Cancers du sein et du col : Le poids du diagnostic tardif

Malgré les campagnes de sensibilisation et de dépistage, les cancers du sein et du col de l’utérus restent encore souvent découverts tardivement au Mali. Faible recours au dépistage, contraintes sociales et financières et difficultés dans le parcours de soins continuent de retarder le diagnostic.

Parmi 964 patientes diagnostiquées entre 2019 et 2022 dans trois CHU de Bamako et suivies jusqu’en 2024, environ une sur quatre l’avait été à un stade précoce. Cette étude d’Epicentre, menée auprès de femmes prises en charge par Médecins Sans Frontières (MSF) et le ministère de la Santé et du Développement social, montre cependant une amélioration pour le cancer du col : la proportion de diagnostics précoces est passée de 14,3% en 2019 à 28,4% en 2022.

Dans les services spécialisés, les formes avancées continuent de dominer. Selon le Dr Madani Ly, cancérologue au Centre international d’oncologie de Bamako, les patientes arrivent le plus souvent aux stades III et IV, lorsque la maladie a déjà considérablement évolué.

Une seconde analyse du même programme, présentée en 2025, porte sur 1 757 femmes prises en charge entre 2018 et 2023 dans les CHU du Point G, Gabriel Touré et l’Hôpital du Mali. Pour le cancer du sein, 67% présentaient une tumeur classée T4, signe d’une maladie localement avancée. Pour celui du col, 53% étaient au stade IV et 22% au stade III.

Faible dépistage

Ces diagnostics tardifs interviennent dans un contexte où le recours au dépistage demeure limité. Selon l’Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM-VII) 2023-2024, seulement 10% des femmes de 15 à 49 ans ont déclaré avoir déjà été examinées par un professionnel de santé pour le cancer du sein. La proportion tombe à 9% en milieu rural, contre 15% à Bamako. Le recours à cet examen augmente également avec le niveau d’instruction et les conditions économiques des femmes interrogées.

Pour le cancer du col de l’utérus, l’écart est encore plus marqué. Si 36% des femmes interrogées en ont entendu parler et que 26% connaissent l’existence d’un test, seulement 5% ont déclaré en avoir effectué un. Elles sont 9% à Bamako contre 4% en milieu rural.

Les campagnes organisées ces dernières années ont élargi l’offre. En 2024, 91 027 femmes ont été dépistées pour les deux cancers confondus : 43 236 pour le sein et 47 791 pour le col. Parmi les femmes examinées pour le sein, 384 cas suspects ont été détectés et 134 orientés vers une structure de référence. Ces données montrent aussi l’importance de suivre les cas suspects après le premier examen afin qu’ils puissent accéder aux analyses complémentaires.

La multiplication des campagnes ne suffit toutefois pas à installer une culture durable du dépistage. Pour Mme Amina Dicko, Présidente de Solidaris 223, association engagée dans la lutte contre ces deux cancers, le manque d’information est l’un des premiers freins.

« Beaucoup de femmes ne connaissent pas suffisamment les signes d’alerte et certaines pensent qu’en l’absence de symptômes, il n’est pas nécessaire de se faire dépister », observe-t-elle.

Freins persistants

Le retard ne s’explique pas uniquement par un déficit d’information. Le Dr Madani Ly cite également « les croyances socioculturelles, les difficultés financières et l’accessibilité aux soins dans les services spécialisés ».

Solidaris 223 observe les mêmes obstacles. À la peur du diagnostic s’ajoutent les pesanteurs socioculturelles, la gêne face à certains examens et la banalisation des premiers signes. « Malheureusement, certaines femmes ne consultent que lorsque la maladie devient difficile à supporter », souligne Amina Dicko.

La précarité peut reléguer la santé au second plan. Pour une femme confrontée aux dépenses quotidiennes et aux charges familiales, financer une consultation ou des examens sans ressentir de symptômes importants n’est pas toujours prioritaire. La possibilité de décider seule de se soigner compte également. « Dans certaines familles, les décisions concernant les soins peuvent dépendre du soutien du conjoint ou de l’entourage », relève Mme Dicko.

Les femmes déplacées ou vivant loin des structures sanitaires cumulent ces difficultés. Manque de moyens, distance, transport et absence d’accompagnement peuvent repousser le dépistage ou la consultation.

Diagnostic sous contraintes

La première consultation ne met pas nécessairement fin aux délais. Entre la suspicion d’un cancer, les examens complémentaires, la confirmation du diagnostic et l’orientation vers une structure spécialisée, plusieurs étapes ralentissent encore le parcours. Le rapport Epicentre relève aussi l’éparpillement des soins entre plusieurs établissements de Bamako, qui oblige certaines patientes à multiplier les déplacements. Dans la cohorte étudiée, le délai médian entre le résultat anatomopathologique et le premier traitement atteignait 66 jours pour le cancer du col et 44 jours pour celui du sein.

Le Dr Madani Ly pointe notamment « le manque d’informations et aussi de formation continue des agents de santé ». Une meilleure identification des signes suspects permettrait une orientation plus rapide vers les services appropriés.

Les contraintes matérielles retardent également la confirmation du diagnostic. « Les femmes sont souvent confrontées à plusieurs difficultés telles que le coût des examens complémentaires, les frais de transport, l’accès aux spécialistes et parfois les délais d’attente », détaille Amina Dicko.

La peur du résultat et le choc émotionnel compliquent aussi le parcours. Certaines femmes l’interrompent faute de moyens ou de soutien, tandis que d’autres ignorent vers quelle structure se tourner.

« Le véritable défi n’est donc pas seulement de dépister, mais de garantir à chaque femme un parcours de soins complet, de la détection précoce jusqu’à la prise en charge », insiste la Présidente de Solidaris 223.

Suivi à renforcer

La confirmation du diagnostic ne garantit pas la continuité des soins. Il faut encore que la patiente soit orientée, accompagnée et maintenue dans le circuit jusqu’au début puis à la poursuite de sa prise en charge. Le rapport Epicentre illustre l’ampleur du problème : 31,9% des patientes atteintes d’un cancer du col et 29,8% de celles atteintes d’un cancer du sein avaient été perdues de vue.

Amina Dicko préconise « un système d’accompagnement et de référencement afin qu’aucune femme ayant un résultat suspect ou positif ne soit laissée sans orientation ». Elle appelle aussi à renforcer le soutien psychosocial et financier pour permettre la poursuite des examens et des traitements.

Pour elle, une meilleure coordination entre structures sanitaires, organisations de la société civile et autorités réduirait les ruptures entre le diagnostic, l’orientation vers les spécialistes et le traitement.

Des acquis à consolider

Entre 2021 et 2025, MSF et ses partenaires ont pris en charge plus de 2 300 patientes à Bamako. Leur bilan de septembre 2026 relève des difficultés d’accès au diagnostic, aux traitements et à la radiothérapie. Dans la cohorte Epicentre, la survie à trois ans atteignait 72% pour le cancer du sein et 55% pour celui du col.

La prévention du cancer du col a franchi une nouvelle étape avec l’introduction, en novembre 2024, du vaccin contre le papillomavirus humain (VPH). Entre janvier et septembre 2025, plus de 145 000 filles âgées de 10 ans avaient été vaccinées au Mali, dont plus de 113 000 scolarisées et environ 32 400 non scolarisées.

Lors d’Octobre Rose 2025, l’Office national de la Santé de la Reproduction avait fixé un objectif de 100 000 femmes à dépister. La campagne prévoyait aussi la prise en charge d’au moins 70% des lésions précancéreuses détectées et l’orientation d’au moins 95% des cas de cancer vers les sites spécialisés.

Présenté en juin 2026, le Plan triennal du Projet Oncologie 2026-2028 repose sur six axes, à savoir la surveillance épidémiologique, la prévention et le dépistage précoce, le renforcement des capacités diagnostiques, l’amélioration de l’accès aux traitements, les soins de support et les soins palliatifs, ainsi que la gouvernance. Il vise à augmenter d’au moins 25% d’ici 2028 la proportion de patientes bénéficiant d’une prise en charge précoce et équitable à Bamako et dans ses environs.

Mohamed Kenouvi

Excision : l’appel à la loi revient au premier plan

La Commission nationale des droits de l’Homme demande aux autorités d’adopter une loi spécifique contre les mutilations génitales féminines. Les dernières données disponibles montrent que la pratique recule trop lentement pour être combattue par la seule sensibilisation.

Le communiqué publié le 26 août intervient au moment où les débats sur l’excision ont repris dans l’espace public malien. La Commission nationale des droits de l’Homme considère les mutilations génitales féminines comme une atteinte à l’intégrité physique, morale et psychique ainsi qu’à la dignité des femmes et des filles.
Le document, référencé n°0017-2026/CNDH-PI, est signé par la présidente par intérim de l’institution, Me Aïssata Founè Tembely. La Commission invite les autorités à adopter une loi spécifique et appelle les pouvoirs publics comme les organisations de la société civile à intensifier la sensibilisation.
La demande s’appuie sur un constat persistant. Selon l’Enquête démographique et de santé 2023-2024, 88,6 % des femmes maliennes âgées de 15 à 49 ans déclarent avoir été excisées. La proportion atteint encore 86,5 % parmi les jeunes femmes de 15 à 19 ans.
Chez les filles de moins de 15 ans, le taux rapporté est passé de 74 % en 2018 à 70 % en 2023-2024. Cette évolution représente un recul, mais elle demeure trop limitée au regard de l’objectif d’abandon. Les données doivent également être interprétées avec prudence, certaines filles les plus jeunes restant exposées à une excision ultérieure.
Les différences territoriales sont considérables. La prévalence parmi les femmes atteint 95,7 % dans la région de Kayes, contre 0,5 % à Gao, selon l’enquête. Une politique uniforme aurait donc peu de chances de répondre efficacement à des réalités sociales aussi différentes.
Droit
Le Mali dispose depuis décembre 2024 d’un nouveau Code pénal comportant des dispositions sur les violences et les atteintes aux personnes. Le texte promulgué ne contient cependant pas d’infraction autonome expressément intitulée « mutilations génitales féminines » ou « excision ». Une telle incrimination figurait dans une version préparatoire, mais elle n’apparaît pas dans la loi finalement adoptée.
Cette situation entretient une incertitude. Certaines conséquences de l’excision peuvent éventuellement relever d’infractions générales, selon les faits et l’appréciation de la justice. L’absence d’une qualification spécifique rend toutefois moins lisibles l’interdiction, les responsabilités des auteurs et les conditions de poursuite.
Une loi dédiée permettrait de définir les actes concernés, les responsabilités des parents, des praticiens et des éventuels complices, ainsi que les mesures de protection offertes aux enfants exposés. Elle devrait aussi encadrer le signalement, la prise en charge des victimes et la compétence des services sociaux, sanitaires et judiciaires.
Le Mali est par ailleurs lié par des instruments africains et internationaux protégeant l’intégrité des femmes et des enfants, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et le Protocole de Maputo. Des experts des Nations unies avaient déjà estimé en 2020 que l’absence de criminalisation explicite constituait un manquement à la protection des droits fondamentaux.
Adhésion
L’adoption d’une loi ne suffira pourtant pas à faire disparaître une pratique profondément inscrite dans certaines normes familiales. Selon l’UNFPA, 48 % des femmes et des hommes interrogés restent favorables à son maintien. Une interdiction appliquée sans préparation pourrait déplacer l’excision vers la clandestinité ou vers des zones où les contrôles sont plus faibles.
La réponse doit donc associer la règle pénale à une stratégie communautaire. Les chefs traditionnels, les responsables religieux, les associations de femmes, les agents de santé et les enseignants disposent d’une influence décisive pour corriger les croyances qui présentent la pratique comme une obligation sociale ou religieuse.
Les structures sanitaires doivent également être préparées à reconnaître et traiter les complications. Les mutilations génitales peuvent provoquer des douleurs chroniques, des infections, des traumatismes psychologiques et des difficultés lors des accouchements. Leur médicalisation ne les rend pas sûres et ne supprime pas l’atteinte portée à l’intégrité de l’enfant.
L’appel de la CNDH remet ainsi la responsabilité publique au centre. Après des décennies de programmes et de déclarations, l’État doit préciser la règle, protéger les filles menacées et garantir des services aux survivantes. La réussite dépendra toutefois de la manière dont cette règle sera expliquée, acceptée et appliquée jusque dans les familles.
Massiré Diop

Lutte contre les mutilations génitales féminines : On avance à petits pas

Au Mali, les mutilations génitales féminines (MGF) restent largement pratiquées malgré des années de campagnes de sensibilisation. En l’absence d’une loi spécifique, les acteurs de la lutte misent sur le dialogue communautaire pour obtenir l’abandon progressif de cette pratique.

La pratique de l’excision demeure largement répandue au Mali et touche encore de nombreuses femmes et filles. En dépit des nombreux efforts consentis dans la sensibilisation, elle est perçue par une partie importante de la population comme une nécessité religieuse, ce qui rend la lutte plus complexe. Les acteurs concentrent donc  leurs efforts sur la conviction et l’adhésion volontaire des communautés.

Selon les résultats de l’Enquête démographique et de santé (EDS 2023-2024) de l’Institut national de la statistique (INSTAT), 89% des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une excision, tout comme 70% des filles de 0 à 14 ans. Le rapport précise que l’excision est perçue comme une nécessité religieuse par 66% des femmes et 53% des hommes de 15 à 49 ans, tandis que 80% des femmes et 72% des hommes estiment que la pratique doit se poursuivre.

Ces chiffres illustrent l’ampleur du défi et le fossé persistant entre la volonté d’éradiquer une pratique aux conséquences sanitaires néfastes et des croyances qui entretiennent une confusion durable entre religion et coutume. Si le débat n’a pas été tranché officiellement par les autorités religieuses, plusieurs leaders reconnaissent que l’excision ne constitue pas une obligation, mais une recommandation. Cette nuance peine toutefois à infléchir les positions au sein des communautés, poussant les organisations de défense des droits des femmes à engager des discussions directes pour obtenir l’abandon de la pratique.

Convaincre la base

« À Nioro du Sahel, 35 villages ont signé une convention pour l’abandon des mutilations génitales féminines et du mariage des enfants », se félicite Mme Diawara Bintou Coulibaly, Présidente de l’Association pour la défense et le progrès de la femme (APDF). À travers ces conventions, l’organisation s’adresse directement aux communautés concernées, « parce que ce sont elles qui peuvent agir ». Le suivi est assuré par les autorités communales.

Pour venir à bout d’une pratique solidement ancrée, l’APDF estime toutefois que ces actions doivent être complétées par l’adoption d’une loi spécifique contre les violences basées sur le genre (VBG). « Nous poursuivons le plaidoyer pour l’adoption d’une loi spécifique anti-VBG », insiste Mme Diawara, soulignant le rôle dissuasif d’un tel cadre, y compris face à des acteurs de la sous-région où la pratique est déjà interdite.

Fatoumata Maguiraga