Auteur/autrice : fatoumata Maguiraga
Trading au Mali : Une nouvelle génération bâtit sa liberté financière
Le trading, activité consistant à acheter et à vendre des actifs financiers (Devises, actions, cryptomonnaies) dans le but de générer des profits, connaît au Mali une croissance discrète mais réelle.
Longtemps marginal, ce secteur attire aujourd’hui une jeunesse connectée en quête d’indépendance financière. Selon des estimations de la Banque mondiale et des données relayées par des plateformes comme Statista, l’Afrique de l’Ouest enregistre une hausse significative du nombre de particuliers impliqués dans le trading en ligne, avec plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs actifs au Mali, principalement via le Forex et les cryptomonnaies. Cette progression s’explique par l’accès intense à Internet et aux smartphones, mais aussi par un contexte économique où les opportunités d’emploi restent limitées.
Dans ce paysage en mutation, des parcours individuels illustrent cette montée en puissance. C’est le cas de Modibo Ongoiba, jeune entrepreneur malien dont l’histoire reflète la détermination d’une génération. Très tôt, Modibo nourrit l’ambition d’atteindre la liberté financière par ses propres moyens. Sans orientation précise au départ, il découvre le trading, domaine qui suscite immédiatement son intérêt. Convaincu de son potentiel, il décide de s’y consacrer pleinement.
Cependant, l’accès à la formation constitue un obstacle majeur. Faute de moyens financiers suffisants, Modibo ne peut s’offrir les formations en ligne souvent coûteuses. Loin de renoncer, il fait preuve de résilience : il enchaîne les petits boulots sur des chantiers et dans des boutiques et participe à des tontines afin de réunir les fonds nécessaires. Il parvient finalement à se former auprès d’un trader togolais en ligne, une étape décisive dans son parcours.
Au fil du temps, ses efforts portent leurs fruits. De formation en formation et de connaissance en connaissance, Modibo commence à enregistrer ses premiers résultats en trading. Fort de cette expérience, il fonde la VB Sniper Académie, une structure dédiée à la formation des jeunes Maliens intéressés par ce secteur.
Aujourd’hui, Modibo Ongoiba vit de son activité et accompagne de nombreux débutants. Il développe également des stratégies adaptées au contexte local, dont « La stratégie Nansongo », qu’il enseigne dans ses formations. Il est aussi l’auteur de l’ouvrage « Le processus d’un trader rentable », dans lequel il partage son expérience et ses méthodes. Son parcours illustre l’émergence d’un métier encore discret, mais porteur d’espoir pour une jeunesse en quête d’opportunités.
Ibrahim Baby
Procès Paramount-Embraer : vingt ans de prison pour Boubou Cissé et quatre coaccusés
Le verdict est tombé ce vendredi 27 mars 2026 à Bamako dans l’affaire Paramount-Embraer, ouverte le 22 décembre 2025 devant la chambre criminelle spécialisée de la Cour d’appel.
Sahel : Le nouvel épicentre du terrorisme mondial
Selon le Global Terrorism Index 2026, les morts liées au terrorisme ont reculé de 28% en 2025, à 5 582 victimes pour 2 944 attaques dans le monde. Mais cette baisse masque un basculement majeur, puisque le Sahel concentre désormais près de la moitié des décès.
Le terrorisme recule globalement, mais il se transforme. En 2025, les violences ont diminué dans leurs anciens bastions, notamment au Moyen-Orient. À l’inverse, l’Afrique subsaharienne s’impose comme le nouveau centre de gravité du phénomène, avec le Sahel en première ligne.
La région concentre près de la moitié des morts liées au terrorisme, contre moins de 1% en 2007. En une décennie, les décès y ont été multipliés par dix. Cette dynamique s’organise autour d’un noyau de pays – Burkina Faso, Niger, Nigeria et Mali – qui concentrent l’essentiel de la violence.
Les tendances nationales confirment une menace en mutation. Au Niger, les attaques sont passées de 102 en 2024 à 88 en 2025, avec une baisse des décès. Au Mali, 341 morts ont été recensés pour 106 attaques. Au Burkina Faso, malgré un recul, les niveaux de violence restent parmi les plus élevés au monde. Ces évolutions traduisent un redéploiement plus qu’un recul.
Cette violence est portée par quelques groupes dominants. L’État Islamique, le JNIM, Al-Shabaab et le Tehrik-e-Taliban Pakistan concentrent l’essentiel des victimes à l’échelle mondiale. Dans le Sahel, le JNIM et les branches locales de l’État Islamique structurent les attaques, ciblant forces de sécurité, civils et axes économiques.
Ce basculement s’explique aussi par une recomposition sécuritaire. Le retrait progressif des forces occidentales, la fin de la mission onusienne au Mali et la dissolution du G5 Sahel ont contribué à fragiliser les dispositifs régionaux. Dans le bassin du lac Tchad, la force multinationale mixte reste active, mais ses capacités demeurent limitées.
En réponse, des pays sahéliens ont engagé de nouvelles formes de coopération, notamment à travers l’Alliance des États du Sahel. Mais ces initiatives restent confrontées à des défis de coordination, de moyens et de contrôle territorial durable.
La menace déborde désormais des frontières sahéliennes. Des incursions sont observées vers les pays du Golfe de Guinée, notamment au Bénin et au Togo. Le Maghreb reste exposé à des risques de résurgence, tandis qu’en Occident les attaques isolées et les phénomènes de radicalisation individuelle progressent.
Ainsi, le terrorisme ne disparaît pas, il se déplace et s’adapte. Tant que ce basculement ne sera pas pleinement intégré, le Sahel restera le cœur de cette menace globale.
Substances précieuses : L’encadrement en question
Le Mali s’est engagé depuis quelque temps dans un processus de réorganisation du secteur minier. Après la Brigade des mines, l’Office malien des substances précieuses, chargé de la commercialisation de ces ressources, notamment l’or issu de l’orpaillage, vient d’être créé. Un instrument dont les missions restent à clarifier pour en garantir l’efficacité.
Institué par décret en Conseil des ministres, cet Office intervient dans un secteur stratégique. Le Mali figure parmi les trois premiers producteurs d’or en Afrique, avec plus de 70 tonnes par an, dont 72,2 tonnes en 2022, pour environ 763 milliards de francs CFA de recettes publiques. L’or représente plus de 70% des exportations et entre 7 et 9% du PIB. Cette création s’inscrit dans la mise en œuvre du Code minier de 2023 et de la Loi sur le contenu local, visant à mieux capter les retombées du secteur. L’Office est chargé de réguler, centraliser et sécuriser la commercialisation de l’or et des autres substances précieuses.
Sa mise en place répond à un besoin réel, mais pose aussi la question de la répartition des rôles. L’artisanat minier, qui mobilise plus d’un million d’orpailleurs et fait vivre près de 2 millions de personnes, reste en grande partie en dehors des circuits formels, avec une production difficile à tracer.
Cette situation relance le débat sur l’organisation du secteur. En attendant la définition précise des prérogatives de l’Office, plusieurs acteurs insistent sur la nécessité d’un dispositif spécifique pour l’orpaillage. La création d’une structure dédiée à la gestion de l’exploitation artisanale, encore largement informelle, apparaît comme une piste à examiner, selon Djibril Diallo, expert minier.
Distinguer les missions
La question de l’organisation renvoie à celle des responsabilités. Pour M. Diallo, la mise en place de deux entités distinctes – l’une pour l’orpaillage, l’autre pour la commercialisation – permettrait une meilleure répartition des tâches.
Plusieurs leviers sont avancés : organiser et former les acteurs, recenser les exploitants et les sites afin de garantir une exploitation légale, mais aussi développer le raffinage local pour assurer la traçabilité et mieux cerner les volumes produits. Alors que la production artisanale officiellement déclarée est estimée à 6 tonnes, des évaluations évoquent entre 200 et 300 tonnes échappant chaque année aux statistiques officielles, avec des pertes fiscales importantes. Le passage des comptoirs et commerçants par un circuit formel, sous le contrôle de l’Office, contribuerait à mieux structurer le marché. Malgré le poids du secteur aurifère, ces éléments montrent les limites actuelles dans le suivi de l’exploitation artisanale et des flux commerciaux.
Tuberculose : Une lutte entravée malgré les progrès
La tuberculose est la maladie infectieuse la plus meurtrière au monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé, elle a causé environ 1,23 million de décès en 2024, pour 10,7 millions de cas, confirmant sa place de première cause de mortalité infectieuse devant la Covid-19. Malgré le fait qu’elle soit évitable et guérissable, elle reste étroitement liée à la pauvreté, à la malnutrition et aux systèmes de santé fragiles.
Identifiée en 1882 avec la découverte du bacille par Robert Koch, la maladie continue de toucher des millions de personnes chaque année. Les efforts de lutte se heurtent à des financements insuffisants, estimés à un déficit d’environ 22 milliards de dollars par an, tandis que la recherche n’a mobilisé que 1,2 milliard de dollars en 2023, soit une infime fraction des besoins. Accélérer la riposte suppose à la fois des ressources durables et une adaptation des stratégies.
Parmi les leviers mobilisés, l’innovation occupe une place centrale. De nouveaux outils de diagnostic, des traitements plus courts et plus efficaces, ainsi que l’imagerie numérique permettent d’améliorer la prise en charge et de réduire les délais de détection.
L’IA au service du dépistage
L’Intelligence Artificielle s’impose progressivement comme un outil-clé dans la lutte contre la tuberculose. Des logiciels capables d’analyser les radiographies thoraciques permettent d’identifier rapidement les cas suspects, y compris dans des zones où les radiologues sont absents. Ces solutions, déjà utilisées dans plusieurs pays à ressources limitées, facilitent un dépistage à grande échelle.
Selon le Fonds mondial, ces technologies améliorent la qualité du diagnostic, notamment dans les zones rurales ou isolées. Entre 2021 et 2025, plus de 193 millions de dollars ont été mobilisés pour soutenir leur déploiement dans une vingtaine de pays. En parallèle, le nombre de cas diagnostiqués est passé de 7,5 millions en 2022 à 8,2 millions en 2023, tandis que les cas non détectés ont reculé de 4 millions en 2020 à 2,7 millions en 2023.
Au Mali, 8 632 cas ont été enregistrés en 2024, contre un peu plus de 8 200 en 2023, avec 491 décès. Le pays dispose d’environ 110 centres de traitement et d’une prise en charge gratuite, avec un taux de succès thérapeutique estimé à 84%. Des ruptures ponctuelles de médicaments et des difficultés d’accès aux soins continuent toutefois de freiner la lutte contre la maladie.
Diplomatie malienne : Entre réorganisation et redéfinition des priorités
Le Mali a engagé la réorganisation de plusieurs de ses missions diplomatiques à l’étranger, en redéfinissant leurs effectifs et leur organisation. Cette évolution démontre les liens étroits entre adaptation administrative, priorités stratégiques et efficacité du dispositif diplomatique.
Le gouvernement malien a adopté de nouveaux cadres organiques pour plusieurs représentations diplomatiques, notamment à Beijing, Berlin, Kigali, Rome, Le Caire et Moscou, ainsi qu’au Consulat général à Paris. Ces ajustements, prévus pour une période de cinq ans, portent sur l’organisation interne des missions et les effectifs nécessaires à leur fonctionnement, avec pour objectif de corriger les insuffisances relevées dans l’application des textes adoptés en 2018. Ils interviennent aussi dans un contexte de repositionnement du Mali dans les cadres multilatéraux, notamment sur les questions commerciales et économiques.
Ces missions s’inscrivent dans un réseau diplomatique structuré depuis l’indépendance du Mali, marqué par l’établissement de relations bilatérales avec plusieurs partenaires, dont la Chine dès 1960 et l’ex-Union soviétique dans les premières années de l’État. Pendant plusieurs décennies, cette diplomatie s’est développée autour de partenariats classiques, notamment avec des pays européens, dans les domaines de la coopération, de l’aide et de la sécurité.
Orientations
Depuis le coup d’État intervenu en août 2020, les relations extérieures du Mali ont connu une évolution caractérisée par une diversification des partenariats et une redéfinition des équilibres diplomatiques. Cette évolution s’inscrit dans une ligne diplomatique fondée sur le respect de la souveraineté, le libre choix des partenaires et la prise en compte des intérêts du pays, principes régulièrement mis en avant par les autorités maliennes. Dans ce cadre, certains postes paraissent liés à des enjeux spécifiques, notamment Moscou pour la coopération sécuritaire, Beijing pour les investissements et les financements, ou encore Paris, où les questions consulaires et liées à la diaspora occupent une place importante.
Les nouveaux décrets adoptés définissent les profils, les catégories de personnel et les effectifs affectés dans ces missions. Ils visent, selon les autorités, à doter les représentations de moyens en adéquation avec leurs missions et à renforcer la présence du Mali à l’international.
Enjeux
La réorganisation concerne principalement des représentations situées hors du voisinage immédiat du Mali, alors même que les enjeux régionaux, notamment en matière de sécurité, de mobilité et d’intégration économique, occupent une place centrale dans les relations extérieures du pays. Des capitales comme Dakar ou Abidjan, partenaires importants dans l’espace ouest-africain, ne figurent pas parmi les postes concernés par ces ajustements.
Dans plusieurs pays, la réorganisation des dispositifs diplomatiques s’est accompagnée d’une clarification des priorités. Le Rwanda a ainsi concentré ses représentations sur des partenaires économiques stratégiques, tandis que la Turquie a renforcé sa présence à l’étranger en l’orientant vers des objectifs commerciaux et d’influence. Comme l’a souligné le Président rwandais Paul Kagame, la diplomatie doit produire des résultats concrets pour les citoyens. À l’inverse, des réseaux plus étendus mais faiblement coordonnés ont montré des limites en termes d’efficacité et d’efficience. Ces expériences mettent en évidence l’importance d’une articulation entre organisation des moyens et définition d’objectifs précis.
Dans cette dynamique, plusieurs analystes soulignent que l’efficacité diplomatique repose moins sur l’étendue du réseau que sur la clarté des priorités et la capacité à orienter les missions vers des résultats concrets, notamment en matière de coopération économique et de positionnement stratégique. En l’absence d’objectifs différenciés et d’évaluation des résultats, le renforcement des effectifs pourrait se limiter à un ajustement administratif sans impact mesurable sur l’influence du Mali.
Perspectives
Parallèlement, le gouvernement a procédé à des nominations au sein du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, notamment à des postes administratifs et diplomatiques, en cohérence avec la réorganisation engagée.
L’ensemble de ces mesures traduit une actualisation du dispositif diplomatique malien, fondée sur la révision des structures et des moyens humains. Reste à observer dans quelle mesure ces ajustements permettront de renforcer la lisibilité et l’efficacité de l’action extérieure du pays, en lien avec ses priorités sécuritaires, économiques et régionales.
26 mars : Que reste‑t‑il de la promesse démocratique ?
Le 26 mars 1991 a ouvert une ère nouvelle au Mali, fondée sur l’espoir d’un État démocratique et respectueux des libertés. Trente‑cinq ans plus tard, le bilan de cette ambition collective se lit à l’aune des crises traversées et des mutations politiques en cours.
Le 26 mars 1991 marque une date fondatrice de l’histoire contemporaine du Mali. Ce jour‑là, à la suite d’un soulèvement populaire et d’une répression sanglante, le régime de Moussa Traoré s’effondre, ouvrant la voie à une transition démocratique conduite par Amadou Toumani Touré. Dans la foulée, le multipartisme est instauré, les libertés publiques reconnues et un nouveau contrat social scellé par la Constitution de 1992.
Pendant plusieurs années, le Mali fut cité en exemple sur le continent pour la vitalité de sa démocratie. Alternance politique, liberté de la presse et dynamisme de la société civile donnaient corps à une promesse longtemps espérée. Mais, derrière cette vitrine, des fragilités structurelles persistaient. Trois décennies plus tard, la trajectoire du pays invite à un examen lucide : la promesse démocratique de 1991 a‑t‑elle été tenue ou progressivement dévoyée ?
Après les événements de 1991, le Mali s’engage dans une dynamique de transformation politique profonde. La Conférence nationale, l’adoption de la Constitution et l’organisation d’élections pluralistes marquent l’entrée dans la IIIe République. L’élection d’Alpha Oumar Konaré en 1992 consacre ce tournant.
Une rupture fondatrice porteuse d’espoirs
Pour de nombreux observateurs, cette période inaugure une ère nouvelle. « Les événements de 1991 ont permis au peuple malien de signer un nouveau contrat social », rappelle le politologue Jean‑François Marie Camara. Ce contrat consacre le principe de souveraineté populaire et installe un modèle de démocratie représentative.
Sur le plan formel, les avancées sont indéniables : institutions républicaines, pluralisme politique, libertés fondamentales. Le Mali devient, dans les années 1990 et 2000, une référence en Afrique de l’Ouest. L’alternance entre Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré illustre cette stabilité apparente. Cette période est également marquée par une effervescence médiatique et associative sans précédent, avec la naissance de nombreux journaux indépendants, radios privées et organisations de la société civile qui alimentent le débat public.
Cependant, cette dynamique ne s’accompagne pas toujours d’un enracinement profond des pratiques démocratiques. Derrière les apparences d’un système pluraliste, les institutions peinent à s’imposer comme de véritables contre‑pouvoirs. Les mécanismes de contrôle restent limités et la culture démocratique, encore en construction, se heurte à des logiques anciennes de gouvernance.
Des acquis réels fragilisés par des failles structurelles
Si la démocratie malienne a produit des acquis réels, elle s’est aussi construite sur des bases fragiles. Pour l’analyste Amidou Tidiani, enseignant‑chercheur en droit à l’Université Paris‑13, l’une des erreurs majeures réside dans l’importation d’un modèle institutionnel peu adapté aux réalités locales. « Nous avons pensé qu’il suffisait de faire du « prêt‑à‑porter » : on prend des institutions qui fonctionnent ailleurs et on les reproduit chez nous », explique‑t‑il.
Selon lui, le Mali s’est longtemps limité à une approche formelle de la démocratie, centrée sur l’organisation d’élections et l’adoption de textes juridiques. « L’adoption de règles et l’organisation d’élections ne suffisent pas », insiste‑t‑il. « La démocratie suppose un ajustement constant, une capacité d’adaptation et un renforcement continu des institutions. À défaut, celles‑ci restent vulnérables et exposées aux crises ».
Le constat est partiellement partagé par Jean‑François Marie Camara, qui souligne le décalage entre les avancées constitutionnelles et leur mise en œuvre effective. « Au plan fonctionnel, il y a beaucoup de choses à améliorer, notamment la gouvernance démocratique et la liberté d’opinion », note‑t‑il. Cette tension entre norme et pratique a progressivement alimenté une crise de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants.
Au fil des années, des pratiques telles que la corruption, le clientélisme et la personnalisation du pouvoir ont fragilisé l’édifice. « Nous avons construit notre État autour de personnes plutôt que d’institutions solides », analyse Amidou Tidiani. Une faiblesse structurelle qui rend le système particulièrement vulnérable aux chocs politiques : à chaque crise majeure, l’architecture institutionnelle vacille, révélant l’absence d’équilibres durables.
2012 – 2021 : Des ruptures qui ébranlent le modèle
Le coup d’État de mars 2012 constitue un tournant majeur. Il met fin au régime d’Amadou Toumani Touré et plonge le pays dans une crise multidimensionnelle, marquée notamment par l’effondrement de l’État dans le Nord. Cette rupture affecte durablement la crédibilité des institutions démocratiques et installe une instabilité persistante.
La décennie suivante ne parvient pas à inverser cette tendance. Malgré le retour à l’ordre constitutionnel en 2013, avec l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta, les attentes des populations restent largement insatisfaites. Les difficultés sécuritaires, la gouvernance contestée et la montée du mécontentement social contribuent à fragiliser davantage le système.
Les événements d’août 2020, qui conduisent à la chute du régime IBK, puis le coup de force du 24 mai 2021, ouvrent une nouvelle séquence de rupture. Depuis lors, le Mali est engagé dans une transition politique prolongée, caractérisée par des restrictions des libertés publiques et une recomposition du paysage politique, notamment avec la dissolution des partis. Cette situation alimente un débat intense sur la nature du régime actuel et l’avenir du pluralisme politique.
Pour Amidou Tidiani, le diagnostic est sans appel : « ce n’est pas un recul, c’est pire que cela. C’est une rupture. » Il estime que la multiplication des coups d’État traduit l’échec du modèle démocratique tel qu’il a été conçu après 1991. Selon lui, le pays paie aujourd’hui le prix d’un système qui n’a pas su se réformer ni se consolider.
À l’inverse, Jean‑François Marie Camara adopte une lecture plus nuancée. Selon lui, la période actuelle s’inscrit dans une logique transitoire. « C’est une suspension », affirme‑t‑il, rappelant que la finalité reste, en principe, le retour à l’ordre constitutionnel par le biais d’élections.
Entre refondation et incertitudes
La notion de « refondation » est aujourd’hui au cœur du discours politique. Elle renvoie à l’idée d’un nouveau départ, d’une reconstruction du système sur des bases plus solides et mieux adaptées aux réalités nationales. Mais sa mise en œuvre concrète soulève de nombreuses interrogations.
Pour Amidou Tidiani, il est impératif de tirer les leçons des échecs passés. « Les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets », prévient‑il. Il appelle à une refonte en profondeur des institutions pour construire un modèle démocratique plus robuste, capable de résister aux crises. Dans cette perspective, la transition actuelle pourrait constituer une opportunité historique, à condition qu’elle débouche sur des réformes structurelles sérieuses.
Jean‑François Marie Camara partage l’idée d’une possible recomposition, mais conditionne son succès à l’orientation des réformes engagées. « Tout dépend de la manière dont la refondation est menée », souligne‑t‑il. Une refonte qui ne viserait pas à consolider la gouvernance démocratique risquerait d’aboutir à l’affaiblissement durable du pluralisme et des libertés.
La question de la participation citoyenne apparaît également déterminante. Au fil des années, une certaine désaffection vis‑à‑vis de la politique s’est installée, nourrie par le sentiment que les institutions ne répondent pas aux attentes. Pourtant, la vitalité de la société civile et l’engagement des jeunes témoignent d’un attachement aux principes démocratiques, même dans un contexte contraint.
Trente‑cinq ans après le 26 mars 1991, le Mali se trouve à un moment charnière de son histoire politique. La promesse démocratique issue de cette date n’a ni totalement disparu ni pleinement abouti. Elle est aujourd’hui mise à l’épreuve par les réalités d’un pays confronté à des défis multiples.
Entre espoir de refondation et risque de recul durable, l’avenir dépendra de la capacité des acteurs à dépasser les logiques passées pour construire un système plus inclusif, plus stable et véritablement ancré dans les réalités nationales. Plus qu’un simple retour à l’ordre constitutionnel, c’est sans doute une redéfinition en profondeur du projet démocratique malien qui est désormais en jeu.
Mohamed Kenouvi




















