritaires et économiques.

Née le 6 juillet 2024 à Niamey de la volonté du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la Confédération AES célèbre son deuxième anniversaire dans un contexte où ses dirigeants revendiquent une coopération renforcée. Créée moins d’un an après l’Alliance des États du Sahel, fondée le 16 septembre 2023 face aux défis sécuritaires, elle entend dépasser l’alliance de défense pour bâtir un espace d’intégration politique, économique et diplomatique.

À l’occasion de cette commémoration, le Président en exercice, le Capitaine Ibrahim Traoré, a salué « une étape décisive » dans l’histoire des trois États membres. « Deux années plus tard, cette date est devenue bien plus qu’un anniversaire institutionnel. Elle symbolise désormais l’espérance d’une renaissance africaine », a-t-il déclaré le 5 juillet 2026 aux populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Une intégration qui prend forme

En deux ans, la Confédération s’est dotée de ses premiers instruments communs. Après une première année sous la présidence du Général d’armée Assimi Goïta, le Capitaine Ibrahim Traoré a pris le relais en décembre 2025 avec une feuille de route axée sur la consolidation des acquis.

Sur le plan sécuritaire, les trois États ont poursuivi le rapprochement de leurs forces armées, à travers des opérations coordonnées contre les groupes armés terroristes. La Force unifiée de l’AES, composée d’environ 5 000 militaires, s’inscrit dans cette mutualisation des moyens, du renseignement et de la coopération transfrontalière.

Pour le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry, l’une des avancées majeures réside dans cette coopération militaire intégrée. « On a domestiqué la formation des États-majors. Les Écoles de guerre sont désormais créées chez nous, avec des formations adaptées à nos réalités. À cela s’ajoutent la mutualisation des équipements et des renseignements et une confiance accrue entre les armées », souligne-t-il. Selon lui, « l’AES, en termes militaire et sécuritaire, a obtenu plus que l’intégration des peuples ».

Parallèlement au volet sécuritaire, la coopération s’est élargie aux domaines diplomatique et économique. Les trois pays ont multiplié les positions communes, tout en poursuivant la mise en place d’outils d’intégration comme le passeport confédéral, la Banque confédérale d’investissement et de développement ou une chaîne de télévision et une radio communes.

Mais la structuration institutionnelle reste incomplète. Le Collège des chefs d’État et le Conseil des ministres confédéral constituent les principaux cadres de décision, tandis qu’un Parlement confédéral est en gestation. En revanche, l’AES ne dispose pas encore d’un Secrétariat général confédéral clairement visible et opérationnel. Or cette structure est l’épine dorsale d’une organisation régionale. Elle assure la mémoire institutionnelle, le suivi des décisions, la conservation des actes, la coordination technique et la continuité administrative au-delà des présidences tournantes.

Sans cet outil permanent, la Confédération risque de dépendre surtout de l’impulsion politique des chefs d’État et des réunions ministérielles. L’intégration se mesure aussi à la capacité de transformer les décisions en programmes suivis, documentés et évalués.

Des ambitions à concrétiser

Pour l’économiste Abdoulaye N’Tigui Konaré, ces deux premières années ont surtout permis de poser les fondements d’un projet d’intégration. « Les orientations affichées sont ambitieuses et répondent à des préoccupations réelles de souveraineté et de développement. Toutefois, le véritable succès se mesurera à travers des résultats concrets comme l’augmentation des échanges intra-AES, la création d’emplois, l’amélioration de la production industrielle et agricole ou encore la progression des investissements », analyse-t-il.

À ses yeux, la priorité consiste maintenant à transformer la volonté politique en performances économiques durables. Les défis concernent le financement des projets, la sécurité, les infrastructures communes, l’harmonisation des réglementations, la facilitation des échanges commerciaux et le maintien d’un dialogue constructif avec les partenaires régionaux et internationaux.

Deux ans après sa création, la Confédération AES entre dans une phase plus exigeante. Après le temps de l’affirmation politique et les premiers outils communs, l’enjeu est de donner un contenu concret à l’intégration annoncée, avec des résultats visibles sur la sécurité, l’économie, les institutions et les conditions de vie des populations.

Mohamed Kenouvi

CEDEAO : réduite à 12 pays, l’organisation face à un tournant

Ils avaient déjà donné l’alerte lorsque la CEDEAO menaçait d’intervention militaire le Niger suite au coup d’État du 26 juillet 2023. Ils sont désormais passés à l’acte. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis depuis le 16 septembre 2023 au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont définitivement claqué la porte de la CEDEAO le 28 janvier 2024, laissant l’organisation sous-régionale, désormais réduite à 12 pays, face à une crise sans précédent.

« Leurs Excellences le Capitaine Ibrahim Traoré, le Colonel Assimi Goita et le Général de brigade Abdourahamane Tiani, respectivement Chefs d’État du Burkina Faso, de la République du Mali et de la République du Niger, prenant toutes leurs responsabilités devant l’histoire et répondant aux attentes, préoccupations et aspirations de leurs populations, décident en toute souveraineté du retrait sans délai du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest », indique le communiqué conjoint lu à la télévision publique des trois pays.

« Après 49 ans, les vaillants peuples du Burkina Faso, du Mali et du Niger constatent avec beaucoup de regret, d’amertume et une grande déception que leur organisation s’est éloignée des idéaux de ses pères fondateurs et du panafricanisme », se désolent les autorités de transition des trois pays, selon lesquelles « la CEDEAO, sous influence de puissances étrangères, trahissant ses principes fondateurs, est devenue une menace pour ses États membres et ses populations, dont elle est censée assurer le bonheur ».

Les trois pays reprochent également à la CEDEAO une non-assistance dans la lutte contre le terrorisme et l’insécurité, ainsi qu’une imposition de sanctions, jugées illégales, illégitimes, inhumaines et irresponsables, en violation des propres textes de l’organisation, « toutes choses qui ont davantage fragilisé les populations déjà meurtries par des années de violence imposées par des hordes terroristes instrumentalisées et téléguidées ».

Un retrait « sans délai » remis en cause

Selon l’article 91 du traité révisé de la  CEDEAO, « tout État membre désireux de se retirer de la Communauté notifie par écrit, dans un délai d’un (1) ans, sa décision au Secrétaire exécutif, qui en informe les États membres. À l’expiration de ce délai, si sa notification n’est pas retirée, cet État cesse d’être membre de la Communauté ». « Autour de la période d’un (1) an visée au paragraphe précédent, cet État membre continue de se conformer aux dispositions du présent traité et reste tenu de s’acquitter des obligations qui lui incombent en vertu du présent traité », précise l’alinéa 2 du même article.

Après l’annonce du retrait des pays de l’AES de la CEDEAO, la Commission de l’organisation sous-régionale, qui s’est dite « déterminée à trouver une solution négociée à l’impasse politique », a indiqué dans la foulée dans un communiqué n’avoir pas encore reçu de notification formelle directe des trois États membres  concernant leur intention de se retirer de la communauté. Mais  les  trois pays n’ont pas tardé à notifier formellement leur décision.

« Par communiqué conjoint en date du 28 janvier 2024, le Burkina Faso, la République du Mali et la République du Niger informent de leur décision de se retirer conjointement et sans délai de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). À cet égard, la présente communication vaut notification formelle de cette décision à la Commission de la Cedeao, Autorité dépositaire et pour l’information des États membres de la Cedeao, de l’Union africaine, de l’Organisation des Nations Unies et de toutes les organisations pertinentes », souligne un courrier du ministère des Affaires étrangères et de la coopération internationale du Mali daté du 29 janvier 2024 et adressé à la Commission de la CEDEAO. Selon des sources officielles au Burkina Faso et au Niger, les deux pays ont également  envoyé lundi leurs notifications formelles de retrait à la CEDEAO.

Pour l’analyste politique Dr. Amidou Tidiani, cette demande de retrait avec effet immédiat des trois pays aura du mal à se concrétiser et ne devrait être effective qu’après les 12 mois prévus dans les textes de la CEDEAO. « La sortie d’une organisation internationale avec effet immédiat n’existe pas en droit international », tranche-t-il.

« Fuite en avant » ?

Du point de vue du M. Tidiani, d’ailleurs, l’insistance sur la sortie sans délai est une manière pour ces différents régimes d’échapper à de nouvelles éventuelles sanctions de la CEDEAO suite au non-respect du chronogramme établi pour un retour à l’ordre constitutionnel au Mali et au Burkina Faso.

« Le seul moyen pour ces régimes d’opposer une fin de non-recevoir à la CEDEAO et de contester la légitimité de l’organisation à prendre toute sanction à leurs encontre, c’est de sortir de la CEDEAO », affirme-t-il.

« Le chronogramme du Mali prévoyait l’organisation d’élections en février et le Mali, bien évidemment, n’organisera pas ces élections en février. On s’attendait donc à ce que la CEDEAO fasse preuve de menaces particulières concernant le Mali dans les semaines à venir. C’est donc par anticipation à cette mesure que les communiqués sont tombés en prenant soin d’insister sur le fait que le retrait soit avec effet immédiat », poursuit l’enseignant-chercheur à l’Université Paris-13.

Liberté de circulation entravée ?

Pour plusieurs observateurs, ce retrait annoncé du Burkina, du Mali et du Niger de la Cedeao ne sera pas sans conséquences pour les trois pays, mais également pour l’organisation sous-régionale elle-même. En ce qui concerne les trois pays, si cette décision pourrait avoir des conséquences diverses, c’est surtout son impact sur la libre circulation des ressortissants et de leurs biens dans l’espace CEDEAO que craignent certains analystes.

« Le premier point à mettre en relief est celui de la libre circulation. Le grand acquis de la CEDEAO, depuis sa création, a vraiment été de permettre les déplacements sans autorisation ou nécessité de visa entre les pays membres. Le retrait du Burkina, du Mali et du Niger va entraver cette libre circulation des populations », pense Niagalé Bagayoko, Présidente de l’African Security Sector Network (ASSN).

Amidou Tidiani soutient que ce retrait implique que les avantages accordés aux ressortissants de ces États soient tout simplement levés. Toutefois, admet l’universitaire, « les trois États vont essayer de développer des relations bilatérales pour obtenir individuellement avec les autres États des conditions favorables de circulation et d’échanges économiques avec leurs voisins, indépendamment du cadre de la CEDEAO. Ce que ces pays perdront via la CEDEAO, ils essayeront de le récupérer à travers des accords bilatéraux ».

« Les États ont existé avant d’être ensemble dans les organisations. Il s’agit maintenant d’activer les conventions bilatérales que nous avons avec les pays de la CEDEAO pour baliser le rapport », appuie pour sa part l’analyste politique Ousmane Bamba, pour lequel, par ailleurs, le fait que le Mali soit sorti de la CEDEAO n’impactera pas la libre circulation des ses ressortissants à l’intérieur de cet espace, parce que « dans les relations internationales, les relations bilatérales ont précédé les multilatérales ».

L’exemple mauritanien

La CEDEAO a connu un précédent en matière de retrait, celui de la Mauritanie en 2000. Pays charnière entre le Maghreb et l’Afrique de l’ouest, la République islamique avait motivé son retrait par sa volonté de se concentrer sur l’Union du Maghreb Arabe (UMA) pour des raisons culturelles. 17 ans après, la Mauritanie a signé en mai 2017 un accord avec la CEDEAO portant sur quatre points, dont la libre circulation des personnes et des biens, l’application d’un tarif extérieur commun et la lutte contre le terrorisme. Le pays cherche depuis de nombreuses années à réintégrer le bloc régional. En 2017 toujours, à l’occasion d’un sommet à Monrovia, les Chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO avaient émis une fin de non-recevoir à la demande de la Mauritanie de revenir au sein de la communauté.