Goïta–Poutine : un échange au cœur de la nouvelle stratégie régionale de Moscou

Assimi Goïta et Vladimir Poutine ont réaffirmé le 19 août leur coordination sécuritaire au Mali et dans le Sahel. Cet échange intervient deux jours après l’annonce d’un futur mémorandum de coopération entre la Russie et la CEDEAO.

La sécurité du Mali et la lutte contre le terrorisme ont dominé l’entretien téléphonique entre les deux dirigeants. Selon le Kremlin, Assimi Goïta a salué le soutien apporté par la Russie face aux attaques des groupes armés extrémistes. Les deux présidents sont convenus de poursuivre la coordination de leurs efforts pour favoriser la stabilité du Mali et de l’ensemble de la région saharo-sahélienne.
Les échanges ont également porté sur les principales questions de l’agenda bilatéral. Bamako et Moscou souhaitent renforcer leur dialogue politique et développer davantage leur coopération commerciale, économique et humanitaire. Le communiqué ne fait toutefois état ni d’un nouvel accord sécuritaire ni d’un déploiement ou d’une livraison supplémentaire d’équipements.
Outre son contenu, le calendrier de cet entretien retient l’attention. Le 17 août à Moscou, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait annoncé la signature prochaine d’un mémorandum de coopération entre la Russie et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La sécurité devrait faire partie des domaines couverts par ce texte, dont le contenu et la date de signature restent à préciser.
L’annonce avait été faite à l’issue d’une rencontre avec le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa. Lavrov avait également exprimé la disponibilité de la Russie à soutenir les efforts de rapprochement entre la CEDEAO et les pays de la Confédération des États du Sahel.
Élargissement
Ce projet de mémorandum révèle une diplomatie russe qui ne se limite plus à ses partenaires sahéliens. Depuis plusieurs années, Moscou a considérablement renforcé sa présence au Mali, au Burkina Faso et au Niger, notamment dans les domaines militaire, sécuritaire, énergétique et minier.
Cette coopération s’est progressivement structurée à l’échelle de l’AES. Lors des consultations ministérielles du 8 juillet 2026 à Niamey, la Russie a renouvelé son soutien à l’opérationnalisation de la Force unifiée de la Confédération. Les discussions ont porté sur l’acquisition d’équipements militaires, les formations adaptées et l’assistance technique, selon le gouvernement nigérien.
En préparant parallèlement un cadre de coopération avec la CEDEAO, Moscou cherche désormais à disposer de canaux institutionnels auprès des deux ensembles ouest-africains. La démarche intervient après le retrait formel du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, devenu effectif le 29 janvier 2025, sur fond de profondes divergences politiques.
Ce rapprochement avec la CEDEAO ne marque pas nécessairement une inflexion au détriment de l’AES. Il traduit plutôt une volonté russe d’étendre son influence aux États côtiers, eux aussi confrontés à la progression des groupes armés vers le nord du Bénin et du Togo ainsi qu’aux risques pesant sur leurs frontières.
La relation entre Moscou et l’organisation régionale avait d’ailleurs commencé à se dessiner avant l’annonce du 17 août. En décembre 2025 au Caire, Sergueï Lavrov avait rencontré le président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray. Les discussions avaient déjà porté sur la paix, la sécurité régionale et la nécessité d’un dialogue pragmatique avec l’AES.
Équilibre
La Russie se retrouve ainsi dans une position singulière. Elle demeure l’un des principaux partenaires sécuritaires des trois pays sahéliens tout en proposant son accompagnement à une organisation avec laquelle leurs relations restent difficiles.
Cette position pourrait permettre à Moscou de faciliter certains échanges, notamment sur la circulation des personnes et des marchandises, le partage d’informations ou la lutte contre des groupes armés qui opèrent au-delà des frontières. Elle ne suffit cependant pas à faire de la Russie un médiateur reconnu. Une telle fonction supposerait une demande ou, au minimum, l’adhésion publique de la CEDEAO et de l’AES.
Pour autant, l’entretien entre Assimi Goïta et Vladimir Poutine constitue surtout une réaffirmation de la solidité du partenariat russo-malien. La proximité entre l’appel et l’annonce concernant la CEDEAO mérite d’être relevée, mais elle ne permet pas d’établir que les deux événements sont directement liés ou que le projet de mémorandum a été abordé par les deux présidents.
Les prochaines étapes permettront de mesurer la portée réelle de cette stratégie. Le mémorandum Russie–CEDEAO reste à signer et ses mécanismes sécuritaires ne sont pas encore connus. Le troisième Sommet Russie–Afrique, programmé les 28 et 29 octobre à Moscou, pourrait apporter de nouvelles précisions sur la manière dont la Russie entend articuler ses partenariats avec l’AES, la CEDEAO et l’Union africaine.
Massiré Diop

18 août 2020 – 18 août 2026 Six ans après, ce que la transition a changé

Le 18 août 2020, un coup d’État mettait fin au second mandat d’Ibrahim Boubacar Keïta et ouvrait une transition annoncée pour dix-huit mois. Six ans plus tard, le Mali a changé de Constitution, d’alliances, de cadre sécuritaire et de système politique, tandis que le retour à des institutions élues reste sans calendrier.

La chute d’IBK avait été précédée par plusieurs mois de contestation. Le Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques mobilisait contre les résultats contestés des élections législatives, la corruption, les difficultés économiques et la dégradation de la sécurité. Le 18 août 2020, des militaires partis de Kati avaient arrêté le chef de l’État et son Premier ministre, Boubou Cissé. Dans la nuit, Ibrahim Boubacar Keïta avait annoncé sa démission ainsi que la dissolution du gouvernement et de l’Assemblée nationale.
Les militaires avaient ensuite constitué le Comité national pour le salut du peuple, présidé par le colonel Assimi Goïta. Sous la pression de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, Bah N’Daw, colonel-major à la retraite et ancien ministre de la Défense, avait été désigné président de la Transition. Il avait prêté serment le 25 septembre 2020 avec Assimi Goïta comme vice-président. La période transitoire devait durer dix-huit mois et conduire à des élections nationales en février 2022.
Cette première organisation a pris fin le 24 mai 2021. Bah N’Daw et le Premier ministre Moctar Ouane avaient été arrêtés quelques heures après la formation d’un gouvernement qui écartait deux officiers influents du pouvoir. La Cour constitutionnelle a déclaré Assimi Goïta président de la Transition le 28 mai. Il a prêté serment le 7 juin et nommé Choguel Kokalla Maïga à la Primature.
L’échéance de février 2022 n’a pas été respectée. Après des sanctions économiques et financières imposées par la CEDEAO, un décret du 6 juin 2022 a fixé une nouvelle durée de 24 mois à compter du 26 mars 2022. Le retour à un pouvoir élu devait ainsi intervenir en mars 2024. L’élection présidentielle programmée en février 2024 a été reportée en septembre 2023 pour des raisons techniques, sans qu’une nouvelle date soit arrêtée.
La refondation institutionnelle constitue l’une des principales réalisations revendiquées par les autorités. Une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum le 18 juin 2023, puis promulguée le 22 juillet. Elle reconnaît les langues nationales comme langues officielles, maintient le français comme langue de travail, prévoit un Parlement composé d’une Assemblée nationale et d’un Sénat et crée une Cour des comptes distincte de la Cour suprême.
Le texte modifie surtout l’organisation du pouvoir exécutif. Son article 44 dispose que le président de la République détermine la politique de la Nation. Il nomme le Premier ministre, met fin à ses fonctions, désigne les ministres, préside le Conseil des ministres et peut dissoudre l’Assemblée nationale. Il demeure chef suprême des forces armées et président du Conseil supérieur de la magistrature. Le gouvernement conduit la politique définie par le chef de l’État.
Les institutions élues prévues par cette Constitution restent à installer. Le Conseil national de Transition continue d’exercer la fonction législative. Ses membres ont été désignés et son président, le général Malick Diaw, appartient au groupe d’officiers ayant dirigé le renversement d’août 2020. Les mandats électifs nationaux n’ont pas été renouvelés depuis le changement de pouvoir.
L’espace politique a également connu une transformation profonde. Les activités des partis avaient été suspendues en avril 2024, avant d’être autorisées de nouveau trois mois plus tard. Le 13 mai 2025, un décret a dissous l’ensemble des partis et organisations à caractère politique, après des consultations nationales boycottées par les principales formations. Leurs réunions et leurs activités ont depuis perdu leur cadre légal.
En juillet 2025, la Charte révisée a fixé la durée de la Transition à cinq ans à compter de 2025, sous la présidence du général Assimi Goïta. Cette période peut être renouvelée « autant de fois que nécessaire » jusqu’à la pacification du pays. Le texte autorise aussi le président de la Transition à se présenter aux futures élections. La Constitution limite pourtant à deux le nombre de mandats d’un président élu au suffrage universel. La durée réelle de la transition dépend désormais d’une notion de pacification qui n’est assortie d’aucun calendrier électoral public.
Souveraineté
La politique extérieure a connu une rupture comparable. Les derniers soldats de l’opération française Barkhane ont quitté le Mali en août 2022. À la demande de Bamako, le Conseil de sécurité des Nations unies a mis fin au mandat de la MINUSMA en juin 2023. Le retrait de cette mission, présente depuis dix ans et dont l’effectif autorisé dépassait 13 000 militaires et 1 900 policiers, s’est achevé le 31 décembre de la même année. La mission militaire de formation de l’Union européenne a pris fin en mai 2024.
Dans le même temps, Bamako a renforcé sa coopération militaire officielle avec Moscou. À partir de 2021, les autorités maliennes ont présenté le personnel russe déployé dans le pays comme des instructeurs intervenant dans le cadre d’accords bilatéraux et ont toujours démenti avoir fait appel au groupe Wagner. Après l’annonce du départ de cette organisation en juin 2025, l’appui russe s’est poursuivi sous une forme ouvertement étatique avec l’Africa Corps, une structure créée et contrôlée par le ministère russe de la Défense, désormais engagée publiquement aux côtés des FAMa. Cette coopération a accompagné le développement des capacités aériennes, l’acquisition de drones et l’intensification des opérations terrestres.
Le 14 novembre 2023, les FAMa et leurs partenaires russes avaient repris Kidal, que l’État ne contrôlait plus réellement depuis 2014. Cette reconquête avait été présentée comme le rétablissement de la souveraineté sur l’ensemble des capitales régionales. Deux mois plus tard, le gouvernement a mis fin à l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, signé en 2015 avec les groupes armés du Nord. Les autorités accusaient certains signataires de ne plus respecter leurs engagements et l’Algérie, médiatrice du processus, d’actes hostiles. La décision a été annoncée le 25 janvier 2024.
Le Mali s’est parallèlement rapproché du Burkina Faso et du Niger. Les trois pays ont signé la Charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, donnant naissance à l’Alliance des États du Sahel. Ils ont créé une confédération le 6 juillet 2024 et quitté officiellement la CEDEAO le 29 janvier 2025. Un passeport commun a été mis en circulation. Une Force unifiée, initialement annoncée à 5 000 militaires, a ensuite été officiellement lancée, mais sa montée en puissance reste progressive.
La Banque confédérale d’investissement et de développement a également vu le jour avec un capital annoncé de 500 milliards de FCFA. Son opérationnalisation demande encore la libération complète du capital, la mise en place de ses équipes et le démarrage des premiers financements.
Le repositionnement diplomatique s’est aussi traduit par une prise de distance avec plusieurs cadres multilatéraux. Le Mali a officiellement quitté l’Organisation internationale de la Francophonie en mars 2025, puis annoncé avec le Burkina Faso et le Niger, en septembre, son retrait de la Cour pénale internationale. Ce retrait doit prendre effet un an après sa notification et restera sans incidence sur les procédures déjà engagées.
Les relations avec l’Algérie, fortement dégradées après la dénonciation de l’Accord d’Alger et la crise provoquée par la destruction d’un drone malien, ont amorcé une normalisation le 10 juillet 2026 avec le retour des ambassadeurs et la réouverture réciproque des espaces aériens. Parallèlement, Bamako a resserré ses liens avec Rabat, comme l’illustrent les 21 accords signés le 24 juillet 2026 et l’engagement du Mali en faveur de l’initiative marocaine destinée à faciliter l’accès des États du Sahel à l’Atlantique.
Sécurité
La sécurité reste le premier critère d’évaluation du pouvoir né en août 2020. L’armée dispose aujourd’hui de moyens aériens, de drones, de blindés et d’unités d’intervention bien supérieurs à ceux du début de la transition. Elle opère avec un soutien russe après le départ des forces françaises, des missions européennes et de la MINUSMA.
Ces acquis territoriaux ont toutefois été fortement éprouvés par les attaques coordonnées des 25 et 26 avril 2026. À Kidal, reprise par l’armée en novembre 2023, les combats ont été suivis d’un redéploiement des FAMa, tandis que l’Africa Corps a annoncé, le 27 avril, le retrait de ses unités de la ville. Des mouvements similaires ont ensuite été signalés à Tessalit et à Aguelhok. Des attaques ont également touché Kati, Bamako, Gao, Mopti, Sévaré et plusieurs emprises militaires.
La pression s’est aussi étendue vers l’ouest. Kayes, Nioro, Diboli, Sandaré et d’autres localités ont été attaquées depuis 2025. Des axes de ravitaillement, des convois de carburant et des zones minières sont devenus des cibles. Cette progression a obligé l’armée à renforcer ses escortes et à ouvrir plusieurs opérations autour des corridors économiques.
L’état-major revendique de son côté des résultats importants. Lors d’un point de presse tenu le 11 août 2026, le colonel-major Bakary Bocar Maïga a annoncé la neutralisation de 1 850 membres de groupes armés et la destruction de 45 bases durant les mois de juin et juillet.
Les indicateurs indépendants décrivent pourtant une violence plus étendue qu’en 2020. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique estime, à partir des données de l’ACLED, que le nombre annuel de morts liés aux groupes islamistes armés a triplé depuis l’arrivée des militaires au pouvoir. Pour 2026, les organisations humanitaires évaluent à 5,1 millions le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance au Mali, soit environ un habitant sur cinq.
Résultats
L’économie a résisté aux sanctions, à la baisse de l’aide extérieure et à l’insécurité. La Banque mondiale estime la croissance à 4,9 % en 2025 et prévoit une moyenne proche de 5 % en 2026 et 2027, grâce à l’agriculture, aux services, aux télécommunications et au démarrage de la production de lithium. Le Fonds monétaire international a achevé, le 18 mars 2026, la deuxième et dernière revue du programme suivi par ses services au Mali, en relevant le respect de la plupart des objectifs quantitatifs et des réformes convenues.
La réforme minière constitue l’un des changements économiques les plus visibles. Le Code adopté en 2023 a augmenté la participation de l’État et des investisseurs nationaux dans les nouveaux projets. Le gouvernement affirme avoir récupéré 761 milliards de FCFA d’arriérés auprès des compagnies minières. Un fonds alimenté par les contributions du secteur avait mobilisé 109,14 milliards de FCFA au 30 juin 2026 pour de futurs investissements dans l’énergie, l’eau et les transports.
Cette politique a aussi provoqué de longues négociations avec plusieurs exploitants. La production industrielle d’or est tombée de 54,8 tonnes en 2024 à 42,2 tonnes en 2025, soit une baisse de 22,9 %. Le ministère des Mines prévoit 43,2 tonnes en 2026. Le retour à une production normale et la transformation des recettes récupérées en infrastructures détermineront la portée réelle de la réforme.
Les indicateurs sociaux demeurent plus difficiles. La Banque mondiale estime que 235 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail et situe la pauvreté à 36,4 % de la population en 2025. Les coupures d’électricité, les perturbations du carburant et l’insécurité sur les routes pèsent sur les entreprises et les ménages, malgré le retour d’une croissance proche de 5 %.
Le Mali du 18 août 2026 n’est certes plus celui d’IBK. L’armée a été rééquipée, une nouvelle Constitution a été adoptée, le retrait des forces françaises et de la MINUSMA a accompagné le renforcement de la coopération militaire avec la Russie, tandis que l’AES a redéfini l’ancrage régional du pays. La réforme minière a accru la part revenant à l’État dans les nouveaux projets et le pouvoir présidentiel s’est considérablement renforcé.
La transition n’a toutefois pas encore atteint les objectifs qui devaient marquer sa fin. Le pays reste confronté à une insécurité étendue, les institutions prévues par la Constitution attendent leurs élections et les partis politiques ont disparu du cadre légal. Six ans après la chute d’IBK, la question n’est plus seulement de savoir ce que la transition a changé. Elle porte désormais sur les conditions concrètes dans lesquelles le Mali retrouvera des institutions élues, sans perdre les transformations engagées depuis 2020.
Massiré Diop

CEDEAO – AES : Coopérer contre le terrorisme

Réunie le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, la CEDEAO a décidé d’approfondir le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel en vue d’un mécanisme de coopération sécuritaire. Une orientation visant à reconnecter les efforts régionaux contre une menace transfrontalière.

Sur le terrain, les groupes armés franchissent les frontières et utilisent des réseaux régionaux pour s’approvisionner en armes, motos, carburant ou drones. Face à eux, l’AES a engagé sa Force unifiée et la CEDEAO prépare sa Brigade antiterroriste. Aucun mécanisme opérationnel ne relie encore directement les deux dispositifs.

Le communiqué final de la 69ème session de la CEDEAO ne fixe ni le format ni le calendrier de cette coopération. Il prolonge toutefois le processus amorcé à Accra en janvier 2026, où des États des deux espaces avaient envisagé un cadre permanent, le partage du renseignement et des accords de poursuite transfrontalière.

La CEDEAO négociera avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger comme un bloc. Elle a invité ses membres à éviter les accords séparés pouvant affaiblir sa cohésion et prolongé jusqu’en décembre 2026 le mandat de Lansana Kouyaté. La visite à Bamako, le 28 juillet, de Bassirou Diomaye Faye, Président en exercice de l’organisation, a replacé ce rapprochement au premier plan.

La géographie impose le dialogue

Pour Abdoulaye Tamboura, Docteur en géopolitique, le rapprochement est déjà engagé. « Les peuples sont imbriqués et les économies sont liées. On ne peut pas changer la géographie de ces États. Nous sommes donc dans l’obligation de coopérer », souligne-t-il.

Cette nécessité s’accentue à mesure que la menace gagne les pays côtiers. Selon le Global Terrorism Index 2026, 76% des attentats commis en 2025 se sont produits à moins de 100 kilomètres d’une frontière internationale. Le Sahel concentrait plus de la moitié des morts liées au terrorisme.

Ces circuits traversent plusieurs États, rendant la sécurité de chaque frontière dépendante des renseignements voisins. Pour les populations, cette coordination concerne aussi la sûreté des routes, des marchés et des déplacements entre localités frontalières.

Une coopération sécuritaire n’effacera pas les divergences politiques. Elle supposera de distinguer les besoins opérationnels des contentieux diplomatiques. « Les deux blocs ont compris qu’il faut mettre de côté les divergences et travailler sur les points de convergence, notamment la lutte contre le terrorisme », relève Abdoulaye Tamboura. Reste à traduire cet intérêt commun en procédures durables.

Du renseignement à la coordination

Une première étape pourrait être le rétablissement de canaux sécurisés entre États-majors et services de renseignement. Dans une analyse publiée en mars, l’Institut d’études de sécurité recommande des communications permanentes pour relancer le partage d’informations et la synchronisation des opérations transfrontalières.

Des officiers de liaison, des procédures communes d’alerte et des règles de confidentialité permettraient de partager les informations utiles aux opérations. L’Union africaine pourrait faciliter ces échanges. Des accords précis devraient encadrer les poursuites transfrontalières, l’utilisation de l’espace aérien et la protection des civils.

Mise en activité en décembre 2025, la Force unifiée de l’AES dispose d’un État-major à Niamey. Le Président nigérien Abdourahamane Tiani a indiqué le 25 juillet qu’elle comptait 5 000 militaires et que la planification prévoyait de porter progressivement cet effectif à 18 000 hommes.

La future Brigade antiterroriste de la CEDEAO devait initialement reposer sur 1 650 soldats. La feuille de route révisée à Lungi prévoit une montée en puissance jusqu’à une pleine capacité opérationnelle en juillet 2027. Son siège doit être choisi après consultation de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Nigeria.

La coopération ne nécessitera pas forcément un commandement unique. Elle pourra s’appuyer sur une cellule de planification, une cartographie commune de la menace, des opérations synchronisées et des protocoles destinés à prévenir les incidents aux frontières.

Abdoulaye Tamboura propose « un État-major conjoint, des entraînements communs et, à terme, des brigades mixtes ». Selon lui, l’expérience combattante des forces de l’AES pourrait bénéficier aux armées côtières.

Un tel dispositif devra surmonter la méfiance, les divergences de doctrine, les contraintes financières et les questions de souveraineté. La CEDEAO a demandé le règlement des prélèvements communautaires impayés afin de financer sa force. L’enjeu consiste désormais à empêcher la séparation institutionnelle des deux organisations de devenir une brèche supplémentaire exploitée par les groupes armés.

Mohamed Kenouvi

69e sommet de la CEDEAO : nouvelle gouvernance et relance de l’intégration ouest-africaine

Réunis le 19 juillet 2026 en Sierra Leone, les dirigeants de la CEDEAO ont renouvelé la direction de l’organisation et défini plusieurs priorités régionales. Sécurité collective, intégration économique, infrastructures énergétiques et rapprochement politique ont dominé un sommet marqué par la montée en responsabilité du Sénégal.

Le 69e sommet ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest s’est achevé dimanche à Lungi, près de Freetown, dans un contexte particulièrement sensible pour l’organisation régionale.

La CEDEAO doit aujourd’hui composer avec la progression du terrorisme, l’instabilité politique, les difficultés économiques, la méfiance d’une partie des opinions publiques et le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Réduite à douze États membres, elle cherche à restaurer son autorité, à renforcer son efficacité et à démontrer que l’intégration régionale peut encore produire des résultats concrets pour les populations.

Le sommet avait été précédé par plusieurs réunions ministérielles consacrées à la situation politique et sécuritaire, aux finances de la Communauté, aux projets économiques régionaux et à la réforme des institutions. La Sierra Leone a également inauguré un dépôt logistique destiné à soutenir les opérations de paix, les interventions humanitaires et les futures missions de la Force en attente de la CEDEAO.

Une nouvelle direction marquée par la montée en puissance du Sénégal

La principale décision du sommet a été la désignation du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement. Il succède au président sierra-léonais Julius Maada Bio et devient, pour la durée de son mandat, le principal représentant politique de la CEDEAO.

Cette fonction lui confère un rôle central dans la médiation entre les États membres, la gestion des crises régionales, la recherche de compromis et la représentation internationale de l’organisation. Bassirou Diomaye Faye devra notamment contribuer au rétablissement de la confiance entre les capitales ouest-africaines et maintenir les voies du dialogue avec les pays de l’Alliance des États du Sahel.

Le Sénégal a obtenu une seconde responsabilité majeure avec la nomination du général d’armée Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO. Ancien chef d’état-major général des armées et ancien ministre sénégalais des Forces armées, il doit entrer en fonction le 1er septembre 2026 pour un mandat allant jusqu’en 2030.

La Commission constitue l’organe administratif et exécutif permanent de la Communauté. Elle prépare les politiques régionales, coordonne les programmes communs et assure le suivi des décisions prises par les chefs d’État. La présence simultanée de Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence et de Birame Diop à la direction de la Commission place le Sénégal dans une position exceptionnelle.

Cette double responsabilité représente une réussite diplomatique pour Dakar, mais elle s’accompagne surtout d’une forte obligation de résultats. Le Sénégal sera attendu sur sa capacité à rapprocher les États, à renforcer la crédibilité de la CEDEAO et à donner une traduction concrète aux engagements pris à Freetown.

Le sommet a également été marqué par la première participation de Mamadi Doumbouya en qualité de président d’un État membre pleinement réintégré dans les instances décisionnelles de l’organisation.

La Guinée n’avait jamais juridiquement quitté la CEDEAO, mais elle avait été suspendue après le coup d’État du 5 septembre 2021. La levée des sanctions et sa réintégration institutionnelle au début de l’année 2026 ont permis au président guinéen de siéger à Freetown comme représentant d’un État membre à part entière, et non comme simple invité.

Sa présence symbolise le retour de Conakry dans le cercle politique régional après plusieurs années de transition et de relations tendues avec l’organisation.

La participation du président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani répondait à une logique différente. La Mauritanie, qui s’est retirée de la CEDEAO en 2000, n’est pas redevenue membre de la Communauté. Son chef de l’État a pris part aux travaux en qualité d’invité d’honneur.

Cette invitation s’inscrit dans le cadre du rapprochement engagé depuis l’accord d’association conclu en 2017 entre la Mauritanie et la CEDEAO. Elle traduit aussi la volonté de l’organisation de renforcer le dialogue avec un pays stratégique situé entre le Maghreb, le Sahel et l’espace atlantique ouest-africain.

La présence conjointe de la Guinée et de la Mauritanie a ainsi donné au sommet une dimension politique particulière. Elle a illustré à la fois le retour d’un État membre suspendu et l’ouverture de la CEDEAO vers un ancien membre devenu partenaire extérieur.

Sécurité, intégration économique et gazoduc au cœur des priorités régionales

Outre des changements de gouvernance, le sommet a accordé une place importante à la sécurité régionale. Les dirigeants ont réaffirmé leur volonté de renforcer le partage du renseignement, la coopération militaire, la diplomatie préventive et les mécanismes d’alerte précoce.

La mise en capacité de la Force en attente de la CEDEAO et le projet de création d’une force régionale antiterroriste demeurent au centre des discussions. L’objectif est de permettre à l’organisation de mieux répondre aux attaques des groupes armés, aux trafics transfrontaliers et aux crises susceptibles de déstabiliser plusieurs États.

La mise en œuvre de ces ambitions reste toutefois complexe. Une force réellement opérationnelle exige un financement durable, des effectifs disponibles, un commandement commun, des équipements adaptés et des règles d’engagement clairement définies. Elle suppose également une coopération avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger, où se concentre une grande partie de la menace terroriste, malgré leur retrait de la CEDEAO.

L’inauguration du dépôt logistique de Lungi constitue dans ce domaine un résultat concret. Cette infrastructure doit faciliter le stockage et le déploiement de matériels nécessaires aux opérations de paix, aux missions humanitaires et aux interventions régionales.

Les chefs d’État ont également soutenu le Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale, présenté comme une nouvelle feuille de route pour restaurer la confiance dans la CEDEAO et recentrer son action sur les attentes des populations.

Ce cadre couvre la transformation économique, la paix, la gouvernance démocratique, la science, la technologie, l’inclusion sociale, la réforme institutionnelle et le repositionnement géopolitique de l’Afrique de l’Ouest.

Il prévoit notamment de renforcer le commerce entre les États, de réduire les obstacles aux frontières, d’améliorer les infrastructures régionales, de développer un marché numérique commun et de créer davantage d’opportunités pour les femmes et les jeunes.

La libre circulation des personnes et des marchandises reste l’un des principaux tests de crédibilité de l’organisation. Malgré les textes communautaires, les voyageurs, les transporteurs et les commerçants continuent de faire face à des contrôles multiples, à des prélèvements informels et à de nombreuses lenteurs administratives.

Pour les citoyens, la réussite de l’intégration se mesurera moins au nombre de sommets organisés qu’à la possibilité de franchir les frontières sans tracasseries, de travailler dans un autre pays, de transférer de l’argent à moindre coût ou de commercialiser des produits dans l’ensemble de l’espace communautaire.

L’un des principaux résultats économiques du sommet a été la signature de l’accord intergouvernemental relatif au Gazoduc africain atlantique. Ce projet doit relier le Nigeria au Maroc en longeant la façade atlantique et en desservant plusieurs États d’Afrique de l’Ouest.

Le futur corridor énergétique pourrait améliorer l’accès au gaz, alimenter les centrales électriques et les industries, soutenir la production d’engrais et favoriser les investissements régionaux. Des raccordements pourraient également permettre aux pays enclavés de bénéficier du projet.

La signature de l’accord constitue une étape politique et juridique importante, mais elle ne signifie pas que la construction commencera immédiatement. Le financement, les études techniques et environnementales, les conditions d’exploitation et la sécurisation du tracé doivent encore être précisés.

Le sommet a par ailleurs réaffirmé l’attachement de la CEDEAO à l’ordre constitutionnel, à l’État de droit, aux droits humains et au rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement.

L’organisation reste néanmoins attendue sur l’application équitable de ces principes. Une partie croissante des populations lui demande de ne pas limiter son action aux coups d’État militaires, mais de s’intéresser également aux restrictions des libertés publiques, aux manipulations électorales et aux modifications constitutionnelles contestées.

Le Nigeria a aussi appelé à une position régionale contre les violences xénophobes et afrophobes visant des ressortissants du continent en Afrique du Sud. Cette question a été portée devant les dirigeants, même si aucune résolution autonome et détaillée n’avait encore été rendue publique à la clôture du sommet.

Le sommet de Freetown aura néanmoins fixé une direction claire. La CEDEAO entend renouveler sa gouvernance, renforcer sa capacité sécuritaire et relancer une intégration davantage tournée vers les besoins quotidiens des populations.

La réussite de cette nouvelle étape dépendra désormais de la capacité des dirigeants à transformer les déclarations en actions concrètes. Avec les deux principales responsabilités de l’organisation confiées à des Sénégalais, Dakar se retrouve en première ligne pour contribuer à cette transformation.

CEDEAO – AES : Les contours d’une coexistence régionale

À quelques jours du sommet du 19 juillet à Lungi, en Sierra Leone, les contacts entre l’AES, l’Union africaine et la Russie redessinent les rapports régionaux. Libre circulation, commerce et sécurité deviennent les terrains concrets d’une coexistence encore provisoire.

Cette 69ème session demeure un rendez-vous interne à la CEDEAO. Aucune rencontre officielle avec l’AES n’est annoncée. Le programme rendu public met en avant la paix, la gouvernance, le commerce et l’intégration, des dossiers liés aux rapports avec les voisins sahéliens.

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement quitté la Communauté le 29 janvier 2025. Pour prévenir une rupture, la CEDEAO a maintenu, « jusqu’à nouvel ordre », la reconnaissance des passeports, la circulation sans visa, les droits de résidence et d’établissement et le régime préférentiel des biens et services.

Le sommet suit plusieurs gestes diplomatiques récents. Les ministres de l’AES ont reçu Sergueï Lavrov à Niamey, Bamako et Alger ont rétabli leurs ambassadeurs et rouvert leurs espaces aériens, puis Mahmoud Ali Youssouf de l’UA a effectué une visite au Mali les 12 et 13 juillet.

Dégel

D’ailleurs, le communiqué Russie – AES du 8 juillet saluait la « dynamique positive du dialogue » avec la CEDEAO et l’Union africaine. Moscou confirmait aussi son soutien militaire et diplomatique à la Confédération. Toutefois, le partenariat russe n’exclut pas la reprise des contacts africains.

À Bamako, Mahmoud Ali Youssouf a qualifié ses échanges de « francs, approfondis et constructifs ». À sa sortie d’audience avec le chef de l’État, il a reconnu l’AES comme « une réalité du paysage régional » et plaidé pour le dialogue, le bon voisinage et une réponse collective au terrorisme.

Le dégel entre le Mali et l’Algérie complète ce tableau. Pour l’heure, aucun élément public n’établit une médiation russe. Le retour des canaux facilite les consultations, mais le contentieux du drone abattu et les divergences sur les groupes armés demeurent.

Passerelles

L’AES a déclaré son territoire sans visa pour les ressortissants de la CEDEAO et leur reconnaît les droits d’entrée, de circulation, de résidence et d’établissement. Ces décisions réciproques ont limité les perturbations, sans constituer encore un accord commun durable.

Pour les voyageurs et les opérateurs, les incertitudes concernent les contrôles, les assurances, les diplômes, la protection sociale, les titres de séjour et les documents de l’AES. Des réglementations divergentes compliqueraient des pratiques jusque-là encadrées par les protocoles communautaires.

L’économie impose aussi des passerelles. Les pays de l’AES, sans accès maritime, dépendent des corridors vers les ports côtiers. Les États littoraux profitent du transit et des débouchés sahéliens. Des écarts tarifaires ou douaniers augmenteraient les délais, les coûts de transport et les prix.

Sécurité

La coopération sécuritaire constitue le dossier le plus urgent. Groupes armés, trafics et réseaux criminels franchissent les frontières entre le Sahel et les pays côtiers. Le renseignement, les alertes précoces et la coordination locale restent nécessaires, malgré des doctrines militaires et des partenariats extérieurs différents.

Pourtant, la confiance politique demeure fragile. Les sanctions, la menace d’intervention militaire au Niger et les désaccords sur les transitions ont laissé des contentieux. Les autorités sahéliennes placent l’égalité souveraine, la non-ingérence et la reconnaissance de leur Confédération au centre de leurs relations extérieures.

Le dialogue ne possède pas encore de cadre conjoint stabilisé. En juin, des experts du Mali, du Burkina Faso et du Niger se sont réunis à Ouagadougou pour préparer une position commune avant de futures consultations avec la CEDEAO sur la sécurité, le commerce et la stabilité régionale.

Horizon

Lungi peut préciser la position des Douze et leur mandat pour les négociations futures. Des interlocuteurs désignés, un calendrier et des groupes techniques permettraient de passer des mesures unilatérales à des arrangements négociés sur la circulation, les échanges et la sécurité transfrontalière.

Les limites restent visibles. Le programme public du sommet ne garantit aucune décision spécifique sur l’AES. La visite de Mahmoud Ali Youssouf n’a été accompagnée d’aucune annonce levant la suspension du Mali par l’Union africaine. Le rapprochement entre Bamako et Alger a rétabli le dialogue sans régler les différends.

La recomposition régionale se joue moins dans un retour à l’ancienne CEDEAO que dans l’organisation d’une coexistence prévisible. Son contenu se mesurera aux garanties offertes aux citoyens, aux commerçants et aux transporteurs, ainsi qu’à la capacité des institutions séparées à coopérer face aux menaces communes, dans un cadre clairement défini et durable.

Armes légères : Le défi du contrôle

Le 9 juillet, Journée internationale de destruction des armes légères, intervient cette année au Mali dans une atmosphère sécuritaire lourde, quelques jours après les attaques coordonnées du 4 juillet. Cette date rappelle l’urgence de retirer des circuits des armes dont la prolifération nourrit les violences, les trafics et la peur.

Confronté à une crise profonde depuis plus d’une décennie, le Mali mesure le poids des armes légères sur la sécurité et la cohésion sociale. Les attaques coordonnées du 25 avril, puis celles du 4 juillet contre Aguelhoc, Anéfis, Gao, Sévaré et Kéniéroba, rappellent l’ampleur du défi. Elles relèvent d’une combinaison de facteurs, entre planification, mobilité, renseignement, ressources logistiques et disponibilité d’armes portables. De plus, elles illustrent aussi le rôle des armes légères et des munitions dans la capacité des groupes armés à frapper sur plusieurs fronts, intimider les populations et contester des espaces.

Les armes légères dépassent le statut d’objets saisis lors d’opérations ou déposés pendant des campagnes de sensibilisation. Fusils détournés, armes de guerre, munitions informelles ou armes artisanales produites localement nourrissent une réalité complexe. Leur prolifération alimente la criminalité armée, les conflits communautaires, l’autodéfense et la capacité d’action des groupes armés. Dans les classifications internationales, elles renvoient à des armes portables, utilisées par une personne ou une petite équipe. Dans le cas malien, la distinction est essentielle entre armes détenues légalement, armes illicites, armes artisanales et armes détournées des zones de conflit.

Traçabilité

Cette précision compte, car le contrôle couvre plusieurs catégories : détenteurs autorisés, circuits clandestins, stocks publics ou privés, fabricants artisanaux et munitions. Les estimations disponibles restent fragiles et anciennes. Le Small Arms Survey évaluait en 2017 à environ 206 000 le nombre d’armes à feu détenues par des civils au Mali, soit 1,1 arme pour 100 habitants. Ce chiffre, antérieur aux évolutions sécuritaires récentes, sert surtout de repère. Il montre que la question dépasse les seules armes saisies ou déposées volontairement. Faute de données récentes, l’écart entre stocks estimés, armes enregistrées et armes illicites reste difficile à apprécier.

Le cadre juridique national repose notamment sur la loi n°2021-028 du 31 mars 2021, qui régit les armes et munitions. Elle encadre la détention, le port, la fabrication, le commerce, l’importation et l’exportation. S’y ajoutent les instruments onusiens de contrôle et de traçage, ainsi que le Traité sur le commerce des armes. L’ancienne Convention de la CEDEAO a longtemps constitué un cadre régional de référence, mais le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, effectif depuis le 29 janvier 2025, impose une coopération sahélienne renouvelée. Les instruments internationaux insistent sur le marquage, l’enregistrement et le traçage pour limiter les détournements.

L’un des instruments les plus visibles est le permis biométrique. Il vise à mieux savoir qui détient quelle arme, sous quelle autorisation et dans quelles conditions. Cette traçabilité peut aider à distinguer les détenteurs autorisés des circuits clandestins, à condition que les fichiers soient fiables, les contrôles réguliers, les services coordonnés et les moyens suffisants. Le contrôle administratif est nécessaire, mais son efficacité dépend aussi de la présence de l’État, de l’accès au terrain et de l’adhésion des populations. Cette chaîne de traitement compte autant que la saisie, car une arme mal suivie peut redevenir une menace.

Bilan

Les résultats publics de 2024 montrent une action réelle. Selon le bilan du Secrétariat permanent, 490 armes et 1 915 munitions ont été saisies. À ces chiffres s’ajoutent 78 armes et 2 686 munitions déposées volontairement. Ces données traduisent des efforts concrets, tout en rappelant l’ampleur du chantier. Une arme saisie réduit un risque immédiat. Une arme déposée volontairement indique un début d’adhésion. Ces deux actions donnent toutefois une image partielle du volume réel des armes en circulation et des motivations de ceux qui les conservent.

La crédibilité du dispositif dépend aussi du traitement réservé aux armes récupérées. Dans ses rapports transmis au Programme d’action des Nations unies, le Mali indique que les armes collectées sont marquées, enregistrées puis détruites. La méthode privilégiée reste la découpe à l’aide d’une cisaille hydraulique, afin d’éviter qu’une arme saisie, déposée ou récupérée ne retourne dans les circuits de violence.

Pour Ahmed Ag Abdoulaye, analyste des dynamiques de conflit, les armes légères constituent une ressource critique pour les groupes armés. « Dans la relation entre groupes armés et réseaux criminels, ce sont généralement ces derniers qui sont les pourvoyeurs d’armes, notamment les armes légères », explique-t-il. La multiplication des foyers de conflit en Afrique facilite selon lui cette circulation, notamment dans les espaces marqués par la porosité des frontières et l’activité des réseaux criminels. Ces armes donnent aux groupes armés une capacité opérationnelle, mais aussi un pouvoir d’intimidation. « Elles sont des instruments de contrôle social et territorial », affirme-t-il. Dans certaines zones sahéliennes, ajoute-t-il, des armes peuvent même circuler dans des systèmes de troc où le bétail volé sert de monnaie d’échange.

Confiance

La difficulté tient à cette imbrication entre insécurité, trafics, tensions locales et peurs. Là où la protection publique est jugée insuffisante, l’arme peut devenir une assurance. Elle rassure, dissuade, protège ou donne le sentiment de pouvoir faire face à une menace. Cette dimension humaine explique la délicatesse des dépôts volontaires. Une population qui se sent seule face au danger hésite naturellement à remettre ce qu’elle considère comme son dernier moyen de protection.

Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, replace cette question au cœur de la gouvernance. Selon lui, la prolifération des armes légères « reflète un affaiblissement du lien de confiance entre certaines communautés et les institutions chargées de leur protection ». Depuis 2012, la perception d’une présence sécuritaire insuffisante a poussé certains groupes à s’organiser pour leur propre défense, alimentant la demande d’armes hors des circuits officiels. « Les réponses militaires et administratives seules ne suffiront pas », estime-t-il. La réduction durable de la prolifération passe, selon lui, par une présence de l’État respectueuse des populations, l’accès équitable à la justice, la lutte contre l’impunité et la correction des injustices sociales.

Le Plan d’action national 2026-2030 doit répondre à cette complexité. Validé en décembre 2025, il vise à renforcer coordination, sensibilisation, traçabilité, gestion des stocks, contrôle des détenteurs et prévention des violences. Les documents associés évoquent un registre des armes, la cartographie des fabricants artisanaux, des procédures opérationnelles normalisées et une stratégie de communication. L’enjeu est de sortir de la logique du coup par coup pour inscrire la lutte contre les armes légères dans une politique suivie, mesurable et adaptée aux réalités locales.

Prévention

Les avancées de 2025 montrent que l’approche s’élargit. Avec l’appui du projet SALIENT, du PNUD et du Bureau des affaires de désarmement des Nations unies, plus de 5 000 acteurs communautaires et institutionnels ont été formés. 12 plans communaux de sécurité ont été validés, 12 comités de gestion des conflits mis en place, 1 guide sur les armes artisanales élaboré, 3 antennes du SP-CNLP (Secrétariat permanent de la Commission nationale de lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre) opérationnalisées et un cadre Mali – Niger – Burkina Faso instauré.

Reste l’impact quotidien, souvent moins visible que les bilans des saisies. Les armes ferment des marchés, déplacent des familles, perturbent l’école, fragilisent l’élevage et empoisonnent les relations entre communautés. Non seulement elles détruisent des vies, mais aussi et surtout elles abîment les économies locales et la confiance nécessaire au vivre-ensemble.

Le pari du contrôle est donc sécuritaire, social et politique. Il vise à empêcher les armes de nourrir le terrorisme, la criminalité et les violences locales, tout en comprenant pourquoi des citoyens gardent une arme. À l’épreuve du terrain, les saisies, les dépôts volontaires et la destruction des stocks récupérés restent indispensables, mais ils suffisent rarement à contenir durablement leur circulation. La confiance envers les institutions, l’accès à la justice, la présence publique dans les zones exposées et la réduction des facteurs qui entretiennent la demande d’armes demeurent tout aussi décisifs.

AES – CEDEAO : Le dialogue se prépare

Les futures négociations entre la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) prennent forme. Si leur calendrier reste inconnu, les initiatives engagées de part et d’autre montrent que les deux organisations préparent déjà leur dialogue.

Les préparatifs des futures négociations entre la Confédération AES et la CEDEAO franchissent une nouvelle étape. Après les premières consultations engagées entre les deux organisations, l’AES s’est dotée le 26 juin 2026 d’un document-cadre stratégique destiné à servir de référence commune lors des discussions à venir.

Élaboré à l’issue d’un atelier ayant réuni à Ouagadougou des experts du Mali, du Burkina Faso et du Niger, ce document vise notamment à harmoniser les positions des trois États, à identifier leurs intérêts stratégiques et à préparer un argumentaire commun. Il doit permettre à la Confédération d’aborder les futures discussions avec une position unifiée, tout en préservant les acquis jugés essentiels, notamment en matière de libre circulation, de développement, d’infrastructures et de sécurité.

Cette démarche s’inscrit dans le prolongement des premières consultations officielles engagées entre l’AES et la CEDEAO. En mai 2025, les deux parties avaient convenu d’un cadre général devant régir leurs futurs échanges, avant que les chefs d’État de la Confédération n’en approuvent les conclusions quelques mois plus tard, en décembre 2025, à Bamako.

Dans la continuité de ce processus, la CEDEAO a désigné le 25 mars dernier l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté comme Négociateur en chef chargé de conduire les discussions avec l’AES. Deux mois plus tard, il s’est rendu à Ouagadougou, où il a été reçu par le Président burkinabè, le Capitaine Ibrahim Traoré, dans le cadre de cette mission. Une démarche qui témoigne elle aussi de la volonté de l’organisation sous-régionale de préparer les futures négociations avec la Confédération.

Une position commune avant le dialogue

Pour le spécialiste des relations internationales Dr Oumar Sidibé, le document-cadre stratégique de l’AES marque une évolution dans la stratégie de la Confédération. « Il cherche à préserver les acquis fonctionnels, comme la libre circulation ou les échanges, alors même que la rupture politique est considérée comme acquise », résume-t-il.

À ses yeux, cette démarche traduit surtout la volonté de l’AES de transformer son projet politique en une stratégie diplomatique structurée. « On peut quitter une organisation sans quitter une région », observe-t-il, estimant que la Confédération cherche à organiser ses relations avec la CEDEAO plutôt qu’à remettre en cause son départ.

L’expert insiste également sur l’importance d’une position commune avant toute négociation. « Trois États font face à un bloc de douze. Une position harmonisée évite les approches dispersées et donne davantage de poids à la Confédération », explique-t-il. Au-delà de l’aspect stratégique, cette démarche contribue aussi, selon lui, à consolider l’AES comme un acteur régional capable de parler d’une seule voix.

Des défis avant l’ouverture des discussions

Si les discussions devraient, dans un premier temps, porter sur des questions techniques et pratiques, leur déroulement dépendra aussi de la capacité des deux organisations à dépasser les différends hérités de leur séparation.

« En apparence, la négociation sera technique. En réalité, elle reste marquée par un désaccord sur la légitimité », analyse Dr Oumar Sidibé, en référence aux tensions nées des sanctions imposées par la CEDEAO et aux trajectoires politiques suivies par les États de l’AES.

Le spécialiste évoque également la nécessité de restaurer la confiance entre les deux parties, mais aussi de trouver des solutions durables à plusieurs questions concrètes, notamment la reconnaissance mutuelle des documents de voyage, afin de préserver la libre circulation des personnes. À cela s’ajoutent les enjeux liés à la coopération sécuritaire et aux questions monétaires, qui pourraient également influencer le climat des discussions.

Les négociations ne sont donc pas encore ouvertes, mais leur préparation s’organise des deux côtés. Les démarches entreprises ces derniers mois montrent que l’AES et la CEDEAO sont désormais entrées dans une phase où il s’agit moins de revenir sur la rupture que de définir les contours de leurs futures relations.

Mohamed Kenouvi

Alassane Maïga : « Les réponses militaires restent un traitement symptomatique »

Au Mali, la persistance des violences relance le débat sur les conditions d’une stabilisation durable des territoires. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, insiste sur la gouvernance, la justice sociale et les capacités locales de paix.

Pourquoi les violences persistent-elles malgré les réponses militaires sur le terrain ?

Ces derniers temps, nous observons un pic de violences jamais constaté auparavant. Les réponses militaires peuvent être nécessaires pour limiter les impacts immédiats du terrorisme, mais elles ne sont pas à elles seules le gage d’une paix positive durable. La lutte contre le terrorisme doit s’opérer sur le terreau qui l’a vu naître, à savoir la rupture du contrat social, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et les injustices institutionnelles. Ces facteurs constituent une violence structurelle sur laquelle prospèrent les groupes armés. Autrement dit, la réponse sécuritaire ne peut produire d’effets durables si elle ignore les causes sociales et institutionnelles de la crise.

Que faut-il reconstruire pour espérer une stabilisation durable ?

Il est important de prendre en compte les deux dimensions de la cohésion sociale. Il y a d’abord la cohésion verticale, qui renvoie au contrat social, à l’État de droit, à la justice sociale et à la bonne gouvernance. Il y a ensuite la cohésion horizontale, fondée sur le renforcement des liens sociaux et la cohabitation pacifique entre les communautés. Sans ce travail sur la gouvernance locale et la cohésion sociale, les réponses militaires restent un traitement symptomatique. À elles seules, elles ne peuvent garantir une paix positive. La stabilisation suppose donc de restaurer la confiance entre l’État, les citoyens et les communautés.

Quelle place donner aux médiations traditionnelles dans les réponses ?

Les mécanismes traditionnels et les capacités locales de paix ont toujours été valorisés et placés au cœur de la recherche de solutions. Il faut néanmoins reconnaître que ces légitimités ont été fragilisées par le clientélisme politique et la mauvaise gouvernance, mais aussi par l’emprise des groupes armés. Certaines ont dû se plier aux exigences de ces groupes, acceptant des accords en échange d’une protection contre leurs attaques. Pour autant, les mécanismes traditionnels de médiation doivent constituer la clé d’entrée de toute approche de résolution des conflits. Chaque initiative de paix doit s’appuyer sur ces capacités locales et contribuer à les renforcer, sans jamais chercher à s’y substituer. L’enjeu est de les consolider comme relais de confiance sans affaiblir leur légitimité propre.

 

Intégration africaine : Le défi du passage des ambitions à la réalité

Célébrée du 25 au 31 mai, la Semaine nationale de l’Intégration africaine remet au centre des débats les ambitions d’unité et de libre circulation sur le continent. Mais, entre impératifs sécuritaires et difficultés de circulation, l’intégration africaine est encore confrontée à plusieurs défis sur le terrain.

Placée cette année sous le thème « L’éducation et la culture de l’eau pour garantir le bien-être des populations au Sahel », la Semaine nationale de l’Intégration africaine a été lancée le 25 mai 2026 à Bamako à travers la traditionnelle cérémonie de montée des couleurs africaines au Monument de la Tour de l’Afrique, présidée par le Premier ministre, le Général de division Abdoulaye Maïga.

Comme chaque année, cette semaine dédiée à l’intégration du continent met en avant les idéaux de coopération entre États africains, de libre circulation des personnes et des biens, ainsi que de rapprochement entre les peuples. Pourtant, sur le terrain, la réalité est souvent plus complexe.

Pour de nombreux voyageurs, commerçants ou transporteurs opérant dans l’espace ouest-africain, les déplacements entre pays voisins sont encore marqués par de multiples contraintes. Contrôles routiers répétitifs, formalités douanières ou encore coûts supplémentaires continuent d’alourdir la circulation sur plusieurs corridors régionaux.

Ce contraste entre les ambitions politiques et les réalités du terrain illustre l’un des principaux paradoxes de l’intégration africaine : celui d’un continent qui prône l’ouverture, mais où les frontières sont encore fortement présentes dans le quotidien des populations.

Impératifs sécuritaires et ambitions d’ouverture

Selon plusieurs analystes des questions régionales, les États africains sont aujourd’hui confrontés à un équilibre difficile entre intégration et sécurité. « Les frontières restent un enjeu sensible en Afrique parce qu’elles touchent directement à la souveraineté des États », explique Oumar Sidibé, analyste politique spécialisé dans les questions d’intégration régionale.

« Même si les pays africains défendent l’intégration dans les discours, chaque État cherche aussi à protéger ses intérêts sécuritaires, économiques et politiques », poursuit-il.

Le contexte sécuritaire actuel, notamment dans le Sahel, contribue largement à cette prudence des États. Face à la menace terroriste, aux trafics transfrontaliers ou encore à la criminalité organisée, plusieurs pays renforcent davantage leurs mécanismes de surveillance et de contrôle aux frontières.

« Les autorités privilégient souvent le renforcement des contrôles pour des raisons sécuritaires. Cela crée une forme de paradoxe : les États souhaitent encourager l’intégration régionale, mais dans le même temps, ils renforcent les dispositifs de contrôle », analyse la même source.

À cela s’ajoutent également les tensions diplomatiques ponctuelles entre certains pays africains, les préoccupations migratoires ou encore les difficultés d’harmonisation des politiques administratives et douanières.

Résultat : malgré les avancées enregistrées ces dernières années dans certains espaces régionaux, la libre circulation est encore incomplète dans sa mise en œuvre concrète.

Intégration des peuples malgré tout

Malgré ces difficultés, les échanges entre populations africaines continuent néanmoins de se développer au quotidien. Dans plusieurs régions du continent, les activités commerciales transfrontalières sont particulièrement dynamiques, tout comme les mobilités liées aux études, à la culture ou aux liens familiaux.

Dans les zones frontalières notamment, de nombreuses communautés vivent déjà une forme d’intégration pratique qui dépasse parfois les contraintes administratives.

En Afrique de l’Ouest, les États tentent par ailleurs de préserver les acquis de l’intégration régionale, malgré la fragmentation récente de la CEDEAO, consécutive au retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, effectif depuis le 29 janvier 2025.

Selon plusieurs observateurs, l’intégration du continent ne pourra cependant pas devenir pleinement effective sans une amélioration concrète des conditions de circulation entre les pays africains.

« L’intégration avance, mais elle est encore incomplète dans sa mise en œuvre concrète », estime M. Sidibé. Selon lui, le défi pour les États africains sera désormais de parvenir à concilier les impératifs de sécurité avec une circulation plus fluide des personnes et des biens.

Mohamed Kenouvi

Birahim Soumaré: « L’Union africaine est fortement dépendante sur le plan financier, ce qui limite sa marge d’action diplomatique et stratégique ».

Birahim Soumaré, ancien diplomate nous donne son analyse sur les recompositions diplomatiques en Afrique et leur repercussion sur l’unité africaine. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.

Comment analysez-vous les recompositions diplomatiques actuelles sur le continent africain ?

Elles traduisent, selon moi, une profonde mutation des relations internationales africaines, particulièrement visible dans le Sahel central. Le discours souverainiste, tant sur le plan politique que militaire, trouve aujourd’hui un fort écho au sein des sociétés africaines. Cette dynamique s’accompagne d’une volonté de construire des capacités de défense et de sécurité moins dépendantes des dispositifs occidentaux.

Les tensions entre certains États africains et les organisations régionales traduisent-elles une crise de l’intégration africaine ?

L’intégration africaine montre aujourd’hui certaines limites. Si l’idéal d’intégration demeure partagé, sa forme actuelle est contestée, notamment en raison de mécanismes de gouvernance jugés déséquilibrés et du soupçon d’influences extérieures. Les enjeux sécuritaires accentuent ces contradictions : les priorités de défense et de souveraineté prennent souvent le dessus sur l’intégration économique et la libre circulation. En Afrique de l’Ouest, par exemple, la CEDEAO a été pensée avant tout comme un espace d’intégration économique, alors que les défis sécuritaires se sont imposés par la suite, sans réponse adaptée.

L’Union africaine dispose-t-elle encore des moyens politiques nécessaires pour préserver l’unité du continent ?

L’Union africaine est fortement dépendante sur le plan financier, ce qui limite sa marge d’action diplomatique et stratégique. Les divergences politiques entre États membres, ainsi que leurs alliances extérieures, empêchent souvent l’adoption de positions communes claires sur les grands enjeux internationaux.

Unité africaine : Les origines du rêve

Bien avant la création de l’Union africaine, l’idée d’une Afrique unie a traversé les luttes anticoloniales, les mouvements intellectuels et les combats pour les indépendances. Une longue marche historique qui continue de façonner le destin politique du continent.

L’histoire du panafricanisme commence loin du continent africain. À la fin du XIXème siècle et au début du XXème, des intellectuels noirs américains et caribéens développent l’idée d’une solidarité entre les peuples africains et afrodescendants face à l’esclavage, à la colonisation et au racisme.

Des figures comme Henry Sylvester-Williams ou William Edward Burghardt Du Bois, dit W.E.B. Du Bois, organisent les premiers congrès panafricains et posent les bases d’un mouvement réclamant l’émancipation politique de l’Afrique.

Mais c’est après la Seconde Guerre mondiale que le panafricanisme prend une dimension plus politique. En 1945, le Congrès panafricain de Manchester marque un tournant historique. Plusieurs futurs leaders africains y participent ou s’en inspirent, parmi lesquels Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta ou Hastings Kamuzu Banda. L’idée d’une Afrique libre et unie gagne progressivement les mouvements indépendantistes.

Pères des indépendances et projet d’unité

Au lendemain des indépendances, le panafricanisme devient un véritable projet politique, porté par plusieurs chefs d’État africains. Le Président ghanéen Kwame Nkrumah défend alors l’idée des « États-Unis d’Afrique », convaincu que seule l’unité politique du continent permettra de résister aux influences extérieures et d’assurer le développement africain.

D’autres dirigeants comme Modibo Keita au Mali, Gamal Abdel Nasser en Égypte, Ahmed Sékou Touré en Guinée ou Julius Nyerere en Tanzanie partagent également cette ambition, même si des divergences apparaissent rapidement sur la forme que doit prendre cette unité.

Ces débats aboutissent finalement, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) par 32 États africains indépendants. L’organisation se donne alors plusieurs missions : soutenir les luttes de libération encore en cours, défendre la souveraineté des jeunes États africains et promouvoir la solidarité continentale.

De l’OUA à l’Union africaine

Durant plusieurs décennies, l’OUA a lutté contre l’apartheid et le colonialisme, tout en étant critiquée pour son inefficacité face aux crises et aux conflits armés. Réformée, elle cède la place à l’Union africaine en 2002, avec des ambitions élargies d’intégration, de sécurité et de poids diplomatique. Depuis, le panafricanisme continue d’évoluer, mais l’idéal d’unité africaine demeure central.

Mohamed Kenouvi

Panafricanisme : L’unité continentale face aux recompositions géopolitiques

Face à l’affirmation des souverainetés, aux crises sécuritaires persistantes et aux nouvelles alliances régionales, l’Afrique redéfinit progressivement ses équilibres politiques et diplomatiques. Une dynamique qui relance le débat sur l’avenir du projet panafricain et sur l’intégration continentale.

Soixante-trois ans après la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue Union africaine (UA) en 2002, le continent semble partagé entre une volonté d’émancipation et une fragmentation croissante des espaces régionaux.

Au Sahel, l’émergence de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES), portée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, illustre la nouvelle dynamique souverainiste qui traverse une partie de l’Afrique.

Dans le même temps, les tensions entre organisations régionales, les conflits armés persistants et les divergences diplomatiques révèlent les limites actuelles du projet d’intégration continentale.

Pour le Dr Jean-François Marie Camara, enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences administratives et politiques de Bamako, le panafricanisme ne traverse pas une crise, mais vit plutôt une « transformation ».

Selon lui, la montée des discours souverainistes dans plusieurs pays africains, notamment au Sahel, s’explique largement par « l’échec de l’intervention de la communauté internationale dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ». Un contexte qui, ajoute-t-il, a favorisé « la montée du rejet de l’Occident ».

Souveraineté revendiquée

Dans plusieurs capitales africaines, la souveraineté est devenue un marqueur politique central. Cette dynamique s’exprime particulièrement au Sahel, où les autorités de l’AES défendent une autonomie diplomatique et sécuritaire accrue.

Pour Birahim Soumaré, ancien diplomate, ces recompositions ne sont pas totalement nouvelles. Elles s’inscrivent, selon lui, dans la continuité historique des années post-indépendance, lorsque des figures comme Kwame Nkrumah, Modibo Keita ou Gamal Abdel Nasser cherchaient déjà à inscrire l’Afrique dans une logique de non-alignement.

L’ancien ambassadeur du Mali en Turquie estime qu’aujourd’hui le continent connaît « une profonde mutation des relations internationales africaines », marquée par l’arrivée de nouveaux partenaires stratégiques : la Russie, la Chine, la Turquie, l’Inde et les monarchies du Golfe. Dans le cas du Mali, souligne-t-il, le départ de la France s’est accompagné de nouvelles coopérations militaires avec Moscou et Ankara.

Cette reconfiguration géopolitique ne signifie toutefois pas, pour tous les observateurs, une fragmentation du continent. L’analyste géopolitique Abdoulaye Tamboura relativise cette lecture : il estime qu’il faut plutôt parler d’une « reconsidération de la question de souveraineté et du partenariat stratégique ». À ses yeux, ce phénomène dépasse largement le Sahel et se retrouve dans plusieurs autres pays africains.

Pour autant, les divergences stratégiques entre États africains deviennent de plus en plus visibles. « Il n’y a pas une Afrique mais des pays africains, avec des intérêts différents », insiste Abdoulaye Tamboura, évoquant les écarts politiques, culturels et géostratégiques entre les régions du continent.

AES et nouvelles lignes de fracture

L’un des principaux symboles de ces recompositions est l’AES, créée dans un contexte de rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Pour le Dr Jean-François Marie Camara, cette alliance constitue « une nouvelle dynamique » visant à harmoniser les politiques sécuritaires et diplomatiques des trois États sahéliens.

Sur le terrain sécuritaire, cette coopération est régulièrement présentée comme un modèle par certains analystes. Yacouba Sogoré souligne que les crises sécuritaires ont poussé les trois pays à « mutualiser leurs forces et leurs efforts » face à une menace commune. Il cite notamment la mise en place de la Force Unifiée de l’AES, déployée dans la zone des trois frontières et intervenue lors de l’attaque du 25 avril dernier au Mali.

Selon lui, cette réactivité contraste avec la lourdeur des mécanismes régionaux classiques. « Ce que nous n’avons malheureusement pas vu de la part de la CEDEAO », affirme-t-il, estimant que la Force Unifiée de l’AES « doit inspirer au-delà même du Sahel ».

Cependant, cette nouvelle dynamique régionale contribue aussi à accentuer certaines fractures politiques sur le continent. Les tensions entre l’AES et la CEDEAO illustrent les difficultés croissantes des organisations régionales à maintenir une cohésion politique durable.

Birahim Soumaré considère que l’intégration africaine « a montré ses limites », notamment face aux enjeux sécuritaires, qui ont progressivement pris le dessus sur les ambitions économiques et commerciales initiales des organisations sous-régionales.

Les lignes de fracture dépassent d’ailleurs l’Afrique de l’Ouest. En Afrique centrale, le Rwanda s’est retiré en juin 2025 de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), sur fond de divergences persistantes avec certains États membres, notamment autour du conflit dans l’est de la RDC. Une illustration supplémentaire des tensions qui traversent aujourd’hui les espaces régionaux africains.

Malgré ces crispations, Abdoulaye Tamboura appelle à éviter toute logique d’opposition frontale entre l’AES et la CEDEAO. Selon lui, les deux espaces ont intérêt à travailler ensemble dans la lutte contre le terrorisme et la promotion de l’économie sous-régionale. « La division n’arrange personne », avertit-il.

Mécanismes fragilisés

Les crises sécuritaires persistantes au Sahel, au Soudan et dans l’est de la RDC mettent également en lumière les limites des mécanismes africains de gestion des conflits.

Yacouba Sogoré rappelle toutefois que le continent dispose de nombreux outils institutionnels : Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, Force africaine en attente, systèmes d’alerte précoce et mécanismes régionaux de médiation. Toutefois, selon lui, ces dispositifs peinent à produire des résultats durables, en raison des divergences de visions entre États africains.

L’analyste sécuritaire cite plusieurs exemples de tensions bilatérales, telles que les accusations du Mali contre l’Algérie, les différends entre le Niger et le Bénin, les tensions entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, ou encore le conflit persistant entre le Rwanda et la RDC. Dans ce contexte, explique-t-il, « l’arbitrage des litiges par l’Union africaine devient problématique ».

Abdoulaye Tamboura partage en partie ce constat. Selon lui, l’Union africaine « a montré ses limites » dans la gestion des crises, notamment faute de moyens financiers et militaires suffisants. Il estime également que les institutions africaines souffrent d’un déficit de confiance de la part des États eux-mêmes.

À en croire Birahim Soumaré, les contradictions politiques entre États membres empêchent également l’Union africaine de jouer pleinement son rôle diplomatique. « Les États membres, par leurs divergences politiques ou leurs alliances partenariales, empêchent tout positionnement clair face aux grands enjeux du monde », analyse l’ancien diplomate.

Panafricanisme en mutation

Malgré ces fractures, plusieurs observateurs refusent de parler d’un effondrement du projet panafricain. Pour M. Soumaré, souveraineté nationale et ambition panafricaniste ne sont pas incompatibles. Il y voit au contraire « une complémentarité » dans un monde où aucun État ne peut véritablement évoluer seul.

Même son de cloche chez Yacouba Sogoré, qui estime que les défis sécuritaires actuels peuvent finalement renforcer l’idéal panafricain. L’analyste sécuritaire évoque notamment les initiatives de rapprochement entre pays de la CEDEAO et de l’AES, comme la nouvelle stratégie du Togo pour le Sahel lancée en avril dernier à Lomé.

Selon le Dr Jean-François Marie Camara, le véritable projet d’unité africaine demeure possible, notamment à travers les nouvelles formes de coopération régionales qui émergent aujourd’hui, en l’occurrence au sein de la Confédération AES. Mais il prévient : « les idéaux de l’Alliance doivent être traités avec les mêmes rigueurs par les trois États ».

Dans une Afrique traversée par les rivalités géopolitiques, les tensions sécuritaires et les recompositions diplomatiques, l’unité continentale apparaît moins comme un acquis que comme un équilibre à reconstruire en permanence.

Mohamed Kenouvi

Multilatéralisme : Bamako repense sa place

À la veille de la Journée internationale du multilatéralisme, le 24 avril, le Mali affiche une ligne diplomatique recentrée sur ses priorités de sécurité, de souveraineté et de coopération régionale. La création de la Confédération des États du Sahel, la fin de la mission onusienne et l’élargissement des partenariats traduisent cette évolution.

Instituée par l’Assemblée générale des Nations unies le 12 décembre 2018, la Journée internationale du multilatéralisme et de la diplomatie pour la paix rappelle le rôle du dialogue entre États, de la coopération internationale et du règlement concerté des crises. Elle a émergé dans un contexte où les cadres collectifs étaient de plus en plus interrogés sur leur efficacité face aux conflits contemporains.

Dans le Sahel, ces mécanismes ont été mobilisés pendant plus d’une décennie, à travers des opérations internationales et des missions onusiennes. Leur déploiement, leurs résultats et leurs limites ont nourri les débats sur leur efficacité et leur adéquation aux réalités du terrain, ouvrant la voie à d’autres formes d’organisation politique et sécuritaire.

AES

C’est dans ce contexte qu’a été créée l’Alliance des États du Sahel, mise en place le 16 septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, comme pacte de défense mutuelle. Transformée en Confédération le 6 juillet 2024 à Niamey, elle organise désormais son action autour de la défense, de la diplomatie et du développement et constitue pour Bamako un cadre central de coordination.

La fermeture de la mission des Nations unies au Mali, fin 2023, a marqué un tournant majeur. Elle a mis fin à un dispositif installé depuis 2013 et ouvert une phase nouvelle dans les modalités d’engagement international du pays, avec une préférence plus affirmée pour des formats jugés davantage alignés sur ses priorités nationales.

Souveraineté

Cette orientation a été formulée avec clarté le 18 avril à Lomé, lors du lancement de la nouvelle Stratégie togolaise pour le Sahel 2026-2028. À cette occasion, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a dénoncé la multiplication d’initiatives extérieures mal coordonnées et plaidé pour des actions construites avec l’implication directe des États concernés. Il a insisté sur la nécessité d’éviter des interventions menées sans leur consentement ou sans leur participation active.

Dans la même logique, il a défendu la mise en place de mécanismes de sécurité portés à l’échelle africaine, financés et pilotés par les États du continent. Il a aussi souligné l’absence d’un cadre commun de coopération sécuritaire et les difficultés liées au déficit de confiance entre plusieurs acteurs régionaux, évoquant les coopérations bilatérales comme point d’appui immédiat.

La stratégie togolaise repose sur cinq piliers, le dialogue politique avec l’AES, la coopération régionale et internationale, la lutte contre le terrorisme, l’intégration économique régionale et le renforcement du capital humain. Lomé entend ainsi consolider sa posture de pont entre le Sahel et la communauté internationale, dans un espace régional marqué par des recompositions rapides et des équilibres fragiles.

Diversification

Parallèlement à ces positions, le Mali a élargi ses relations extérieures. Les coopérations engagées avec la Russie, la Turquie, la Chine et l’Iran couvrent des domaines liés à la sécurité, aux infrastructures et à l’énergie. Cette orientation repose sur une diversification assumée des partenaires et sur une recherche de complémentarité pragmatique.

Cette évolution est largment analysée par plusieurs observateurs. L’ancien ambassadeur Birahim Soumaré souligne une volonté de structurer les partenariats autour d’objectifs précis, notamment en matière d’intégration économique et de corridors logistiques. De son côté, l’analyste politique Abdoulaye Tamboura décrit, quant à lui, une approche fondée sur le pragmatisme, dans laquelle les positions diplomatiques évoluent au gré des intérêts des États et des contraintes internes, en particulier sécuritaires.

La rencontre de Lomé a par ailleurs mis en avant le rôle des pays du Golfe de Guinée dans les échanges avec le Sahel. Le Togo a présenté sa stratégie comme un cadre de dialogue avec les États de l’AES et les partenaires extérieurs, tandis que les autorités maliennes ont salué une démarche associant les pays concernés à la définition des actions.

Dans d’autres régions, des États comme la Turquie, les Émirats arabes unis ou le Maroc développent eux aussi des partenariats diversifiés, en combinant relations bilatérales et cadres de coopération selon leurs priorités économiques et sécuritaires. Le Mali semble vouloir s’inscrire dans cette dynamique, avec des choix qui traduisent une recomposition de ses relations extérieures et une adaptation à des cadres de coopération multiples.

Sahel : les limites d’une réponse exclusivement sécuritaire

L’insécurité demeure élevée au Sahel et les attaques se poursuivent dans plusieurs pays de la région. L’Union africaine et la CEDEAO misent sur le renforcement des dispositifs militaires, tandis que le débat s’ouvre sur les limites d’une réponse centrée principalement sur la force.

En février 2026 à Addis-Abeba, les chefs d’État africains ont placé la lutte contre le terrorisme au centre de leurs priorités. Quelques jours plus tard à Freetown, les chefs d’État-major de la CEDEAO ont évoqué l’activation et le financement de la force régionale en attente, confirmant que la sécurité reste l’urgence. Cette orientation reflète la réalité du terrain. Le Sahel concentre plus de la moitié des décès mondiaux liés au terrorisme et les attaques se poursuivent au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les groupes armés adaptent leurs tactiques et exploitent les zones où l’administration demeure faible, ce qui pousse les autorités à faire de la sécurisation des territoires un préalable à la restauration durable de l’autorité de l’État.
L’argument est compréhensible. Sans sécurité minimale, ni école ni centre de santé ne fonctionnent durablement. Les axes commerciaux restent exposés. L’aide humanitaire circule difficilement. Les armées sont devenues le premier rempart visible face à la progression des groupes armés.
Au-delà du militaire
L’expérience d’autres pays montre cependant les limites d’une approche strictement sécuritaire. En Afghanistan, deux décennies d’intervention armée internationale n’ont pas produit une stabilité durable. Malgré un appareil sécuritaire considérable, les institutions sont restées fragiles et le retrait a révélé cette faiblesse. En Irak, la défaite territoriale de l’organisation État islamique en 2017 n’a pas empêché la persistance de cellules clandestines. Les causes politiques et sociales n’ont pas disparu. En Somalie, malgré plus de quinze ans d’engagement militaire régional, la menace des Shebab demeure active, notamment dans les zones où la gouvernance locale reste défaillante.
Ces précédents nourrissent une réflexion plus large sur l’équilibre entre réponse militaire et consolidation politique. Les gains obtenus sur le terrain peuvent s’éroder lorsque les institutions ne suivent pas.
Le regard des chercheurs
Plusieurs spécialistes du Sahel tirent un constat similaire. Le politologue Marc-Antoine Pérouse de Montclos estime que la militarisation progressive de la région n’a pas empêché l’extension géographique des groupes armés et que l’absence de réformes politiques crédibles fragilise les avancées obtenues. Niagalé Bagayoko souligne que la réforme du secteur de la sécurité et la responsabilisation des forces armées sont indispensables pour restaurer la confiance entre l’État et les populations. De son côté, Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, rappelle que les groupes armés prospèrent dans des contextes marqués par des fractures sociales, la marginalisation territoriale et un déficit de gouvernance. Selon lui, la sécurité ne peut être dissociée de l’inclusion politique et de la cohésion sociale.
Ces analyses trouvent un écho dans le débat malien. Housseini Amion Guindo estime que réduire la crise à la seule dimension terroriste revient à négliger ses aspects politiques et institutionnels. Yeah Samaké insiste sur la primauté des institutions et la nécessité de contre-pouvoirs solides. Aucun ne minimise la menace sécuritaire, mais tous deux contestent son exclusivité comme clé d’explication.
Contraintes budgétaires
La question financière alimente également la réflexion. Dans plusieurs pays sahéliens, les dépenses militaires augmentent sous la pression des combats, tandis que les finances publiques restent limitées. Lorsque la part consacrée à la défense progresse fortement, celle destinée à l’éducation, à la santé ou à l’emploi peut se réduire. Or l’accès à ces services influence directement la résilience des communautés et la capacité des États à prévenir le recrutement par les groupes armés.
La CEDEAO évoque une force régionale mobilisable. L’Union africaine insiste sur un financement plus durable des opérations de paix. Ces mécanismes peuvent améliorer la coordination et la réactivité. Ils ne remplacent pas la réforme des administrations locales, la lutte contre la corruption ou la résolution des conflits communautaires. Les groupes armés trouvent souvent un terrain favorable dans les espaces où l’État est absent ou contesté.
Au Sahel, il ne s’agit pas d’opposer les armes aux institutions. La sécurité est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Les expériences ailleurs montrent qu’une victoire militaire sans base politique solide reste fragile. La force peut freiner la menace. Elle ne règle pas, à elle seule, les causes profondes. Le défi demeure entier pour les États sahéliens et leurs partenaires.
Massiré DIOP

Annulation des sanctions de l’UEMOA contre le Mali : Quelles conséquences juridiques ?

La Cour de justice de l’UEMOA a annulé le 28 janvier 2026 les sanctions prises en janvier 2022 contre le Mali. Cette décision marque un tournant juridique pour le droit communautaire ouest-africain, mais elle exclut toute possibilité de réparations financières pour Bamako.

La Cour de justice de l’Union économique et monétaire ouest-africaine a rendu son arrêt dans l’affaire opposant l’État du Mali à la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’Union. En cause, les sanctions adoptées le 9 janvier 2022 à Accra pour contraindre les autorités de la Transition à présenter un chronogramme pour le retour à l’ordre constitutionnel.

La juridiction communautaire a estimé que ces mesures ne reposaient sur aucune base légale au regard des textes de l’UEMOA et en a prononcé l’annulation. La Cour s’est déclarée compétente, a jugé le recours recevable et a condamné la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’UEMOA aux dépens.

Elle a toutefois précisé que la nullité ne produit effet qu’à partir de la date de l’arrêt. Ce point technique détermine directement la portée concrète de la décision.

Une décision qui renforce le contrôle du juge communautaire

Plusieurs observateurs y voient une affirmation nette de la primauté du droit communautaire sur la décision politique. L’analyste politique Cheick Oumar Diallo considère que l’arrêt désavoue une violation caractérisée des textes fondateurs de l’UEMOA et rappelle que l’action politique, même au plus haut niveau, demeure encadrée par le droit.

À ses yeux, cette décision crée un précédent important pour l’intégration régionale en posant une limite claire à l’usage de sanctions sans fondement juridique solide.

L’arrêt apporte aussi des précisions sur l’accès au juge communautaire. Pour Dr. Amidou Tidjani, enseignant-chercheur à l’Université Paris 13, une première conséquence majeure tient au statut même du requérant. « Le fait qu’un gouvernement soit issu d’un coup d’État ne le prive pas de la possibilité de saisir la Cour de justice de l’UEMOA et d’obtenir gain de cause », souligne-t-il. Selon lui, la qualité pour agir d’un État membre demeure entière, indépendamment de la nature du régime en place.

Le même universitaire met en avant une deuxième portée juridique. De son point de vue, les sanctions à caractère politique adoptées dans le cadre de la CEDEAO ne peuvent plus être automatiquement transposées et appliquées dans l’ordre juridique de l’UEMOA. En effet, en plus de ses propres sanctions additionnelles, l’UEMOA avait également endossé celles prises par la CEDEAO à l’encontre du Mali.

Pas de réparations pour Bamako

La question des dédommagements a rapidement émergé après le prononcé de l’arrêt. Sur ce point, la lecture des juristes est unanime : le Mali ne pourra pas obtenir réparation pour les préjudices liés à l’application des sanctions.

La Cour a en effet choisi de moduler les effets de sa décision dans le temps. L’annulation ne vaut qu’à compter du 28 janvier 2026, sans rétroactivité. Or les sanctions avaient déjà été levées depuis juillet 2022. Cette absence d’effet rétroactif ferme la voie à toute action indemnitaire fondée sur cette décision.

Robert Yougbaré, maître de conférences agrégé de droit public à l’Université Norbert Zongo, explique que ce mécanisme retire à l’annulation toute portée réparatrice. « En faisant courir les effets de la nullité à partir du jour du jugement, la Cour neutralise toute possibilité d’utiliser l’illégalité constatée pour réclamer une compensation. Le Mali gagne le procès sur le principe, mais se trouve privé d’arguments pour une éventuelle action en indemnisation », analyse-t-il.

Dr. Amidou Tidjani abonde dans le même sens. Il affirme que compte tenu de la modulation décidée par la Cour, le Mali ne pourra pas demander devant cette juridiction la réparation des conséquences dommageables de l’application des sanctions communautaires à son encontre.

L’arrêt de la Cour de justice de l’UEMOA ne répare donc pas le passé, mais il encadre plus strictement, pour l’avenir, le mécanisme juridique des sanctions régionales.

Mohamed Kenouvi

Port d’armes : le Mali réaffirme le cadre légal du permis biométrique

Les autorités maliennes ont rappelé, à travers une communication officielle, que le port et la détention d’armes sur le territoire national restent strictement subordonnés à la détention d’un permis biométrique en cours de validité. Cette exigence s’applique à l’ensemble des détenteurs autorisés, qu’il s’agisse de particuliers ou d’acteurs du secteur privé de la sécurité.

 

Le rappel émane du Secrétariat permanent de la lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre, structure technique rattachée au ministère en charge de la Sécurité et de la Protection civile. Selon cette instance, la phase de transition vers le permis biométrique est achevée depuis plus d’un an et les anciens documents délivrés sur support papier ne produisent plus d’effets juridiques.

 

Cette obligation concerne notamment les entreprises de gardiennage, de surveillance, de transport de fonds et de protection de personnes, ainsi que les détenteurs d’armes relevant des catégories autorisées par la législation nationale. Les procédures de régularisation doivent être engagées auprès des services administratifs compétents établis à Médina-Coura, à Bamako.

 

Sur le plan juridique, le régime du port et de la détention d’armes au Mali repose principalement sur la loi n°2021-028 du 31 mars 2021 relative aux armes et aux munitions, venue moderniser et renforcer un dispositif initialement mis en place au début des années 2000. Ce texte consacre le principe de l’interdiction du port d’armes sans autorisation expresse et encadre strictement les conditions d’octroi, de validité et de renouvellement du permis, fixé à cinq ans.

 

L’introduction du permis biométrique répond à un objectif de sécurisation administrative, fondé sur l’identification individuelle des détenteurs légaux et l’amélioration de la traçabilité des armes en circulation autorisée. Ce mécanisme s’inscrit également dans les engagements régionaux du Mali, notamment au titre des instruments de la CEDEAO relatifs au contrôle des armes légères et de petit calibre.

 

Les autorités rappellent enfin que toute infraction à ces dispositions expose son auteur aux sanctions prévues par les textes en vigueur. Cette mise au point intervient dans un contexte de renforcement continu des mécanismes de régulation et de contrôle de la circulation des armes, considérés comme un enjeu central de sécurité publique.

 

Justice communautaire : le Mali obtient gain de cause devant l’UEMOA

La Cour de justice de l’Union économique et monétaire ouest-africaine a tranché, le 28 janvier 2026, un litige opposant le Mali à l’organisation sous-régionale. La juridiction était saisie par les autorités maliennes à la suite des mesures prises contre le pays au début de l’année 2022.

 

Ces décisions, adoptées dans un contexte politique tendu, avaient entraîné la suspension du Mali de plusieurs cadres communautaires. Bamako avait alors contesté la régularité de ces mesures, estimant qu’elles ne reposaient pas sur une base juridique conforme aux textes de l’Union.

 

Dans son arrêt, la Cour a relevé des irrégularités dans la procédure ayant conduit à l’adoption des sanctions. Elle a considéré que certaines dispositions prévues par les traités de l’UEMOA n’avaient pas été respectées, notamment en ce qui concerne les compétences des organes décisionnels.

 

La juridiction a rappelé que les États membres demeurent liés par un cadre légal commun, même en période de crise politique. Toute décision affectant un pays doit, selon elle, s’inscrire strictement dans les règles prévues par les instruments communautaires.

 

Cette décision intervient dans un climat régional marqué par des interrogations sur la gouvernance des organisations d’intégration. Elle met en lumière le rôle de la justice communautaire comme instance de régulation entre les États et les institutions.

 

Pour le Mali, cet arrêt constitue une reconnaissance de ses arguments juridiques. Il confirme que le droit communautaire peut servir de recours face aux décisions prises dans un contexte politique exceptionnel.

 

La décision de la Cour pourrait également faire jurisprudence pour d’autres différends similaires au sein de l’espace UEMOA, où les rapports entre institutions et États membres restent étroitement surveillés.

 

Gilles Yabi : « La force unifiée de l’AES ne peut pas, à elle seule, résoudre la crise sécuritaire »

Dans un entretien qu’il nous a accordé, Gilles Yabi, fondateur et directeur exécutif du think tank ouest-africain WATHI, analyse les apports et les limites de la force unifiée de l’Alliance des États du Sahel face à la crise sécuritaire. Il souligne que son efficacité dépendra d’une coordination réelle, de la protection des civils et d’une coopération régionale encore fragilisée. Propos recueillis par Massiré Diop.

La force unifiée de l’AES, lancée en décembre 2025, peut-elle réellement changer la dynamique sécuritaire en 2026 ? À quelles conditions concrètes ?

La force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (FU-AES) composée à son lancement en décembre 2025 de 5000 militaires issus des trois pays membres de l’AES peut et devrait constituer une contribution significative à la lutte contre les groupes armés divers opérant dans la région sahélienne. Elle pourra modifier le rapport de forces avec ces groupes armés dans les zones de déploiement mais elle ne me semble pas en mesure de constituer, seule, une réponse décisive à la crise sécuritaire sahélienne qui est profonde, multidimensionnelle et exige des réponses qui ne se limitent pas aux actions des armées nationales individuellement et collectivement.

Le principal apport potentiel de la Force unifiée réside dans la coordination opérationnelle transfrontalière qui sera rendue possible par un commandement unifié, là où les armées nationales ont longtemps agi de manière fragmentée, souvent de façon ponctuelle et réactive. La FU-AES s’inscrit dans la continuité d’expériences antérieures de coopération militaire, notamment les opérations conjointes dans le Liptako-Gourma, comme le plan Yéréko en 2025, mais aussi les actions à l’époque du G5 Sahel, avant les changements politiques consécutifs aux coups d’Etat. Ces initiatives ont montré que la coordination des armées et des appareils de sécurité, de défense et de renseignement est nécessaire et possible, mais qu’elle est toujours limitée dans un espace donné, essentiellement dans les zones frontalières, et qu’elle ne constitue pas un substitut aux efforts d’amélioration des réponses de chaque État concerné. La menace incarnée par les groupes armés djihadistes dans ces trois pays est vaste et diffuse. Elle ne se limite pas aux zones frontalières. Les groupes armés exploitent aussi bien l’isolement des zones rurales enclavées que les failles de gouvernance, les tensions communautaires et les fragilités économiques.

Pour que la FU-AES ait un impact réel en 2026, il me semble qu’il faut veiller à ce que la chaîne de commandement soit réellement intégrée, avec le degré de confiance entre les officiers des trois pays qui permet de prendre rapidement des décisions opérationnelles, et de les exécuter efficacement. Il faudra s’assurer que la Force ne soit pas une juxtaposition de contingents nationaux. Et il faudra s’assurer qu’elle dispose effectivement des moyens logistiques adaptés avec un accent particulier sur la mobilité terrestre et aérienne, le partage de renseignements. Une articulation claire avec les autorités civiles locales me semble aussi indispensable. Les opérations militaires qui ne s’accompagnent pas d’une volonté délibérée de protection des civils, de fourniture d’un accès minimal aux services de base et de possibilités et cadres de dialogue avec les communautés tendent à nourrir les dynamiques que les groupes armés exploitent.

La CEDEAO travaille en parallèle sur une force antiterroriste régionale : comment éviter une duplication inefficace avec la force de l’AES ?

Le risque de duplication est réel mais le cœur du problème réside dans le contexte de fragmentation politique en Afrique de l’Ouest, espace dont font partie les trois pays du Sahel central qui ont créé l’AES et qui sont ensuite sortis de la CEDEAO. J’ai toujours estimé qu’il fallait dans l’analyse distinguer la décision des dirigeants de trois États de créer un dispositif d’intégration poussé comme une confédération de celle de sortir leurs pays respectifs – et leurs populations – d’une organisation régionale plus large comme la CEDEAO. À partir du moment où les pays de l’AES ne sont plus membres de la CEDEAO, on ne peut pas s’attendre à ce que cette dernière ne se préoccupe pas de ses dispositifs de sécurité régionale et s’en remette à ceux mis en place par la Confédération de l’AES. On sait en plus dans quel contexte de défiance et d’animosité s’est opéré le divorce entre ces États sahéliens, d’une part, les pays côtiers voisins et la CEDEAO, de l’autre.

Les divergences et les tensions politiques entre certains États sont telles qu’on ne peut espérer à court terme un travail commun de l’AES et de la CEDEAO à douze États pour mettre en place une force anti-terroriste ouest-africaine. Ceci dit, je ne suis pas sûr que la priorité au niveau de la CEDEAO soit celle de la création d’une force anti-terroriste qui prendra des années encore à faire émerger, alors que le contexte sécuritaire continue à se dégrader. Il y a des alternatives plus souples, flexibles, moins coûteuses et plus réalistes qui pourraient être envisagées, donnant la priorité au partage de renseignements et éventuellement à des opérations conjointes ponctuelles aux frontières. Mais si ces alternatives ne permettent pas la jonction entre des pays comme le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire et même le Sénégal d’une part et de l’autre, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, les groupes armés continueront probablement à tirer profit du déficit de coopération régional ancré dans le déficit de confiance entre les États concernés par la menace.

Quel minimum de coopération AES–CEDEAO est aujourd’hui indispensable, sachant que la menace jihadiste s’étend désormais vers les pays côtiers et le golfe de Guinée ?

Il faut de la coopération sécuritaire au niveau opérationnel, mais c’est difficile d’aller loin dans cette direction et de partager notamment des renseignements lorsque la méfiance plutôt que la confiance règne entre les autorités politiques de pays voisins. C’est la qualité des relations bilatérales qui est déterminante en l’absence d’un cadre sécuritaire régional comme celui de la CEDEAO. Malgré toutes ses faiblesses, le dispositif de la CEDEAO permettait par exemple aux chefs d’état-major des pays membres, aux hauts responsables de la police et des services de renseignements et d’autres institutions sécuritaires des pays membres de se retrouver dans des réunions régulières, de tisser des liens de confiance qui facilitent des initiatives communes.

Lorsqu’on n’a plus ces cadres formels, il est toujours possible de coopérer entre États dans le cadre de relations bilatérales ou dans des cadres ad hoc réunissant quelques pays volontaires. À court terme, et peut-être même à moyen terme, donc pendant quelques années, les alternatives que je viens de citer sont sans doute les plus réalistes. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas pousser parallèlement la CEDEAO et l’AES à créer et à maintenir un canal de dialogue structuré sur les questions cruciales d’intérêt commun. Il ne faut juste pas oublier que ces organisations n’existent pas indépendamment de leurs États membres et que les relations entre ces États resteront déterminantes pour l’avenir de la coopération dans la région.

La question du financement des forces régionales est centrale : quelles garanties de transparence et de contrôle devraient être exigées ?

Le financement des forces régionales est toujours un défi majeur. Il renvoie de manière générale au financement de toutes les initiatives les plus stratégiques à l’échelle d’une région ou d’un groupe d’États. Que ce soit au niveau des États individuellement ou d’une région, il faut des mécanismes de transparence et de contrôle pour s’assurer que les ressources affectées à une initiative comme une force militaire soient utilisées efficacement et échappent aux formes diverses de malversations bien connues dans les pays de la région. L’absence de transparence et de mécanismes de contrôle crédibles alimente la défiance des populations et fragilise durablement la légitimité des dispositifs sécuritaires.

Des garanties minimales sont indispensables, même dans des contextes sécuritaires difficiles avec un besoin de rapidité dans les procédures, notamment l’identification claire des budgets alloués, un contrôle parlementaire ou « quasi-parlementaire », y compris en période de transition, ainsi qu’une traçabilité effective des principales dépenses militaires. Dans les faits, ces exigences se heurtent fortement aux logiques de transition politique et de secret-défense, qui tendent à restreindre l’accès à l’information et à affaiblir les mécanismes de redevabilité. Cette opacité a contribué, par le passé, à fragiliser des régimes pourtant élus, notamment dans les trois pays du Sahel central.

Les détournements liés aux équipements militaires, même lorsqu’ils ne sont pas parfaitement documentés et confirmés par la justice, constituent un problème récurrent et structurel grave dès lors que la perception populaire est celle d’une corruption au sein des forces armées et des acteurs politiques et militaires en charge de la défense et de la sécurité d’un pays. Mais il faut aujourd’hui observer que dans le Sahel et dans plusieurs autres pays de la région ouest-africaine, les pouvoirs exécutifs en place sont en roue libre et que les organisations et acteurs de la société civile ainsi que les médias indépendants ne sont plus en mesure ne serait-ce que de poser des questions sensibles aux dirigeants, comme celles qui touchent aux dépenses de sécurité.

Quels mécanismes de contrôle civil et de respect des droits humains doivent encadrer ces forces pour éviter les dérives en 2026 ?

C’est un point absolument central. Les violations des droits humains ne constituent pas seulement un problème moral ou juridique. Elles sont un facteur direct d’insécurité, car elles alimentent la défiance des populations, fragilisent la légitimité des forces de sécurité et offrent aux groupes armés un puissant levier de recrutement et de propagande. Toute stratégie sécuritaire qui néglige cette dimension est, à terme, contre-productive. Il est donc indispensable de disposer de règles d’engagement claires, connues et publiquement assumées, alignées sur le droit international humanitaire et intégrées dans la conduite quotidienne des opérations. Ces règles doivent être accompagnées de mécanismes d’enquête indépendants, capables de traiter rapidement, de manière crédible et transparente les allégations d’abus.

Plusieurs enquêtes ont été annoncées ces dernières années, notamment à la suite des événements de Moura au Mali en 2022, mais l’absence de conclusions rendues publiques continue d’alimenter le doute et le sentiment d’impunité. Par ailleurs, il est essentiel d’intégrer des formations systématiques et continues sur la protection des civils, la gestion des interactions avec les populations et la prévention des abus, y compris dans les unités engagées en opérations conjointes. Ces formations ne doivent pas être perçues comme un volet accessoire, mais comme une composante opérationnelle à part entière. Enfin, même en période de transition politique sous présidence militaire, un contrôle civil minimal demeure indispensable.

Sans mécanismes de redevabilité, les forces régionales risquent de devenir des forces autonomes, échappant à tout encadrement institutionnel et au service exclusif de leurs donneurs d’ordre au sommet des États et des armées nationales. En l’absence de garde-fous, les forces censées protéger les populations risquent, paradoxalement, de renforcer l’ancrage et la légitimité des groupes armés, compromettant ainsi les objectifs de la lutte contre l’insécurité. Et il ne faut pas oublier que l’objectif dans les pays du Sahel et dans la région ouest-africaine ne devrait pas se limiter à la lutte contre les groupes armés recourant, entre autres moyens, au terrorisme. Il doit être de créer les conditions d’un retour effectif et durable à la paix, à la stabilité et à la sécurité collective dans la région.

Birahim Soumaré : « L’enfermement diplomatique n’est pas une option »

À l’approche du sommet de Bamako des 22 et 23 décembre 2025, Birahim Soumaré analyse les enjeux diplomatiques de l’Alliance des États du Sahel. L’ancien ambassadeur plaide pour une diplomatie unifiée, ouverte et fondée sur la coopération régionale et la sécurité des populations.

Le sommet de Bamako des 22 et 23 décembre 2025 est-il, selon vous, une étape de consolidation diplomatique de l’AES ou surtout un acte politique ?

Birahim Soumaré : Le sommet de Bamako va constituer une étape importante. Il peut être perçu comme une consolidation diplomatique, mais également comme un acte politique majeur pour les États de l’AES.

Il s’agira surtout de faire en sorte que les annonces politiques, la création d’institutions et le renforcement de la coopération militaire et économique puissent se traduire par une voie diplomatique unifiée. À certains moments, des nuances ont pu être observées dans les prises de position, notamment sur des dossiers régionaux sensibles. Ce sommet pourrait permettre d’harmoniser davantage le discours, compte tenu des enjeux sécuritaires et de développement.

Les experts et les ministres des Affaires étrangères ont travaillé sur des rapports et des textes préparatoires afin de donner une structuration durable à l’Alliance. Pour autant, cette structuration doit rester ouverte.

La rupture avec la CEDEAO est-elle tenable dans la durée, ou l’AES devra-t-elle recréer des canaux de dialogue régionaux ?

Birahim Soumaré : La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO a été actée en janvier 2025. À partir de cette date, l’organisation ouest-africaine a été reconfigurée par le départ de ces trois États.

Cependant, aussi bien la CEDEAO que l’AES ont intérêt à négocier des accords bilatéraux ou ad hoc, en particulier pour les États enclavés. Les défis sécuritaires dépassent les appartenances institutionnelles.

Les groupes armés opèrent selon leurs propres logiques stratégiques, indépendamment des cadres régionaux. Il est donc indispensable d’harmoniser la coopération, notamment en matière d’échange d’informations et d’opérations, afin de limiter l’impact sur les populations.

L’exemple des tensions sur l’approvisionnement en carburant au Mali illustre la nécessité de coopérer avec les États côtiers. Les trois pays de l’AES étant enclavés, l’isolement diplomatique ne constitue pas une option viable.

Comment les États voisins non membres de l’AES devraient-ils regarder cette alliance ?

Birahim Soumaré : Certains États perçoivent l’AES comme une rupture susceptible d’affecter la stabilité de la sous-région. Il s’agit néanmoins d’une initiative souverainiste affirmée. Sur le plan politique, cette dynamique peut apparaître ambivalente, car elle met parfois en tension souverainisme et intégration régionale.

L’essentiel est que l’AES se positionne comme un acteur de sa propre trajectoire, cherchant à s’autodéterminer, sans pour autant se fermer à des partenariats avec d’autres pays, y compris avec d’anciennes puissances, dès lors que les intérêts stratégiques et ceux des populations sont respectés.

La diversification des partenariats demeure essentielle. L’AES doit rester ouverte au monde.

Après le sommet de Bamako, quel sera selon vous l’enjeu diplomatique le plus urgent pour l’AES ?

Birahim Soumaré : L’enjeu principal réside dans le renforcement de l’intégration des forces de défense et de sécurité et dans la mise en place d’une diplomatie unifiée, sans confrontation directe avec la CEDEAO. Les trois États de l’AES constituent le Sahel central et sont confrontés à des défis sécuritaires, d’influence et de désinformation majeurs.

Il existe également des risques de frictions entre États de la sous-région, ce qui impose une vigilance accrue.

Sans coordination stratégique sécuritaire à l’échelle sous-régionale, il sera difficile de contenir durablement la menace armée. Ces dynamiques sont étroitement liées à des enjeux de contrôle et d’exploitation des ressources stratégiques, soutenues par des intérêts extérieurs.

Il est important que le sommet mette en évidence ces réalités, notamment autour des ressources minières. Enfin, une évolution de la CEDEAO vers une organisation davantage centrée sur les peuples pourrait faciliter une coopération fonctionnelle avec l’AES. L’espace sous-régional ne doit pas devenir un terrain d’influence de puissances extérieures, mais un cadre de coopération équilibrée au service des populations.

 

68e sommet de la CEDEAO : un réveil sous pression

Réunis à Abuja le 14 décembre 2025, les dirigeants ouest-africains ont acté une série de décisions sécuritaires, politiques et économiques pour tenter de reprendre la main dans une région fracturée. Le communiqué final révèle une volonté de fermeté et d’accélération, sur fond de crises récentes au Bénin et en Guinée-Bissau et d’une CEDEAO désormais à douze États.

Le 68e sommet ordinaire de la CEDEAO s’est tenu à Abuja, sous la présidence du chef de l’État sierra-léonais Julius Maada Bio, avec un agenda officiellement centré sur l’avenir de la Communauté, la paix et la sécurité, l’intégration et la transformation économique et numérique.

Dans le communiqué final, l’axe sécuritaire prend une place dominante, au point de donner le ton politique de la rencontre. Les chefs d’État y réaffirment leur engagement à endiguer le terrorisme dans l’espace communautaire et condamnent la recrudescence des enlèvements, notamment d’écoliers dans le nord du Nigeria. Surtout, ils arrêtent une mesure chiffrée immédiatement lisible : la Commission est instruite de décaisser en urgence 2 850 000 dollars au profit de chacun des États membres “affectés”, à savoir le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Togo, via le Fonds régional de sécurité. Cette décision, inhabituelle par sa précision budgétaire dans un communiqué de sommet, vise à matérialiser un tournant opérationnel que l’organisation a longtemps peiné à afficher, alors même que la pression sécuritaire s’est déplacée du Sahel vers les pays côtiers.

Le communiqué s’inscrit aussi dans une logique de doctrine : l’épisode béninois est explicitement traité, avec une condamnation de la tentative de coup d’État et une mise en avant de la Force en attente. Les chefs d’État demandent en outre à la Commission de proposer des textes encadrant cette Force afin de permettre une intervention plus rapide en cas d’urgence. Cette séquence, replacée dans la chronologie des crises récentes, nourrit l’idée d’un “réveil” qui se veut désormais assumé, mais qui intervient après des années durant lesquelles la CEDEAO a été accusée de réagir tard et sous contrainte.

C’est toutefois le dossier bissau-guinéen qui donne au sommet une gravité particulière. Le communiqué ne se contente pas d’un appel général au dialogue dans la mesure où il exige la libération immédiate des détenus politiques, demande la mise en place d’une transition courte dirigée par un gouvernement inclusif, et fixe clairement un levier coercitif, en prévoyant des sanctions ciblées contre les individus ou groupes qui feraient obstacle au retour à l’ordre constitutionnel. Le texte va plus loin en autorisant la mission de la CEDEAO en Guinée-Bissau à assurer la protection des dirigeants politiques et des institutions nationales, tout en annonçant un renforcement de la mission d’appui à la stabilisation et l’envoi de démarches de haut niveau, y compris auprès des autorités militaires. À la lecture, la CEDEAO veut signifier que la “tolérance zéro” n’est plus seulement un slogan de circonstance mais un cadre d’action, même si la crédibilité se jouera, ensuite, dans l’exécution et la constance.

Au-delà des crises, le communiqué cherche à réinstaller la CEDEAO sur ses fondamentaux économiques et d’intégration, avec des messages politiques très concrets. Sur la monnaie unique ECO, les dirigeants constatent des retards et une convergence macroéconomique jugée insuffisante, et chargent la Commission de réactiver la task force présidentielle sur le programme de monnaie unique. Sur la libre circulation, ils saluent le Nigeria pour le déploiement de la carte d’identité biométrique CEDEAO, tout en relevant que sept États seulement l’ont déployée et en exhortant les autres à accélérer. Dans le commerce, la CEDEAO et l’UEMOA sont mandatées pour harmoniser les règles d’origine et traiter le dossier sensible de la taxe de solidarité communautaire.

Un autre marqueur, plus technique mais politiquement utile, concerne l’énergie : le communiqué relève la synchronisation “historique” des réseaux électriques ouest-africains interconnectés le 8 novembre 2025, tout en avertissant que les défauts de paiement des États menacent le fonctionnement du WAPP (Système d’échanges d’énergie électrique de l’Afrique de l’Ouest) et le lancement du marché régional de l’électricité. Enfin, sur le transport aérien, la Commission est chargée de travailler avec les ministères compétents pour appliquer un acte additionnel prévoyant, à compter du 1er janvier 2026, une réduction de 25 % de certaines redevances passagers et de sécurité et la suppression de taxes sur les services de transport aérien.

Le sommet assume aussi une recomposition institutionnelle de la CEDEAO à douze, sans rompre tous les liens avec les pays de l’AES. Le communiqué acte en effet la poursuite de la participation du Burkina Faso, du Mali et du Niger à la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO comme membres non-régionaux, et leur accorde un statut de membres non-CEDEAO au GIABA. Dans la même logique de réagencement, le transfert du siège de l’OOAS (Organisation Ouest-Africaine de la Santé) en Côte d’Ivoire est également acté.

CEDEAO : des mesures adoptées pour réduire le coût des billets d’avion à partir de 2026

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a arrêté une réforme destinée à alléger le coût du transport aérien dans l’espace communautaire. Adoptée par les chefs d’État et de gouvernement lors du sommet tenu à Abuja en décembre 2024, la décision entrera en application à compter du 1er janvier 2026.

La réforme prévoit l’abolition des taxes appliquées au transport aérien ainsi qu’une réduction de 25 % des redevances passagers et de sécurité. Ces dispositions sont encadrées par un Acte additionnel relatif aux redevances, taxes et frais aéronautiques, adopté au niveau communautaire. À l’approche de l’entrée en vigueur des mesures, la CEDEAO a procédé, en décembre 2025, à des communications et rappels institutionnels portant sur les modalités de mise en œuvre de la réforme.

Les charges concernées relèvent du cadre fiscal et parafiscal appliqué aux billets d’avion et aux services aéroportuaires. Elles se distinguent des tarifs commerciaux fixés par les compagnies aériennes, qui demeurent de leur ressort. La réforme vise à agir sur les composantes réglementaires du prix du billet, identifiées par les institutions communautaires comme un facteur de renchérissement des déplacements aériens dans la région.

La décision concerne les États membres de la CEDEAO au moment de l’entrée en vigueur de la réforme. Les pays ayant formellement quitté l’organisation, dont le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ne sont pas concernés par l’application de ces mesures.

La Commission de la CEDEAO est chargée du suivi de la mise en œuvre à travers un mécanisme régional de surveillance économique du transport aérien. Ce dispositif a pour mission de vérifier l’application effective des mesures par les États concernés et d’en évaluer les effets sur le secteur aérien régional.

Les autorités communautaires indiquent que l’allègement des taxes et redevances devrait contribuer à une baisse des tarifs aériens, à une augmentation du trafic passagers et à un renforcement des compagnies opérant dans l’espace communautaire. La réforme s’inscrit dans les objectifs de facilitation de la mobilité et des échanges entre les États membres.

Ces mesures sont l’aboutissement de plusieurs années de travaux menés au sein des institutions de la CEDEAO, notamment au niveau des commissions techniques et du Parlement communautaire, qui avaient relevé le poids des charges fiscales dans le coût des billets d’avion. Leur entrée en vigueur en 2026 constituera une étape importante dans l’évolution du cadre réglementaire du transport aérien ouest-africain.

Lutte contre le terrorisme : Les violences progressent malgré les initiatives régionales

La région ouest-africaine fait face à une intensification des violences armées qui oblige les organisations sous-régionales à renforcer leurs dispositifs collectifs de sécurité. Les attaques répétées contre les corridors maliens et les données alarmantes publiées par la CEDEAO, l’AES et divers organismes spécialisés témoignent d’une menace désormais pleinement transfrontalière.

La coordination sécuritaire en Afrique de l’Ouest se trouve à un moment charnière. Selon les chiffres présentés en novembre 2025 au Conseil de sécurité de l’ONU par le Président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray, l’espace communautaire a enregistré environ 450 incidents terroristes et plus de 1 900 morts entre janvier et novembre. Le Sahel central concentre à lui seul près de 80% des attaques et plus de 85% des victimes, confirmant les tendances relevées par l’ACLED et l’Index mondial du terrorisme.

Les attaques contre les convois de carburant reliant le Mali à ses ports ont mis en évidence une fragilité logistique qui dépasse les frontières nationales. Cette pression a précipité la mise en place de réponses collectives mieux structurées, fondées sur un renseignement partagé et une coordination opérationnelle renforcée.

Dans ce contexte, l’Alliance des États du Sahel s’affirme comme un acteur central, même si sa force unifiée est en phase de mise en place et loin de son plein potentiel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger multiplient néanmoins les opérations coordonnées pour sécuriser les corridors vitaux et commencent à mutualiser plus systématiquement leurs capacités de renseignement et de riposte.

Parallèlement, la CEDEAO poursuit ses propres initiatives, malgré les tensions politiques qui l’opposent à certains États sahéliens. Sa Force d’intervention régionale, annoncée en 2023, dispose d’une capacité initiale de 1 650 personnels et pourrait atteindre 5 000 hommes selon les contributions des États membres. Touray a rappelé que le terrorisme constitue désormais une menace existentielle, y compris pour les pays côtiers, où des cellules dormantes ont été détectées. Le mécanisme d’alerte précoce de la CEDEAO demeure un instrument majeur d’anticipation et d’analyse.

Des mécanismes déjà disponibles

La région bénéficie également du Processus de Nouakchott, lancé en 2013 par l’Union africaine pour renforcer la coopération sécuritaire sahélienne. Ce mécanisme facilite la circulation des renseignements et l’harmonisation des stratégies de surveillance frontalière tout en intensifiant les formations spécialisées destinées aux forces des pays membres. Son rôle est devenu plus visible à mesure que les groupes armés étendaient leurs zones d’influence.

Par ailleurs, le CEMOC, basé à Tamanrasset et réunissant l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie, est un cadre de coopération axé sur le partage du renseignement et la surveillance des zones frontalières. Bien que moins visible ces dernières années, il continue d’alimenter les échanges stratégiques entre États sahéliens, en complément des autres dispositifs régionaux.

À ces dispositifs s’ajoutent l’Initiative d’Accra et la Force Multinationale Mixte du Lac Tchad, deux architectures complémentaires dans la lutte contre l’expansion djihadiste. L’Initiative d’Accra, regroupant notamment le Ghana, le Togo, le Bénin et la Côte d’Ivoire, mène des opérations coordonnées pour contenir la progression des groupes armés vers le Golfe de Guinée. Tandis que la Force du lac Tchad, engagée contre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest, est l’un des cadres opérationnels les plus actifs du continent.

Violences armées

Pourtant, les données d’ACLED montrent que le Sahel central était en 2024 et au premier semestre 2025 l’un des foyers de violences les plus meurtriers hors zones de guerre. Les attaques visent aussi bien les villages que les forces armées et les axes économiques. L’Index mondial du terrorisme classe le Mali, le Burkina Faso et le Niger parmi les pays les plus touchés au monde.

Ces dynamiques mettent en relief à la fois la multiplication des initiatives régionales et les tensions qui subsistent entre certaines organisations. Les divergences institutionnelles ne masquent toutefois pas une réalité largement partagée. En effet, il est évident qu’aucune réponse strictement nationale ne peut enrayer une menace qui ignore les frontières et exploite les vulnérabilités structurelles des États.

Les attaques visant les civils, les services locaux et les infrastructures économiques rappellent l’urgence d’une action régionale réellement coordonnée. La protection des corridors maliens a montré que l’efficacité collective repose avant tout sur la mutualisation des moyens, la rapidité de réaction et le partage du renseignement. Malgré les dispositifs complémentaires qui se renforcent, la réponse reste encore insuffisante face à l’ampleur de la menace.

Massiré Diop

Sommet africain sur la sécurité : Le Mali et Burkina Faso absents

 Le Sommet des chefs d’état-major africains s’est tenu du 25 au 27 août 2025 à Abuja. Durant trois jours, les responsables de la sécurité ont échangé sur les perspectives de la sécurisation des territoires de l’ensemble du continent. Le Burkina Faso et le Mali n’ont pas pris part à la rencontre.

La rencontre qui a regroupé des officiers de haut rang, venus de l’ensemble du continent,  visait notamment à « discuter des défis communs du continent, parler des stratégies collectives » afin de trouver « des solutions locales aux besoins de l’Afrique en termes de défense ».

Sur les trois pays de l’AES, seul le Niger était représenté, le Burkina Faso et le Mali ayant choisi de ne pas répondre à l’invitation des autorités nigérianes.

 

En présence de nombreux chefs  d’état-major d’Afrique, les questions relatives aux menaces sécuritaires et la multiplication des groupes armés terroristes dans la région ouest-africaine, notamment, ont été abordées. Selon le chef d’état-major nigérian, Christopher Musa, il est important d’aller à une coopération en matière de sécurité en vue de mener les actions en synergie.

« La véritable sécurité ne s’obtient pas dans l’isolement », a fait savoir le chef d’état-major nigérian aux officiers présents à ce sommet.  Sans doute, un appel aux pays de l’AES qui envisagent désormais une défense commune aux trois Etats. Les tensions entre la CEDEAO et l’AES, s’étaient  accentuées, après les sanctions prises par la CEDEAO, contre le Niger, suite au coup d’Etat de juillet 2023.

 

Depuis leur retrait de la CEDEAO, en janvier 2025, les trois pays de l’AES, confrontés à des défis sécuritaires depuis plus d’une décennie, ont décidé de fédérer leurs moyens pour une lutte coordonnée contre le terrorisme. Ils ont notamment crée une force commune constituée de 5 000 hommes, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Ali Sankaré

 

Cédéao : vers l’opérationnalisation d’une brigade antiterroriste régionale

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a annoncé, le lundi 25 août 2025 à Abuja, la création d’une brigade antiterroriste de 260 000 hommes, financée à hauteur de 2,5 milliards de dollars par an. Les ministres des Finances et de la Défense se réuniront vendredi 29 août 2025, toujours dans la capitale nigériane, pour arrêter les modalités de financement et d’opérationnalisation de cette force.

La décision du 25 août s’inscrit dans une série d’initiatives déjà engagées par l’organisation régionale. En mars 2025, la Cédéao avait officiellement annoncé l’activation de sa Force en attente, considérée comme une première étape vers une riposte régionale coordonnée contre le terrorisme. Cette force de plusieurs milliers d’hommes avait été présentée comme un dispositif transitoire destiné à préparer un déploiement de plus grande ampleur.

En juin 2025, à Abuja, les chefs d’État et de gouvernement réunis en sommet ordinaire avaient entériné le principe d’une montée en puissance de cette capacité militaire, insistant sur la nécessité d’un financement durable et de mécanismes de commandement adaptés à la menace sécuritaire croissante dans la sous-région.

L’annonce de la création d’une brigade de 260 000 hommes représente l’aboutissement de ces discussions. Selon la Commission de la Cédéao, dirigée par le Dr Omar Touray, cette force sera dotée d’un budget annuel de 2,5 milliards de dollars afin de couvrir les besoins logistiques, opérationnels et de coordination.

Le calendrier prévoit désormais la réunion ministérielle du vendredi 29 août 2025 à Abuja. Celle-ci devra préciser les modalités de financement, la répartition des contributions nationales et les premières étapes de l’opérationnalisation de la brigade.

En parallèle, la Cédéao poursuit ses échanges avec l’Alliance des États du Sahel (AES) — regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger — qui a, de son côté, annoncé l’opérationnalisation d’une force unifiée de 5 000 hommes. Les discussions portent sur les formes possibles de coopération et de complémentarité entre ces deux dispositifs, dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest est devenue l’une des principales zones d’activité des groupes armés.

L’ensemble de ces décisions illustre la volonté des États ouest-africains de renforcer la coordination militaire face à l’expansion du terrorisme. La réunion de ce vendredi devrait marquer une étape décisive dans le passage de l’annonce à la mise en œuvre concrète de la brigade régionale.

CEDEAO : le sommet acte la rupture avec l’AES et annonce une réforme de fond

Réunis à Abuja ce dimanche 22 juin 2025, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont tenu leur 67e sommet ordinaire dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques liées au départ acté du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Cette session, présidée par le président nigérian Bola Ahmed Tinubu, a abouti à plusieurs décisions structurantes pour l’avenir de l’organisation régionale.

La Conférence des chefs d’État a désigné Julius Maada Bio, président de la Sierra Leone, pour assurer la présidence tournante de la CEDEAO pour l’exercice 2025–2026. Il succède ainsi à M. Tinubu, dont le mandat a été caractérisé par la tentative, restée sans effet, de dialogue avec les pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). La nomination de M. Bio intervient à un moment charnière où l’organisation, créée en 1975, cherche à réaffirmer sa légitimité face aux critiques croissantes sur son efficacité politique et sécuritaire.

Concernant le retrait de l’AES, le sommet a entériné une période de transition fixée au 29 juillet 2025, correspondant au terme du délai de six mois prévu par les textes en cas de retrait d’un État membre. La CEDEAO maintient, jusqu’à cette échéance, les discussions avec les autorités de transition de Bamako, Ouagadougou et Niamey. Les présidents du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, et du Togo, Faure Gnassingbé, poursuivent la médiation en vue d’un dialogue politique et sécuritaire structuré, bien qu’aucune avancée significative n’ait été enregistrée à ce jour.

Sur le volet sécuritaire, la Conférence a réaffirmé sa volonté d’intensifier la lutte contre le terrorisme, en mettant en œuvre les recommandations du Plan d’action régional 2020–2024, notamment à travers le déploiement d’une force conjointe. Le mécanisme de coordination avec la Force multinationale mixte, l’Initiative d’Accra et les partenaires multilatéraux comme l’Union africaine et les Nations Unies a également été reconduit.

L’ordre du jour a aussi inclus une évaluation des progrès de l’intégration économique régionale. La Commission a présenté une mise à jour technique sur la future monnaie unique, l’ECO, dont le lancement est désormais envisagé pour 2027, sous réserve de la convergence macroéconomique entre États membres. Des engagements ont été pris pour renforcer l’harmonisation fiscale, le commerce intra-régional et les mécanismes de solidarité face aux crises alimentaires et humanitaires qui affectent durablement certaines zones frontalières.

Enfin, les chefs d’État ont exprimé un consensus sur la nécessité d’une réforme institutionnelle profonde de la CEDEAO. Plusieurs délégations, notamment celle du Bénin, ont insisté sur la révision des protocoles de gouvernance, une plus grande transparence dans les prises de décisions et un recentrage sur les missions de base de l’organisation. Cette orientation pourrait donner lieu à la convocation d’un sommet extraordinaire dans les prochains mois, destiné à réviser certains textes fondamentaux.

Ce sommet, malgré l’absence des représentants des pays sahéliens en rupture, confirme la volonté des États membres de préserver un cadre régional structuré, capable d’anticiper les défis de sécurité, de développement et d’intégration. La CEDEAO devra toutefois démontrer, au-delà des déclarations d’intention, sa capacité à se réinventer dans un environnement géopolitique en recomposition rapide.

AES : Vers une union douanière

Le 15 mai 2025, les Directeurs généraux des Douanes des États de l’AES se sont retrouvés à Bamako autour de l’harmonisation des procédures douanières dans l’espace confédéral. Une étape importante destinée à faire le point sur les recommandations antérieures et à progresser vers un espace douanier unifié.

Les États de la Confédération de l’AES (Burkina Faso, Mali, Niger) sont désormais engagés dans un processus d’unification de leurs procédures et de leurs textes douaniers. Si la construction de cette nouvelle architecture juridique comporte des défis, elle s’inscrit dans la continuité logique du processus enclenché par ces États depuis leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Pour les futures négociations avec la CEDEAO, l’AES souhaite adopter une position commune, exprimée de manière collective et coordonnée, affirmant ainsi son unité. Une telle orientation ne suscite pas de blocages particuliers à ce stade. « En théorie, le retrait des États de l’AES de la CEDEAO ne devrait pas empêcher les pays de la sous-région de négocier des accords de partenariat dans des domaines stratégiques tels que la sécurité transfrontalière, les tarifs extérieurs communs, ainsi que la libre circulation des personnes et des capitaux », expliquait le Dr Abdoul Sogodogo, dans une étude intitulée « AES, Défis et Perspectives », publiée en septembre 2024.

La coexistence de plusieurs organisations dans l’espace sous-régional n’est d’ailleurs pas une réalité nouvelle, poursuit-il. Celle de la CEDEAO et de l’UEMOA en est une illustration. L’avènement de la nouvelle entité, l’AES, pourrait même représenter une opportunité pour attribuer à chaque organisation un mandat spécifique : à l’UEMOA, les questions monétaires ; à la CEDEAO, le développement intégré et la démocratisation ; à l’AES, les questions de sécurité, pour combler les lacunes des initiatives précédentes.

Dès sa création, l’AES s’est positionnée non seulement comme un instrument sécuritaire face aux défis communs, mais aussi comme un levier diplomatique et économique au service des trois États qui la composent.

Un espace intégré en construction

Avant la rencontre des Directeurs généraux des Douanes de l’AES à Bamako, plusieurs réunions avaient jeté les bases d’une coopération douanière plus étroite entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

À Niamey, en juillet 2024, la rencontre des DG des Douanes de l’AES a permis de créer des groupes de travail sur le transit, le Code des douanes, les tarifs communs et les règles d’origine. L’interconnexion des systèmes douaniers est apparue comme une priorité pour répondre aux difficultés d’approvisionnement et sécuriser les recettes douanières.

Ce processus s’est poursuivi lors de la réunion de Lomé, en septembre 2024, avec une recommandation forte en faveur de l’interconnexion des systèmes douaniers, y compris avec le Togo.

En janvier 2025, à Ouagadougou, les autorités douanières des trois pays ont évalué l’état d’avancement de cette interconnexion, notamment avec l’administration douanière togolaise.

La réunion de Bamako visait donc à dresser un état des lieux de l’évolution des chantiers engagés et des projets de textes. Parmi les dossiers examinés figuraient : l’encadrement du métier de Commissionnaire en douanes, l’adoption d’un Code des douanes unifié, l’établissement de règles d’origine spécifiques à l’AES, le régime de transit communautaire et l’élaboration de tarifs extérieurs communs (TEC) et préférentiels.

À l’issue des travaux, les Directeurs généraux ont validé le chronogramme proposé pour la finalisation du Code confédéral des douanes et des TEC entre le 28 et le 31 juillet 2025. Ils ont également fait le point sur les recommandations de Lomé : 7 sur 16 ont été réalisées, 6 sont en cours, et 3 restent à mettre en œuvre.

L’un des objectifs de cette réunion était de formuler des propositions concrètes à transmettre aux autorités de l’AES en vue des prochaines discussions avec la CEDEAO.

Interdépendance et dialogue

Le 22 mai 2025, les ministres des Affaires étrangères des pays de l’AES ont rencontré à Bamako le Président de la Commission de la CEDEAO. Cette première session de consultations visait à organiser les négociations entre les deux entités, après la formalisation du retrait de l’AES.

Les discussions ont porté sur les aspects politiques, diplomatiques, institutionnels, juridiques et sécuritaires, mais aussi sur le développement économique et social. Les deux parties ont souligné leur volonté de préserver les acquis majeurs de l’intégration régionale, en particulier la libre circulation des personnes et des biens.

La situation sécuritaire, point de friction majeur entre les États du Sahel et la CEDEAO, a également été abordée. Face à la menace persistante du terrorisme, les deux blocs ont réaffirmé leur volonté de coopérer dans ce domaine, essentiel à la stabilité régionale. Un impératif partagé dans un espace où les économies sont étroitement liées.

En 2024, 22,6% des importations du Mali provenaient de la CEDEAO, contre 31,3% pour le Burkina Faso. En 2022, les exportations du Niger vers la France, le Mali et le Burkina Faso représentaient 35,3% de son PIB. Ses importations – évaluées à environ 4 milliards de dollars – provenaient principalement de la France, de la Chine et des États-Unis.

Cadre parallèle avec l’UEMOA

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger restent membres de l’UEMOA. Dans son rapport annuel 2024, l’Union mentionne des progrès en matière d’union douanière, notamment avec l’élaboration d’un avant-projet de règlement sur les procédures simplifiées de dédouanement.

La Commission a poursuivi ses efforts pour dématérialiser l’octroi d’agrément de l’origine et a reconnu l’origine communautaire de 111 produits. Elle a aussi renforcé le système d’alerte contre les entraves à la libre circulation et au droit d’établissement. Toutefois, elle admet que la mise en œuvre de ces dispositifs reste incomplète. Des campagnes de plaidoyer, de sensibilisation et de renforcement des capacités ont été menées dans les postes de contrôle pour améliorer la situation sur les corridors commerciaux.

Trois mois après la sortie formelle de la CEDEAO, les autorités de l’AES se sont réunies à Bamako le 28 mars 2025. Dans une logique d’autofinancement, elles ont adopté un prélèvement communautaire de 0,5% sur les importations provenant de pays tiers non membres de l’AES, à l’exception des États de l’UEMOA, de l’aide humanitaire et des biens diplomatiques. Ce prélèvement (PC-AES) concerne uniquement les pays n’ayant pas d’accord douanier avec l’AES. L’issue des négociations en cours avec la CEDEAO permettra de savoir si cette mesure s’y appliquera.

Vers une Banque confédérale

Le 16 janvier 2025, les États de l’AES ont entamé des discussions sur la création d’une Banque d’investissement. Le 23 mai 2025, les ministres des Finances de l’AES ont adopté les documents fondateurs de la Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement (BCID). Doté d’un capital initial de 500 milliards de francs CFA, cet instrument vise à financer des projets structurants dans les secteurs de l’agriculture, de l’énergie, de l’éducation et de l’industrialisation.

Estimée à 6,9% du PIB de la CEDEAO et à 28,4% de celui de l’UEMOA, la production économique de l’AES reste encore modeste, mais ses États membres souhaitent se doter d’un instrument vital pour soutenir leur développement.

Les défis sont immenses pour cette nouvelle institution, pensée pour réduire la dépendance des économies aux financements extérieurs. Elle devra répondre aux nombreuses attentes, notamment en matière de dynamisation des économies locales, de lutte contre le chômage des jeunes, de promotion de l’entrepreneuriat et de modernisation des infrastructures.

CEDEAO : 50e anniversaire sous le signe de la résilience  

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a célébré ce mercredi son cinquantième anniversaire à Lagos, au Nigeria. Fondée en 1975 par 15 États, l’organisation régionale traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus sensibles de son histoire, marquée par le retrait officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger — désormais regroupés au sein de la Confédération AES.

La cérémonie, tenue à l’Eko Hotel & Suites en présence de onze chefs d’État, a été présidée par Bola Ahmed Tinubu, président du Nigeria et président en exercice de la CEDEAO. Dans un discours volontariste, il a rappelé que l’intégration régionale restait « une nécessité vitale pour relever les défis sécuritaires, économiques et sociaux ». Avec un PIB cumulé estimé à 761 milliards de dollars et une population dépassant les 400 millions d’habitants, l’espace CEDEAO représente le plus vaste marché régional du continent après la SADC.
Pourtant, l’absence des trois États sahéliens a conféré à l’événement un ton nettement moins consensuel. Le départ formalisé en janvier 2024 par Bamako, Ouagadougou et Niamey a réduit le nombre d’États membres à douze, rompant l’unité politique que l’organisation s’était efforcée de préserver depuis les années 1990.
Le poids croissant de l’AES
Créée officiellement en septembre 2023, puis transformée en Confédération en juillet 2024, l’AES regroupe plus de 70 millions d’habitants sur une superficie équivalente à 2,4 millions de km². L’AES a revendiqué son droit à une intégration alternative, fondée sur « la souveraineté assumée, la coopération de sécurité horizontale et le développement endogène ». Les trois États membres justifient leur départ de la CEDEAO par une série de sanctions jugées injustes, un manque de concertation et un éloignement des priorités sahéliennes.
Depuis leur retrait, l’AES travaille à la mise en place de son propre tarif extérieur commun, d’un passeport confédéral et d’un mécanisme de défense mutuelle. Autant d’initiatives qui résonnent comme une rupture avec les normes communautaires portées par Abuja.
Des signes de dialogue à Bamako
Le 22 mai 2025, dans un geste d’apaisement, le président de la Commission de la CEDEAO, Dr Omar Alieu Touray, a entamé à Bamako une série de consultations discrètes avec les ministres des Affaires étrangères des pays de l’AES. Cette première réunion « historique », visait à définir un cadre de dialogue sur les conséquences juridiques et techniques du retrait de la CEDEAO.
Reçu le lendemain par le général Assimi Goïta, président de la Transition malienne et président en exercice de la Confédération, le chef de la Commission a exprimé son attachement à la stabilité régionale et à la préservation des acquis communs, notamment en matière de libre circulation, d’électricité et d’infrastructures transfrontalières.
Malgré ces signaux d’ouverture, le fossé reste profond. La CEDEAO continue de plaider pour la réintégration à terme des pays sahéliens dans son giron. Mais les capitales de l’AES, elles, semblent vouloir construire une architecture propre, fondée sur une lecture réaliste des alliances militaires et économiques.
Alors que l’organisation célèbre un demi-siècle d’existence, la question de son avenir reste ouverte. Peut-elle encore incarner l’unité ouest-africaine sans ses membres sahéliens historiques ? Ou doit-elle accepter une coexistence institutionnelle, marquée par des pôles d’influence différenciés ?
Une chose est sûre, l’anniversaire des 50 ans de la CEDEAO restera comme celui d’un tournant. Moins festif, plus géopolitique.

Mali–CEDEAO : Bamako relance le dialogue ouest-africain dans un esprit de responsabilité

Bamako a été le théâtre, le 22 mai 2025, d’une rencontre diplomatique d’une portée exceptionnelle. Les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Niger et du Burkina Faso, regroupés au sein de la Confédération des États du Sahel (AES), ont tenu des consultations directes avec le président de la Commission de la CEDEAO, le Dr Omar Alieu Touray.

Cette initiative intervient à un moment charnière, quelques mois après le retrait officiel des trois États de l’organisation sous-régionale. Elle marque une tentative sérieuse de renouer les fils du dialogue entre deux blocs que tout semblait opposer jusqu’ici.

Les entretiens ont permis l’adoption d’un relevé de conclusions servant de base au lancement de futures négociations. Dans une atmosphère jugée constructive par toutes les parties, les représentants ont convenu de préserver les droits fondamentaux acquis au fil de l’intégration régionale. La libre circulation des personnes et des biens reste garantie jusqu’à la mise en place de nouveaux accords. Loin des déclarations symboliques, ce cadre de discussions pose les fondations d’un mécanisme de coopération qui pourrait s’avérer décisif pour les millions de citoyens concernés.

Le climat sécuritaire a largement orienté les débats. La situation dans le Sahel est critique. Selon le rapport 2024 de l’Index mondial du terrorisme, le Burkina Faso est désormais classé premier pays le plus touché au monde, avec près de deux mille morts et 258 attaques enregistrées en une année. Le Niger connaît une dégradation brutale avec une hausse de 94 % du nombre de décès liés au terrorisme, atteignant 930 victimes. Le Mali occupe la troisième place mondiale du classement, consolidant le triste constat selon lequel les trois pays de l’AES cumulent à eux seuls plus de 4 700 morts liés au terrorisme en 2024. Ces chiffres sont glaçants. Ils confirment que le Sahel central concentre aujourd’hui plus de la moitié des victimes du terrorisme dans le monde. Dans ce contexte, la relance du dialogue initiée à Bamako dépasse le cadre diplomatique pour devenir une nécessité humanitaire et stratégique.

Au-delà de la sécurité, l’économie constitue un autre défi majeur. En 2024, le PIB réel du Mali est estimé à 18,3 milliards de dollars, avec une croissance de 4 % portée par les performances agricoles, malgré des ralentissements dans le secteur industriel. Le Niger a enregistré une croissance remarquable de 9,9 %, grâce à la reprise minière et à la hausse des investissements publics. Le Burkina Faso a, pour sa part, maintenu une croissance de 5,5 %, malgré la pression sécuritaire persistante. L’ensemble de l’espace AES, fort de plus de soixante-dix millions d’habitants, génère un PIB cumulé supérieur à 62 milliards de dollars. Pourtant, les besoins restent immenses et les déséquilibres flagrants. La vulnérabilité alimentaire, la dépendance énergétique et l’accès limité aux services sociaux de base aggravent les fractures.

Nouvelle ère

Les autorités présentes à Bamako ont reconnu l’urgence d’ouvrir une nouvelle ère de coopération, dans le respect des choix souverains et des intérêts des populations. L’idée d’une rupture brutale est désormais dépassée. Le ton, désormais, est à la réinvention. L’avenir dira si cette rencontre constitue une simple trêve diplomatique ou l’amorce d’une nouvelle architecture régionale plus souple, plus réaliste, et centrée sur les besoins concrets des citoyens.

La tenue des consultations du 22 mai 2025 introduit une nouvelle phase dans les relations entre les parties concernées. Dans un environnement régional traversé par des ruptures et des incertitudes, le choix d’un échange direct et structuré témoigne d’un repositionnement stratégique. À mesure que les tensions institutionnelles se recomposent, la mise en place d’un canal de discussion offre une base de travail susceptible de faire évoluer les équilibres. La suite dépendra de la capacité des acteurs à ancrer ce dialogue dans des mécanismes concrets, visibles et durables, au bénéfice des populations sahéliennes.

Liberté de la presse en Afrique de l’Ouest : Entre espoirs et reculs

Le dernier classement de Reporters Sans Frontières (RSF) révèle une situation contrastée en Afrique de l’Ouest. Si certains pays enregistrent des avancées notables, d’autres connaissent des reculs préoccupants.

Au Burkina Faso, la situation s’est nettement détériorée. Le pays, confronté à une explosion de la désinformation alimentée par la menace sécuritaire, a chuté de 19 places, passant de la 86ème position en 2024 à la 119ème dans le nouveau classement.

RSF impute cette dégringolade à la montée de l’insécurité et à l’instabilité politique, liée aux deux coups d’État, survenus en janvier et en septembre 2022, qui ont « considérablement dégradé les conditions d’accès à une information plurielle et l’exercice d’un journalisme libre ».

L’autre pays membre de la Confédération AES, le Niger, a également régressé en matière de liberté de la presse. Cependant, ce recul de 3 places (de la 80ème en 2024 à la 83ème en 2025) est le moins important au sein de l’AES.

Cette disparité dans l’AES se retrouve également dans la CEDEAO, l’autre organisation sous-régionale. La Côte d’Ivoire a perdu 11 places et est désormais classée 64ème, tandis que le Sénégal continue de progresser dans ses efforts pour garantir une liberté de presse accrue dans le pays.

Avec 20 places gagnées par rapport au classement 2024, le pays de la Téranga se positionne comme l’un des plus sûrs pour l’exercice du journalisme et le travail des médias en Afrique occidentale.

Cependant, c’est le Cap-Vert (30ème), 3ème en Afrique derrière l’Afrique du Sud et la Namibie, qui vient en tête du classement RSF pour la région ouest-africaine. « Le pays se distingue dans la région par un cadre de travail favorable pour les journalistes. La liberté de la presse est garantie par la Constitution », souligne le rapport.

Même si, de son côté, la Gambie n’a pas progressé et a conservé sa place de 58ème du classement précédent de 2024, le pays montre des signes positifs en matière de liberté de la presse depuis quelques années.

Des avancées telles que des réformes législatives, notamment l’adoption d’une loi d’accès à l’information et la dépénalisation de la diffamation, ont contribué à une baisse des attaques visant les journalistes et à une amélioration du climat médiatique.

Mohamed Kenouvi

Modibo Sidibé : « La démocratie ne se décrète pas, elle s’organise et se nourrit de participation »

Président du parti Les Fare Anka Wili et du Comité stratégique du M5-RFP Malikura, Modibo Sidibé aborde les enjeux de la Transition au Mali : gouvernance, sécurité, libertés, services sociaux, intégration régionale… Il appelle à un sursaut démocratique fondé sur l’inclusivité, la responsabilité et la transparence. Propos recueillis par Massiré Diop.

Pensez-vous que les conditions actuelles permettent l’organisation d’élections libres, transparentes et crédibles au Mali ?

Le mouvement de l’Appel du 31 mars, dont le M5-RFP Mali Kura est membre, s’est exprimé à ce sujet. Nous sommes dans une période transitoire qui, comme toute transition, doit impérativement aboutir à un retour à l’ordre constitutionnel à travers des élections. Cela implique un dialogue ouvert et inclusif entre les autorités, les acteurs politiques, la société civile et les forces vives du pays pour convenir d’un calendrier électoral clair, assorti de garanties sur les conditions d’organisation.

Il ne suffit pas d’organiser des élections, encore faut-il qu’elles soient crédibles, transparentes et conformes à l’esprit de la nouvelle Constitution. Cela suppose aussi une volonté politique affirmée de mettre en place les dispositifs techniques, logistiques et institutionnels adaptés. La Transition n’a de sens que si elle permet une refondation du système, une réforme du cadre électoral et un retour durable à une gouvernance démocratique.

Le M5-RFP Malikura envisage-t-il de désigner un candidat unique pour la prochaine présidentielle ?

Depuis plusieurs mois, le M5-RFP Malikura a clairement exprimé son engagement dans une troisième phase de son combat : la conquête du pouvoir à travers les urnes, pour mettre en œuvre les valeurs et objectifs du Mali Kura. Nous travaillons à la construction d’un projet politique partagé, autour duquel nous pourrons rassembler nos forces et les élargir à tous ceux qui partagent nos valeurs et notre projet. L’idée d’un candidat unique est bien actée : il  portera en toute légitimité ce projet collectif. C’est dans ce cadre que les procédures internes seront définies afin de désigner un candidat qui incarne les principes de refondation, de souveraineté et de justice sociale que nous défendons.

Quelle est votre position sur la réforme de la Charte des partis visant à réorganiser le paysage politique ?

Il est indéniable que notre système politique souffre de nombreux dysfonctionnements : prolifération de partis sans projet réel, nomadisme politique, manque d’éthique. Mais une simple réforme technique ne suffira pas. Le véritable enjeu, c’est la refondation du politique autour de quatre axes : un renouveau de la démocratie, de la gouvernance, du politique lui-même et surtout du citoyen. La classe politique doit faire son introspection, scruter les pratiques politiques négatives, afin de redonner du sens à l’engagement politique et de recentrer l’action publique sur les valeurs de servir, d’être au service, d’intérêt général et de responsabilité. Ce n’est pas tant le nombre de partis qui pose problème, mais la qualité de leur engagement. La réforme doit donc être accompagnée d’un véritable dialogue politique, d’un Code d’éthique partagé et d’une politique d’appui aux partis politiques basée sur des critères d’information et d’éducation citoyenne, de représentativité et de transparence.

S’agissant du mode de « financement » des partis politiques, le M5-RFP MaliKura propose le décrochage des recettes fiscales annuelles (0,25%) dont la hausse constante provoque une croissance automatique de l’appui aux partis sans raison aucune et de convenir plutôt d’un montant révisable périodiquement, de moduler les critères en ajoutant à l’existence légale un élu au moins et davantage d’équité dans la répartition.

La Confédération AES peut-elle, selon vous, jouer un rôle moteur dans l’intégration régionale ?

La CEDEAO est une construction régionale importante, issue d’une vision historique d’intégration ouest-africaine que les peuples ont soutenue dès les années 1990. Le Mali y a longtemps joué un rôle actif. Cela dit, les décisions récentes, notamment en matière de sanctions, ont mis en lumière ses limites et suscité de profondes interrogations. La Confédération AES, en tant qu’espace de coopération sécuritaire et politique, peut représenter une dynamique complémentaire si elle est portée par une vision stratégique claire. Mais l’objectif ne doit pas être de fragmenter la région. Il faut travailler à une CEDEAO refondée, au service des peuples, intégrant les aspirations légitimes des États membres à plus de souveraineté et d’efficacité. L’intégration régionale ne doit pas être sacrifiée mais repensée, pour devenir plus juste, plus solidaire et plus respectueuse des réalités de chaque nation.

Quels avantages concrets le Mali peut-il espérer de l’AES sur les plans économique, sécuritaire et monétaire ?

L’AES peut constituer dans la CEDEAO un pôle de stabilité et de développement, une plate-forme pertinente pour renforcer la coopération en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme. Elle y trouvera la profondeur stratégique utile.

La CEDEAO a engrangé des acquis importants en matière d’intégration régionale et il ne faut ni l’oublier ni vouloir en déprécier la portée. C’est le cas de la liberté de circulation au sein de l’espace communautaire, du droit d’établissement, de certains projets d’infrastructures, de corridors économiques, d’interconnexions énergétiques, d’une monnaie commune en gestation, pour ne citer que cela.

L’AES, comme pôle de stabilité et de développement, peut être un levier pour nos pays, qui partagent des défis communs en matière notamment de sécurité, de développement économique et d’aménagement du territoire. Cette alliance ne doit pas être guidée par l’isolement, mais par une vision d’intégration régionale et continentale au service des citoyens.

Comment soulager les Maliens face à la pression fiscale croissante, notamment avec les taxes sur les télécommunications ?

Nous avons exprimé notre désaccord dans un communiqué conjoint du M5-RFP Malikura et du parti YÉLÉMA, sur la taxe imposée aux usagers des télécommunications. Non seulement elle pèse lourdement sur les citoyens, déjà éprouvés, mais nous avons aussi dénoncé le fait que les fonds issus de cette taxe soient logés à la Présidence, sans mécanisme clair de transparence ni de redevabilité.

La mobilisation des ressources publiques est légitime, mais elle doit reposer sur une gouvernance éthique, équitable et responsable. C’est pourquoi nous appelons à un véritable choc de gouvernance, fondé sur l’utilité de la dépense publique, le respect du citoyen et la traçabilité des fonds collectés.

Si des sacrifices sont nécessaires, alors ils doivent être partagés et orientés vers des résultats tangibles pour la population, en matière notamment d’infrastructures économiques et d’accès aux services sociaux de base.

La crise entre le SYNABEF et EDM-SA illustre les tensions sociales dans les entreprises publiques. Quelles solutions proposez-vous pour renforcer le dialogue social ?

Le dialogue social doit être une constante, pas une option. Trop souvent, les conflits éclatent parce que les mécanismes de concertation ne sont pas respectés ou sont instrumentalisés. Il est urgent d’institutionnaliser un cadre de négociation permanent entre les syndicats, les directions d’entreprises publiques et l’État. Les partenaires sociaux doivent être considérés comme des acteurs à part entière du développement. Il faut restaurer la confiance à travers la transparence, l’écoute, la recherche de compromis durables, et, surtout, l’implication des travailleurs dans la gouvernance des entreprises. La paix sociale est un pilier de la performance économique et de la stabilité nationale.

Une Charte nationale pour la paix et la réconciliation est en cours d’élaboration. Est-il possible de bâtir une paix durable sans inclure toutes les parties prenantes ?

Une paix durable ne peut se construire sans un dialogue inclusif, franc et structuré. La méthode employée aujourd’hui pour la Charte nationale nous interpelle. Il ne suffit pas d’écrire un texte et de le proclamer au nom de la paix. Il faut construire une adhésion nationale autour des principes, des objectifs et des mécanismes de réconciliation. Le dialogue, même difficile, est la seule voie pour fonder une paix authentique. Le Mali que nous avons en commun a besoin d’une démarche qui respecte les sensibilités, implique toutes les composantes de la Nation, y compris celles qui sont critiques ou marginalisées, et s’ancre dans les principes républicains et démocratiques consacrés par notre Constitution. Nous l’avons toujours dit, il nous faut un Agenda consensuel de sortie de crise du Mali.

L’insécurité persiste malgré le renforcement des FAMAs. Quelle stratégie complémentaire proposez-vous pour restaurer la sécurité ?

Je salue d’abord les FAMAs et je rends hommage à leur bravoure, à leur engagement et aux sacrifices qu’ils consentent quotidiennement pour assurer la sécurité du territoire national et des populations maliennes, souvent au prix de leur propre vie.

La réponse à la crise ne peut pas être uniquement militaire. Il faut un véritable triptyque Sécurité, Développement et Gouvernance locale. Les populations doivent sentir la présence de l’État, non seulement à travers les forces armées, mais aussi par l’accès aux services publics, à la justice, à l’éducation et à la santé. Il faut associer les communautés aux stratégies locales de sécurité, renforcer la cohésion sociale et donner aux collectivités les moyens d’agir. Il est également essentiel de refonder notre système de défense pour l’adapter aux réalités, actuelles et futures. La sécurité durable repose sur la confiance entre l’État et les citoyens.

La lutte contre la corruption reste une priorité nationale. Qu’en pensez-vous ?

Il faut passer des discours aux actes. Faut-il rappeler ici les recommandations pertinentes des États généraux sur la Corruption et la délinquance financière? La lutte contre la corruption doit devenir une politique d’État, avec des institutions fortes, indépendantes et crédibles. Nous proposons de renforcer les organes de contrôle (BVG, OCLEI, Justice) en leur garantissant autonomie et protection, tout en instaurant un système de redevabilité citoyenne, à travers la publication systématique des rapports de gestion, de contrôle et de suivi des recommandations. Il faut aussi renforcer la formation éthique dans l’administration, instaurer des sanctions exemplaires et revoir les circuits de dépenses pour réduire les zones d’opacité. Enfin, nous militons pour l’adoption d’un Pacte de gouvernance éthique signé par tous les dirigeants publics, engageant leur responsabilité personnelle.

Face à l’immigration clandestine, notamment des jeunes, quelles réponses structurelles envisagez-vous ?

L’immigration clandestine est un drame révélateur de l’ampleur de la crise. Elle traduit l’absence de perspectives, la perte d’espoir. Quand les jeunes prennent la mer au péril de leur vie, c’est un cri. Ce que nous devons faire, c’est de recréer l’espérance ici. Cela passe par l’éducation, la formation professionnelle, l’emploi, l’inclusion économique et sociale. Il faut aussi que l’État montre qu’il est là pour eux. Si un jeune se sent utile chez lui, il ne partira pas. Il faut faire du territoire national un espace d’opportunités, pas de survie.

Si vous deviez choisir une priorité pour le Mali, laquelle serait-ce ?

La priorité, c’est de rétablir la confiance. Cela commence par une gouvernance exemplaire, un État juste, éthique et efficace. Ensuite, il faut remettre l’éducation et la santé au cœur de la République. Investir dans les services de base, les infrastructures et réorganiser notre économie pour qu’elle crée de la valeur et de l’emploi. Il faut aussi réconcilier les Maliens entre eux et avec leurs institutions. Le pays a besoin de paix, de justice et d’un projet fédérateur. C’est cette vision que je défends, dans la fidélité aux idéaux du MaliKura.

Le retrait du Mali de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) suscite le débat. Quelle est votre lecture de cette décision ?

Il faut replacer cette décision dans son contexte historique. Le Mali a été à l’initiative de la tenue à Bamako du Symposium francophone sur le bilan des pratiques démocratiques, qui a adopté la Déclaration de Bamako de 2000, qui posait les fondements démocratiques que les États membres devaient respecter. Cette déclaration engageait l’OIF à défendre la démocratie, l’État de droit et les droits de l’Homme. Bamako a abrité en 2005 les travaux d’évaluation de cette Déclaration.

L’OIF ne se résume pas au partage d’une langue, c’est aussi un cadre de coopération en matière d’éducation, de culture et d’économie.

La refondation est au cœur du discours politique. Que signifie-t-elle concrètement pour vous ?

La refondation ne peut être un simple slogan. Elle doit se traduire par des transformations concrètes dans la manière de gouverner, d’éduquer, de rendre justice, de répartir les ressources. Refonder, c’est reconstruire le contrat social entre l’État et les citoyens. Cela implique des institutions légitimes, une démocratie vivante, une économie au service du peuple. C’est aussi refonder l’éthique publique et la responsabilité individuelle. Ce n’est ni un repli identitaire ni un rejet du monde, mais une exigence de dignité, d’efficacité et de souveraineté bien assumée.

De nombreuses voix s’élèvent contre les restrictions des libertés publiques. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Il ne faut jamais perdre de vue que la Charte de la Transition, la Constitution du 22 juillet 2023 et même la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, ratifiée par notre pays, affirment toutes notre engagement pour les libertés fondamentales. C’est un socle que nul ne devrait piétiner.

Aujourd’hui, nous voyons une montée des atteintes aux libertés : détentions arbitraires, restrictions à la presse, interdictions de manifestations. Cela est contraire à l’esprit même de la Transition. On ne peut pas parler de refondation démocratique tout en restreignant les droits des citoyens. Les libertés publiques sont non négociables. Elles sont le miroir de la vitalité démocratique du pays. Il ne faut jamais perdre de vue le sens du 26 mars et ses acquis. Nous appelons à leur respect strict, sans condition et à la libération des détenus d’opinion, parce que le Mali démocratique ne devrait pas en avoir.

Santé et éducation restent inégalement accessibles, surtout en zones rurales. Comment y remédier ?

L’éducation et la santé sont les deux piliers du développement humain. Des efforts ont été faits, c’est vrai, mais les inégalités persistent, notamment dans les zones rurales. Le problème, ce n’est pas seulement l’existence d’écoles ou de centres de santé, mais leur qualité, leur accessibilité et leur adéquation aux réalités locales.

Dans le domaine de la santé, nous avons trois secteurs : le public, le privé et le communautaire. Il faut les renforcer tous, avec une attention particulière au niveau primaire, souvent le parent pauvre du système. Cela passe par des moyens, des équipements, mais aussi une gouvernance rigoureuse.

Pour l’éducation, il faut une vision claire. Les enfants doivent pouvoir aller à l’école partout, apprendre dans leur langue maternelle si besoin, accéder à des formations techniques, professionnelles et universitaires. Il faut également valoriser les filières courtes, développer des instituts technologiques et ne pas avoir uniquement une vision académique classique. L’éducation doit déboucher sur des compétences utiles à la société, à l’économie, au développement local. C’est une vision intégrée, inclusive et territorialisée que nous portons.

Avec les multiples reports des élections locales et l’installation de délégations spéciales, comment garantir une gouvernance locale représentative ?

Ce qui se passe aujourd’hui est extrêmement préoccupant. Le report des élections locales à répétition et l’installation systématique de délégations spéciales nous éloignent de l’esprit républicain et démocratique de la Décentralisation. On assiste à une mise sous tutelle des collectivités, à une confiscation de la parole des citoyens.

Or la gouvernance locale, c’est le socle de la participation citoyenne. C’est là que les décisions doivent être prises, au plus proche des besoins réels. Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est un affaiblissement de l’ancrage local de la démocratie, une rupture du lien de confiance entre élus et populations.

Il faut rétablir l’élection comme mode normal de désignation des responsables locaux et cesser d’improviser des solutions administratives. Il faut aussi repenser les relations entre l’État et les collectivités : redonner les compétences, transférer réellement les ressources et professionnaliser la gestion locale. La démocratie ne se décrète pas, elle s’organise, elle se nourrit de participation, d’échanges, de transparence. Il en va de la stabilité de nos territoires et de la confiance dans nos institutions.