Mutilations génitales féminines : des séquelles qui traversent les années

Les mutilations génitales féminines restent profondément ancrées dans de nombreuses communautés maliennes. Malgré les campagnes d’abandon, elles continuent d’exposer les filles et les femmes à de lourdes conséquences sanitaires et psychologiques.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit les mutilations génitales féminines comme l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes féminins ou toute autre lésion pratiquée pour des raisons non médicales. Plus de 230 millions de filles et de femmes dans le monde en ont subi une forme. Pour 2026, environ 4,5 millions de filles sont encore considérées comme exposées au risque d’en être victimes.
L’Afrique concentre la majeure partie du phénomène, avec plus de 144 millions de filles et de femmes concernées. Le Mali figure parmi les pays où la pratique demeure particulièrement répandue, malgré plusieurs décennies de sensibilisation et de mobilisation communautaire.
Selon l’Enquête Démographique et de Santé au Mali (EDSM) 2023-2024 2023-2024, 88,6 % des Maliennes âgées de 15 à 49 ans déclarent avoir été excisées. La proportion atteint encore 86,5 % chez les 15-19 ans. La pratique connaît toutefois de fortes disparités territoriales, avec 95,7 % à Kayes contre 0,5 % à Gao. Tradition, attentes liées au mariage, pression familiale et certaines représentations de la féminité continuent d’alimenter sa transmission.
Préserver la réputation de la jeune fille, la préparer au mariage ou répondre aux attentes de la communauté sont des raisons qui ne devraient pas prévaloir sur les risques pour sa santé, estime Namouké Coulibaly, tradithérapeute. Pour lui, l’excision peut entraîner des complications physiques, sexuelles et psychologiques durables.
Sa persistance s’explique largement par son inscription dans les normes sociales, souligne la Dr Fanta Diarra, sociologue, enseignante-chercheuse et spécialiste des questions de genre. « Dans certaines communautés, une fille non excisée peut encore être perçue comme différente ou ne correspondant pas aux attentes liées au mariage », explique-t-elle. La transmission se maintient aussi au sein des familles, où l’influence des mères et des grands-parents demeure importante.
La sociologue relativise surtout l’argument du contrôle de la sexualité. « Si l’excision garantissait réellement la chasteté, toutes les filles excisées resteraient abstinentes jusqu’au mariage. Or, ce n’est évidemment pas le cas. La sexualité dépend de l’éducation, des valeurs et des choix personnels, et non d’une mutilation », argumente-t-elle. L’OMS rappelle que les MGF n’apportent aucun bénéfice pour la santé.
Risques sanitaires
A. C., excisée à un bas âge, a aujourd’hui 29 ans. Plus de deux décennies après, elle affirme continuer d’en subir les conséquences. « J’étais très jeune au moment des faits. Les conséquences ont commencé à se manifester quand j’ai connu mes premières règles, qui étaient pénibles. Après plusieurs traitements, les douleurs ont certes baissé, mais elles continuent », déplore-t-elle.
Ces douleurs ne représentent qu’une partie des séquelles possibles. La sage-femme Maïmouna Doumbia évoque notamment les infections urinaires ou vaginales répétées, les douleurs pendant les rapports, les troubles menstruels et les complications lors de l’accouchement. Une vaste analyse publiée en 2025 avec l’appui de l’OMS établit que les femmes ayant subi une MGF présentent plus de deux fois le risque de travail prolongé ou obstrué et d’hémorragie lors de l’accouchement.
Les complications peuvent aussi survenir immédiatement après l’intervention, notamment des hémorragies, des infections et des douleurs intenses. À plus long terme, elles peuvent affecter la vie sexuelle, la grossesse et la santé mentale. La même étude relève chez les femmes concernées un risque presque trois fois supérieur de dépression ou d’anxiété et 4,4 fois supérieur de syndrome de stress post-traumatique.
Certaines femmes vivent également avec de lourdes complications obstétricales. La fistule obstétricale, généralement provoquée par un travail prolongé et obstrué, peut entraîner des fuites permanentes et un profond isolement social. Elle n’est pas une conséquence automatique de l’excision, mais les complications obstétricales associées aux MGF peuvent favoriser les situations conduisant à sa survenue. Pour Maïmouna Doumbia, les femmes concernées nécessitent une prise en charge adaptée et sans jugement.
Face à cette situation, la sensibilisation sanitaire reste essentielle, mais la question du droit occupe une place croissante dans le débat. Le Mali reste dépourvu d’une loi nationale spécifique criminalisant les mutilations génitales féminines. Une circulaire interdit pourtant leur pratique dans les établissements sanitaires depuis 1999 et un programme national de lutte contre l’excision a été créé en 2002. Plus de vingt ans après, une prévalence toujours proche de 90 % nourrit les appels en faveur d’un cadre juridique plus contraignant.
Pour Fatoumata Keïta, leader d’opinion, l’action doit également viser les pressions communautaires. La crainte du jugement social peut conduire certaines familles à maintenir la pratique malgré la connaissance des risques. Des évolutions existent cependant. En 2024, 121 communautés maliennes ont officiellement déclaré l’abandon des MGF, tandis que plus de 109 000 filles et femmes ont bénéficié de services de prévention ou de protection.
Fatoumata Keïta préconise une sensibilisation associant parents, adolescentes, hommes, leaders communautaires et religieux ainsi que professionnels de santé. L’objectif est de créer un environnement dans lequel refuser l’excision n’expose plus les familles à l’isolement. Elle insiste également sur la nécessité d’accompagner les femmes qui vivent déjà avec des séquelles.
Au cœur de cette confrontation entre normes sociales, traditions et protection de la santé se trouve le destin de milliers de jeunes filles qui subissent encore cette pratique. Au Mali, la persistance de l’excision jusque dans les jeunes générations montre que, malgré les progrès enregistrés dans certaines communautés, le chemin vers son abandon reste encore long.
Joseph Amara Dembélé

Lutte contre les mutilations génitales féminines : On avance à petits pas

Au Mali, les mutilations génitales féminines (MGF) restent largement pratiquées malgré des années de campagnes de sensibilisation. En l’absence d’une loi spécifique, les acteurs de la lutte misent sur le dialogue communautaire pour obtenir l’abandon progressif de cette pratique.

La pratique de l’excision demeure largement répandue au Mali et touche encore de nombreuses femmes et filles. En dépit des nombreux efforts consentis dans la sensibilisation, elle est perçue par une partie importante de la population comme une nécessité religieuse, ce qui rend la lutte plus complexe. Les acteurs concentrent donc  leurs efforts sur la conviction et l’adhésion volontaire des communautés.

Selon les résultats de l’Enquête démographique et de santé (EDS 2023-2024) de l’Institut national de la statistique (INSTAT), 89% des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une excision, tout comme 70% des filles de 0 à 14 ans. Le rapport précise que l’excision est perçue comme une nécessité religieuse par 66% des femmes et 53% des hommes de 15 à 49 ans, tandis que 80% des femmes et 72% des hommes estiment que la pratique doit se poursuivre.

Ces chiffres illustrent l’ampleur du défi et le fossé persistant entre la volonté d’éradiquer une pratique aux conséquences sanitaires néfastes et des croyances qui entretiennent une confusion durable entre religion et coutume. Si le débat n’a pas été tranché officiellement par les autorités religieuses, plusieurs leaders reconnaissent que l’excision ne constitue pas une obligation, mais une recommandation. Cette nuance peine toutefois à infléchir les positions au sein des communautés, poussant les organisations de défense des droits des femmes à engager des discussions directes pour obtenir l’abandon de la pratique.

Convaincre la base

« À Nioro du Sahel, 35 villages ont signé une convention pour l’abandon des mutilations génitales féminines et du mariage des enfants », se félicite Mme Diawara Bintou Coulibaly, Présidente de l’Association pour la défense et le progrès de la femme (APDF). À travers ces conventions, l’organisation s’adresse directement aux communautés concernées, « parce que ce sont elles qui peuvent agir ». Le suivi est assuré par les autorités communales.

Pour venir à bout d’une pratique solidement ancrée, l’APDF estime toutefois que ces actions doivent être complétées par l’adoption d’une loi spécifique contre les violences basées sur le genre (VBG). « Nous poursuivons le plaidoyer pour l’adoption d’une loi spécifique anti-VBG », insiste Mme Diawara, soulignant le rôle dissuasif d’un tel cadre, y compris face à des acteurs de la sous-région où la pratique est déjà interdite.

Fatoumata Maguiraga