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Panafricanisme : L’unité continentale face aux recompositions géopolitiques

Face à l’affirmation des souverainetés, aux crises sécuritaires persistantes et aux nouvelles alliances régionales, l’Afrique redéfinit progressivement ses équilibres politiques…

Face à l’affirmation des souverainetés, aux crises sécuritaires persistantes et aux nouvelles alliances régionales, l’Afrique redéfinit progressivement ses équilibres politiques et diplomatiques. Une dynamique qui relance le débat sur l’avenir du projet panafricain et sur l’intégration continentale.

Soixante-trois ans après la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue Union africaine (UA) en 2002, le continent semble partagé entre une volonté d’émancipation et une fragmentation croissante des espaces régionaux.

Au Sahel, l’émergence de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES), portée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, illustre la nouvelle dynamique souverainiste qui traverse une partie de l’Afrique.

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Dans le même temps, les tensions entre organisations régionales, les conflits armés persistants et les divergences diplomatiques révèlent les limites actuelles du projet d’intégration continentale.

Pour le Dr Jean-François Marie Camara, enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences administratives et politiques de Bamako, le panafricanisme ne traverse pas une crise, mais vit plutôt une « transformation ».

Selon lui, la montée des discours souverainistes dans plusieurs pays africains, notamment au Sahel, s’explique largement par « l’échec de l’intervention de la communauté internationale dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ». Un contexte qui, ajoute-t-il, a favorisé « la montée du rejet de l’Occident ».

Souveraineté revendiquée

Dans plusieurs capitales africaines, la souveraineté est devenue un marqueur politique central. Cette dynamique s’exprime particulièrement au Sahel, où les autorités de l’AES défendent une autonomie diplomatique et sécuritaire accrue.

Pour Birahim Soumaré, ancien diplomate, ces recompositions ne sont pas totalement nouvelles. Elles s’inscrivent, selon lui, dans la continuité historique des années post-indépendance, lorsque des figures comme Kwame Nkrumah, Modibo Keita ou Gamal Abdel Nasser cherchaient déjà à inscrire l’Afrique dans une logique de non-alignement.

L’ancien ambassadeur du Mali en Turquie estime qu’aujourd’hui le continent connaît « une profonde mutation des relations internationales africaines », marquée par l’arrivée de nouveaux partenaires stratégiques : la Russie, la Chine, la Turquie, l’Inde et les monarchies du Golfe. Dans le cas du Mali, souligne-t-il, le départ de la France s’est accompagné de nouvelles coopérations militaires avec Moscou et Ankara.

Cette reconfiguration géopolitique ne signifie toutefois pas, pour tous les observateurs, une fragmentation du continent. L’analyste géopolitique Abdoulaye Tamboura relativise cette lecture : il estime qu’il faut plutôt parler d’une « reconsidération de la question de souveraineté et du partenariat stratégique ». À ses yeux, ce phénomène dépasse largement le Sahel et se retrouve dans plusieurs autres pays africains.

Pour autant, les divergences stratégiques entre États africains deviennent de plus en plus visibles. « Il n’y a pas une Afrique mais des pays africains, avec des intérêts différents », insiste Abdoulaye Tamboura, évoquant les écarts politiques, culturels et géostratégiques entre les régions du continent.

AES et nouvelles lignes de fracture

L’un des principaux symboles de ces recompositions est l’AES, créée dans un contexte de rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Pour le Dr Jean-François Marie Camara, cette alliance constitue « une nouvelle dynamique » visant à harmoniser les politiques sécuritaires et diplomatiques des trois États sahéliens.

Sur le terrain sécuritaire, cette coopération est régulièrement présentée comme un modèle par certains analystes. Yacouba Sogoré souligne que les crises sécuritaires ont poussé les trois pays à « mutualiser leurs forces et leurs efforts » face à une menace commune. Il cite notamment la mise en place de la Force Unifiée de l’AES, déployée dans la zone des trois frontières et intervenue lors de l’attaque du 25 avril dernier au Mali.

Selon lui, cette réactivité contraste avec la lourdeur des mécanismes régionaux classiques. « Ce que nous n’avons malheureusement pas vu de la part de la CEDEAO », affirme-t-il, estimant que la Force Unifiée de l’AES « doit inspirer au-delà même du Sahel ».

Cependant, cette nouvelle dynamique régionale contribue aussi à accentuer certaines fractures politiques sur le continent. Les tensions entre l’AES et la CEDEAO illustrent les difficultés croissantes des organisations régionales à maintenir une cohésion politique durable.

Birahim Soumaré considère que l’intégration africaine « a montré ses limites », notamment face aux enjeux sécuritaires, qui ont progressivement pris le dessus sur les ambitions économiques et commerciales initiales des organisations sous-régionales.

Les lignes de fracture dépassent d’ailleurs l’Afrique de l’Ouest. En Afrique centrale, le Rwanda s’est retiré en juin 2025 de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), sur fond de divergences persistantes avec certains États membres, notamment autour du conflit dans l’est de la RDC. Une illustration supplémentaire des tensions qui traversent aujourd’hui les espaces régionaux africains.

Malgré ces crispations, Abdoulaye Tamboura appelle à éviter toute logique d’opposition frontale entre l’AES et la CEDEAO. Selon lui, les deux espaces ont intérêt à travailler ensemble dans la lutte contre le terrorisme et la promotion de l’économie sous-régionale. « La division n’arrange personne », avertit-il.

Mécanismes fragilisés

Les crises sécuritaires persistantes au Sahel, au Soudan et dans l’est de la RDC mettent également en lumière les limites des mécanismes africains de gestion des conflits.

Yacouba Sogoré rappelle toutefois que le continent dispose de nombreux outils institutionnels : Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, Force africaine en attente, systèmes d’alerte précoce et mécanismes régionaux de médiation. Toutefois, selon lui, ces dispositifs peinent à produire des résultats durables, en raison des divergences de visions entre États africains.

L’analyste sécuritaire cite plusieurs exemples de tensions bilatérales, telles que les accusations du Mali contre l’Algérie, les différends entre le Niger et le Bénin, les tensions entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, ou encore le conflit persistant entre le Rwanda et la RDC. Dans ce contexte, explique-t-il, « l’arbitrage des litiges par l’Union africaine devient problématique ».

Abdoulaye Tamboura partage en partie ce constat. Selon lui, l’Union africaine « a montré ses limites » dans la gestion des crises, notamment faute de moyens financiers et militaires suffisants. Il estime également que les institutions africaines souffrent d’un déficit de confiance de la part des États eux-mêmes.

À en croire Birahim Soumaré, les contradictions politiques entre États membres empêchent également l’Union africaine de jouer pleinement son rôle diplomatique. « Les États membres, par leurs divergences politiques ou leurs alliances partenariales, empêchent tout positionnement clair face aux grands enjeux du monde », analyse l’ancien diplomate.

Panafricanisme en mutation

Malgré ces fractures, plusieurs observateurs refusent de parler d’un effondrement du projet panafricain. Pour M. Soumaré, souveraineté nationale et ambition panafricaniste ne sont pas incompatibles. Il y voit au contraire « une complémentarité » dans un monde où aucun État ne peut véritablement évoluer seul.

Même son de cloche chez Yacouba Sogoré, qui estime que les défis sécuritaires actuels peuvent finalement renforcer l’idéal panafricain. L’analyste sécuritaire évoque notamment les initiatives de rapprochement entre pays de la CEDEAO et de l’AES, comme la nouvelle stratégie du Togo pour le Sahel lancée en avril dernier à Lomé.

Selon le Dr Jean-François Marie Camara, le véritable projet d’unité africaine demeure possible, notamment à travers les nouvelles formes de coopération régionales qui émergent aujourd’hui, en l’occurrence au sein de la Confédération AES. Mais il prévient : « les idéaux de l’Alliance doivent être traités avec les mêmes rigueurs par les trois États ».

Dans une Afrique traversée par les rivalités géopolitiques, les tensions sécuritaires et les recompositions diplomatiques, l’unité continentale apparaît moins comme un acquis que comme un équilibre à reconstruire en permanence.

Mohamed Kenouvi

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