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De l’Accord d’Alger à l’EMP-ABB : mettre une méthode sur des années de terrain

Du 7 au 18 septembre 2026, j’ai suivi à l’École de Maintien de la Paix Alioune Blondin Bèye de Bamako…

Du 7 au 18 septembre 2026, j’ai suivi à l’École de Maintien de la Paix Alioune Blondin Bèye de Bamako une formation en médiation politique et communautaire. Deux semaines qui ont eu pour moi une résonance particulière : elles sont venues mettre des concepts, des outils et une méthode sur des réalités que j’avais observées, racontées et parfois pratiquées pendant des années sur le terrain.

Il arrive que l’on entre dans une salle de formation avec le sentiment de connaître déjà une partie du sujet. Non pas parce que l’on pense tout savoir, mais parce que la vie professionnelle nous a longtemps confrontés aux réalités dont il sera question.

C’est un peu dans cet état d’esprit que j’ai franchi, le 7 septembre, les portes de l’École de Maintien de la Paix Alioune Blondin Bèye de Bamako pour cette session consacrée à la médiation politique et communautaire.

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J’en suis ressorti deux semaines plus tard avec une conviction renforcée : l’expérience du terrain est irremplaçable, mais lorsqu’elle rencontre la méthode, les concepts et le regard de praticiens ayant eux-mêmes vécu de grands processus de négociation, elle prend une autre dimension.

Je n’en étais pas à ma première formation à l’EMP-ABB. Mais celle-ci restera de loin l’une des plus marquantes par la qualité des enseignements, leur dimension pratique, la diversité des profils réunis, mais aussi par les relations humaines nouées au fil des journées.

Alger

Une bonne partie de ce que nous apprenions en salle faisait écho à des situations que j’avais vécues auparavant.

Journaliste travaillant depuis longtemps sur les questions de sécurité, j’ai suivi de bout en bout le processus ayant conduit à l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger. Les différents rounds de négociation, les attentes, les blocages, le paraphe puis la signature ont longtemps fait partie de mon quotidien professionnel.

Le gouvernement malien et les groupes de la Plateforme ont signé l’accord le 15 mai 2015 à Bamako. La Coordination des mouvements de l’Azawad y a apposé à son tour sa signature le 20 juin, achevant le processus de signature.

J’ai ensuite suivi sa mise en œuvre, souvent poussive, faite d’avancées, de lenteurs, de frustrations et de périodes de blocage.

Mais l’une des expériences qui m’a probablement le plus appris fut celle de la sensibilisation autour de cet accord et de son appropriation par les populations. Elle m’a conduit dans les différentes régions du Mali, particulièrement dans le Nord et le Centre, davantage concernés par la crise, au contact de communautés qui ne regardaient pas nécessairement l’accord de la même manière que ceux qui l’avaient négocié ou que ceux qui en parlaient depuis Bamako.

C’est notamment là que j’ai compris qu’un accord signé entre responsables politiques et mouvements armés ne devient pas automatiquement une paix vécue par les populations.

Il faut l’expliquer. Il faut écouter. Il faut comprendre les perceptions, les peurs et les attentes. Il faut parfois revenir sur des années de méfiance. Et surtout, il faut chercher derrière ce que chacun réclame ce qu’il craint réellement de perdre et ce qu’il espère préserver.

À l’EMP-ABB, plusieurs de ces réalités ont retrouvé des noms : positions, intérêts, besoins, perceptions, lignes rouges, alternatives à l’accord, écoute active, reformulation, inclusion, rapports de force.

Le terrain avait précédé la théorie. La théorie est venue éclairer le terrain.

Terrain

Mon parcours m’avait également conduit progressivement de l’observation des processus de dialogue à une implication beaucoup plus directe.

En 2023, dans le cadre d’un programme régional de dialogue intercommunautaire, j’ai conduit des rencontres dans trois localités du Liptako-Gourma : Ouatagouna au Mali, Ayerou au Niger et Markoye au Burkina Faso.

Dans chacune de ces localités, trente personnes étaient réunies, avec une parité stricte : quinze femmes et quinze hommes.

Cette expérience reste parmi les plus mémorables que j’aie vécues professionnellement.

Il ne s’agissait plus d’assister à un dialogue puis d’en rendre compte comme journaliste. Cette fois, il fallait écouter directement les communautés, laisser s’exprimer des perceptions parfois opposées d’une même réalité, comprendre les causes de la méfiance, identifier les points de convergence et faire remonter des recommandations susceptibles de favoriser une paix durable.

Dans ces espaces où agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, artisans, etc. partagent des ressources et des territoires soumis à de multiples pressions, ce qui semble simple depuis une capitale devient beaucoup plus complexe lorsque l’on écoute ceux qui vivent quotidiennement ces réalités.

On comprend aussi qu’un conflit visible peut en cacher plusieurs autres.

Derrière une difficulté d’accès à la terre, à l’eau ou au pâturage peuvent apparaître des questions de sécurité, de mobilité, de reconnaissance, de confiance envers l’État, de mémoire des violences ou simplement de survie économique.

À l’EMP-ABB, l’analyse du conflit nous ramenait constamment à quelques questions apparemment simples : que demande cet acteur ? Pourquoi le demande-t-il ? De quoi a-t-il réellement besoin ? Jusqu’où peut-il aller ? Que fera-t-il si aucun accord n’est trouvé ?

Sur un tableau, ces questions peuvent paraître scolaires. Sur le terrain, elles changent parfois complètement la lecture d’un conflit.

Sécurité

Mon implication dans les réseaux de journalistes travaillant sur la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité m’avait déjà ouvert une autre perspective.

J’ai participé à des initiatives mettant directement en relation les populations civiles et les forces de défense et de sécurité, notamment à travers la mise en place d’un comité de gestion de la sécurité au niveau d’une gare routière.

Par la suite, mes activités au sein de l’Alliance citoyenne d’appui à la réforme de la sécurité et du Réseau Média RSS, notamment avec l’accompagnement de DCAF, m’ont amené à participer à plusieurs travaux liés aux comités consultatifs de sécurité dans les régions, cercles et communes.

L’enseignement qui revenait était souvent le même : aucune politique de sécurité ne peut fonctionner durablement lorsque ceux qui doivent la mettre en œuvre et ceux qu’elle est censée protéger ne parviennent plus à se parler.

La médiation n’est donc pas seulement l’affaire des grandes conférences, des diplomates, des chefs d’État ou des mouvements armés. Elle peut commencer autour d’un problème de route, de marché, de pâturage, de quartier ou de sécurité quotidienne.

Négocier

C’est sans doute pour cela que les exercices pratiques proposés pendant ces deux semaines m’ont autant intéressé.

Cette fois, je n’étais plus le journaliste prenant des notes pendant que d’autres négociaient.

Il fallait négocier.

Il fallait défendre une position tout en cherchant l’intérêt qui se trouvait derrière. Déterminer ses besoins. Fixer ce que l’on pouvait céder et ce que l’on considérait comme une ligne rouge. Identifier sa meilleure alternative si l’accord échouait. Écouter l’autre, y compris lorsqu’il défendait une position diamétralement opposée à la nôtre.

Lors de l’une des dernières simulations, je me suis ainsi retrouvé dans l’aile dure du FRELIMO, dans un exercice inspiré du conflit mozambicain. Il fallait défendre fermement les intérêts de notre camp tout en sachant qu’une posture consistant à refuser toute concession conduirait simplement à l’échec de la négociation.

L’exercice pouvait prêter à sourire entre stagiaires. Il était pourtant redoutablement formateur.

Il oblige à comprendre qu’être ferme n’interdit pas d’être réaliste. Qu’une concession n’est pas nécessairement une capitulation. Que comprendre l’intérêt de son interlocuteur ne signifie pas lui donner raison. Et qu’un accord se construit parfois précisément à l’endroit où les positions semblaient, au départ, impossibles à rapprocher.

Transmettre

La qualité d’une formation dépend évidemment de son contenu. Elle dépend peut-être davantage encore de ceux qui parviennent à le faire vivre.

L’EMP-ABB, dirigée par le Colonel-major Souleymane Sangaré, a créé durant ces deux semaines un cadre où militaires, policiers et civils pouvaient travailler ensemble sur les mêmes problématiques. L’École inscrit précisément sa mission dans le renforcement des capacités africaines en matière de soutien à la paix et la diffusion d’une culture de paix.

Le Colonel-major Aliou Bagayoko, directeur de l’Instruction, qui intervenait également comme formateur, Mme Hadja T. Samaké, directrice du stage, ainsi que l’ensemble des équipes pédagogiques ont contribué à donner à cette session son rythme et sa cohérence.

Saouty Labass Fofana, chef de la Division Préparation et Planification des Stages, faisait également partie de cette organisation qui accompagne les stagiaires et assure une bonne partie de la préparation pratique des sessions.

Les intervenants ont apporté à la formation une profondeur supplémentaire.

Pour moi, écouter le Belge Pierre-Yves Monette avait une signification particulière. Médiateur chevronné, ancien médiateur fédéral belge et praticien travaillant régulièrement avec les Nations Unies, il a joué un rôle important dans les négociations de 2015 autour de l’Accord d’Alger. Je me retrouvais ainsi, des années plus tard, à recevoir l’enseignement de quelqu’un ayant directement participé à un processus que j’avais moi-même suivi comme journaliste.

Le Comorien Dr Saïd Abass Ahamed a, lui aussi, donné une dimension très concrète aux notions de négociation et de médiation. Médiateur, négociateur et formateur, docteur en science politique, il travaille notamment sur les questions de médiation, de facilitation, de leadership et de résolution des conflits en Afrique.

Moussa I. Touré, engagé dans les dynamiques de développement local et d’action communautaire à travers Actions Intégrées pour le Développement Local (AID-LOCAL), a apporté aux échanges son expérience du terrain et des réalités communautaires. Dr Ahmadou Touré, expert en gouvernance publique et médiation communautaire, a pour sa part particulièrement nourri la réflexion sur les mécanismes endogènes de prévention et de résolution des conflits, les savoirs locaux et leur contribution à la cohésion sociale. Tous deux, avec des approches différentes mais complémentaires, ont contribué à rapprocher les enseignements des réalités vécues par les communautés.

Tous, avec des approches différentes, ont réussi à maintenir les stagiaires en éveil, à faire discuter la théorie avec la pratique et à faire de la salle de cours un véritable espace de réflexion.

Promotion

L’autre grande richesse de cette formation restera le groupe lui-même.

Nous étions venus du Mali, du Burkina Faso, du Niger, de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Bénin, du Togo et de Guinée. Des parcours différents, des métiers et des expériences différents, mais pendant deux semaines les mêmes salles, les mêmes exercices, les mêmes débats et beaucoup de moments de convivialité.

Pendant les simulations, nous devenions alliés, adversaires, médiateurs, radicaux ou modérés. On défendait parfois avec conviction une position que l’on n’aurait jamais soutenue dans la vie réelle. Puis le rôle s’arrêtait, les discussions se poursuivaient à la pause et les relations se renforçaient.

C’est aussi cela, une formation de ce type : la création d’un réseau humain qui peut survivre longtemps aux cours eux-mêmes.

La Suisse, partenaire de cette session, mérite naturellement d’être associée à cette reconnaissance.

Et il serait injuste de ne remercier que ceux qui apparaissaient devant les stagiaires.

Une école ne fonctionne pas uniquement dans ses salles de cours. Pendant ces deux semaines, il y avait aussi celles et ceux qui préparaient les espaces de travail, assuraient l’accueil, la restauration, les déplacements et toute la logistique : personnels civils et militaires, cuisiniers, serveurs, chauffeurs et personnels de soutien.

Leur présence était moins visible. Elle n’était pas moins importante.

Repartir

Deux semaines de formation ne font évidemment pas de quelqu’un un médiateur professionnel. Je ne serais pas sérieux en prétendant le contraire.

Mais je suis sorti de l’EMP-ABB avec quelque chose qui, pour moi, compte énormément : une meilleure compréhension de réalités que j’avais parfois abordées de manière empirique pendant des années.

Cette formation changera certainement ma façon de regarder les processus de paix et de sécurité dont je parle comme journaliste.

Lorsqu’un acteur affichera une position, je chercherai encore davantage l’intérêt et le besoin qui se trouvent derrière. Lorsqu’un accord sera annoncé, je regarderai non seulement ce qui a été signé, mais aussi sa faisabilité, les mécanismes prévus pour son application et les acteurs restés en dehors de la table. Lorsqu’une négociation semblera bloquée, j’essaierai mieux de distinguer ce qui constitue réellement une ligne rouge de ce qui relève encore de la marge de négociation.

Ces acquis me seront tout aussi utiles dans mes engagements associatifs et dans les espaces de dialogue auxquels je pourrai être amené à contribuer.

Je suis arrivé à l’EMP-ABB avec des années de terrain.

J’en suis reparti avec une méthode.

Et avec une conviction renforcée : écouter l’autre n’est pas lui donner raison. Comprendre ses intérêts n’oblige pas à abandonner les siens. Faire un compromis ne signifie pas nécessairement renoncer à ses principes.

Entre deux positions qui paraissent irréconciliables subsiste parfois un espace étroit.

C’est souvent là que commence la paix.

Massiré DIOP

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