Soumaïla Lah : « La démocratie s’est heurtée à des réalités structurelles profondes »

À l’occasion des 35 ans de la révolution du 26 mars 1991, le débat sur le bilan et l’avenir de la démocratie malienne est plus que jamais d’actualité. Entre espoirs déçus, crises institutionnelles et quête de refondation, l’analyste politique Soumaïla Lah livre son regard. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.

35 ans après mars 1991, quel bilan global faites-vous de la démocratie malienne aujourd’hui ?

Trente-cinq ans après la chute de Moussa Traoré, le Mali est à un tournant où l’héritage de mars 1991 est fortement questionné. Le pays est passé d’un espoir démocratique à une quête de souveraineté et de refondation, souvent sans bases solides. Il cherche encore un équilibre entre la nécessité d’un pouvoir fort pour stabiliser l’État et l’attachement aux libertés acquises en 1991. Le bilan est donc globalement mitigé.

Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui ont freiné l’enracinement d’une démocratie solide au Mali depuis 1991 ?

La démocratie s’est heurtée à des réalités structurelles profondes. Elle a souvent été perçue comme un outil de partage du pouvoir entre élites plutôt que comme un mécanisme au service du bien commun. Le faible taux d’alphabétisation a limité la compréhension des enjeux politiques, favorisant le populisme et l’influence des leaders religieux. À cela s’ajoute un sentiment d’injustice sociale qui a contribué aux crises, notamment les coups d’État de 2012 et 2020. Le principal problème reste l’incapacité du système à produire des résultats concrets pour les populations.

Peut-on dire que l’instabilité institutionnelle du Mali est une crise du modèle démocratique mis en place après mars 1991 ?

Oui. L’instabilité observée depuis 2012 traduit une rupture de confiance envers le modèle démocratique. Il ne s’agit pas seulement d’une crise de gouvernance, mais aussi de conception. La pratique politique a été assimilée à une logique d’intérêt financier et une partie de la population associe désormais la démocratie à la faiblesse de l’État. Cette perception a favorisé l’acceptation des interventions militaires de 2020 et 2021.

En bientôt 5 ans de pouvoir, quels sont selon vous les acquis majeurs du Président Assimi Goïta ?

On peut relever l’adoption de lois d’orientation et de programmation dans les secteurs de la défense, de la sécurité et de la justice, ainsi que des réformes dans le secteur minier. Toutefois, le bilan global est mitigé.

Quelles sont aujourd’hui les principales perspectives ou attentes des Maliens pour la suite de la Transition ?

Les attentes portent sur la sécurité, la dignité nationale et l’amélioration des conditions de vie. Si certains ont accepté la prolongation de la Transition, les résultats restent en deçà des espérances. Le défi est désormais de bâtir un système de gouvernance stable, sans retomber dans les dérives autoritaires du passé.

 

26 mars : Que reste‑t‑il de la promesse démocratique ?

Le 26 mars 1991 a ouvert une ère nouvelle au Mali, fondée sur l’espoir d’un État démocratique et respectueux des libertés. Trentecinq ans plus tard, le bilan de cette ambition collective se lit à l’aune des crises traversées et des mutations politiques en cours.

Le 26 mars 1991 marque une date fondatrice de l’histoire contemporaine du Mali. Ce jour‑là, à la suite d’un soulèvement populaire et d’une répression sanglante, le régime de Moussa Traoré s’effondre, ouvrant la voie à une transition démocratique conduite par Amadou Toumani Touré. Dans la foulée, le multipartisme est instauré, les libertés publiques reconnues et un nouveau contrat social scellé par la Constitution de 1992.

Pendant plusieurs années, le Mali fut cité en exemple sur le continent pour la vitalité de sa démocratie. Alternance politique, liberté de la presse et dynamisme de la société civile donnaient corps à une promesse longtemps espérée. Mais, derrière cette vitrine, des fragilités structurelles persistaient. Trois décennies plus tard, la trajectoire du pays invite à un examen lucide : la promesse démocratique de 1991 a‑t‑elle été tenue ou progressivement dévoyée ?

Après les événements de 1991, le Mali s’engage dans une dynamique de transformation politique profonde. La Conférence nationale, l’adoption de la Constitution et l’organisation d’élections pluralistes marquent l’entrée dans la IIIe République. L’élection d’Alpha Oumar Konaré en 1992 consacre ce tournant.

Une rupture fondatrice porteuse d’espoirs

Pour de nombreux observateurs, cette période inaugure une ère nouvelle. « Les événements de 1991 ont permis au peuple malien de signer un nouveau contrat social », rappelle le politologue Jean‑François Marie Camara. Ce contrat consacre le principe de souveraineté populaire et installe un modèle de démocratie représentative.

Sur le plan formel, les avancées sont indéniables : institutions républicaines, pluralisme politique, libertés fondamentales. Le Mali devient, dans les années 1990 et 2000, une référence en Afrique de l’Ouest. L’alternance entre Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré illustre cette stabilité apparente. Cette période est également marquée par une effervescence médiatique et associative sans précédent, avec la naissance de nombreux journaux indépendants, radios privées et organisations de la société civile qui alimentent le débat public.

Cependant, cette dynamique ne s’accompagne pas toujours d’un enracinement profond des pratiques démocratiques. Derrière les apparences d’un système pluraliste, les institutions peinent à s’imposer comme de véritables contre‑pouvoirs. Les mécanismes de contrôle restent limités et la culture démocratique, encore en construction, se heurte à des logiques anciennes de gouvernance.

Des acquis réels fragilisés par des failles structurelles

Si la démocratie malienne a produit des acquis réels, elle s’est aussi construite sur des bases fragiles. Pour l’analyste Amidou Tidiani, enseignant‑chercheur en droit à l’Université Paris‑13, l’une des erreurs majeures réside dans l’importation d’un modèle institutionnel peu adapté aux réalités locales. « Nous avons pensé qu’il suffisait de faire du « prêt‑à‑porter » : on prend des institutions qui fonctionnent ailleurs et on les reproduit chez nous », explique‑t‑il.

Selon lui, le Mali s’est longtemps limité à une approche formelle de la démocratie, centrée sur l’organisation d’élections et l’adoption de textes juridiques. « L’adoption de règles et l’organisation d’élections ne suffisent pas », insiste‑t‑il. « La démocratie suppose un ajustement constant, une capacité d’adaptation et un renforcement continu des institutions. À défaut, celles‑ci restent vulnérables et exposées aux crises ».

Le constat est partiellement partagé par Jean‑François Marie Camara, qui souligne le décalage entre les avancées constitutionnelles et leur mise en œuvre effective. « Au plan fonctionnel, il y a beaucoup de choses à améliorer, notamment la gouvernance démocratique et la liberté d’opinion », note‑t‑il. Cette tension entre norme et pratique a progressivement alimenté une crise de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants.

Au fil des années, des pratiques telles que la corruption, le clientélisme et la personnalisation du pouvoir ont fragilisé l’édifice. « Nous avons construit notre État autour de personnes plutôt que d’institutions solides », analyse Amidou Tidiani. Une faiblesse structurelle qui rend le système particulièrement vulnérable aux chocs politiques : à chaque crise majeure, l’architecture institutionnelle vacille, révélant l’absence d’équilibres durables.

2012 – 2021 : Des ruptures qui ébranlent le modèle

Le coup d’État de mars 2012 constitue un tournant majeur. Il met fin au régime d’Amadou Toumani Touré et plonge le pays dans une crise multidimensionnelle, marquée notamment par l’effondrement de l’État dans le Nord. Cette rupture affecte durablement la crédibilité des institutions démocratiques et installe une instabilité persistante.

La décennie suivante ne parvient pas à inverser cette tendance. Malgré le retour à l’ordre constitutionnel en 2013, avec l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta, les attentes des populations restent largement insatisfaites. Les difficultés sécuritaires, la gouvernance contestée et la montée du mécontentement social contribuent à fragiliser davantage le système.

Les événements d’août 2020, qui conduisent à la chute du régime IBK, puis le coup de force du 24 mai 2021, ouvrent une nouvelle séquence de rupture. Depuis lors, le Mali est engagé dans une transition politique prolongée, caractérisée par des restrictions des libertés publiques et une recomposition du paysage politique, notamment avec la dissolution des partis. Cette situation alimente un débat intense sur la nature du régime actuel et l’avenir du pluralisme politique.

Pour Amidou Tidiani, le diagnostic est sans appel : « ce n’est pas un recul, c’est pire que cela. C’est une rupture. » Il estime que la multiplication des coups d’État traduit l’échec du modèle démocratique tel qu’il a été conçu après 1991. Selon lui, le pays paie aujourd’hui le prix d’un système qui n’a pas su se réformer ni se consolider.

À l’inverse, Jean‑François Marie Camara adopte une lecture plus nuancée. Selon lui, la période actuelle s’inscrit dans une logique transitoire. « C’est une suspension », affirme‑t‑il, rappelant que la finalité reste, en principe, le retour à l’ordre constitutionnel par le biais d’élections.

Entre refondation et incertitudes

La notion de « refondation » est aujourd’hui au cœur du discours politique. Elle renvoie à l’idée d’un nouveau départ, d’une reconstruction du système sur des bases plus solides et mieux adaptées aux réalités nationales. Mais sa mise en œuvre concrète soulève de nombreuses interrogations.

Pour Amidou Tidiani, il est impératif de tirer les leçons des échecs passés. « Les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets », prévient‑il. Il appelle à une refonte en profondeur des institutions pour construire un modèle démocratique plus robuste, capable de résister aux crises. Dans cette perspective, la transition actuelle pourrait constituer une opportunité historique, à condition qu’elle débouche sur des réformes structurelles sérieuses.

Jean‑François Marie Camara partage l’idée d’une possible recomposition, mais conditionne son succès à l’orientation des réformes engagées. « Tout dépend de la manière dont la refondation est menée », souligne‑t‑il. Une refonte qui ne viserait pas à consolider la gouvernance démocratique risquerait d’aboutir à l’affaiblissement durable du pluralisme et des libertés.

La question de la participation citoyenne apparaît également déterminante. Au fil des années, une certaine désaffection vis‑à‑vis de la politique s’est installée, nourrie par le sentiment que les institutions ne répondent pas aux attentes. Pourtant, la vitalité de la société civile et l’engagement des jeunes témoignent d’un attachement aux principes démocratiques, même dans un contexte contraint.

Trente‑cinq ans après le 26 mars 1991, le Mali se trouve à un moment charnière de son histoire politique. La promesse démocratique issue de cette date n’a ni totalement disparu ni pleinement abouti. Elle est aujourd’hui mise à l’épreuve par les réalités d’un pays confronté à des défis multiples.

Entre espoir de refondation et risque de recul durable, l’avenir dépendra de la capacité des acteurs à dépasser les logiques passées pour construire un système plus inclusif, plus stable et véritablement ancré dans les réalités nationales. Plus qu’un simple retour à l’ordre constitutionnel, c’est sans doute une redéfinition en profondeur du projet démocratique malien qui est désormais en jeu.

Mohamed Kenouvi

Révolution du 26 mars 1991 : Que reste-t-il des idéaux ?

Dans quelques jours, le Mali commémorera le 34ème anniversaire de la révolution du 26 mars 1991, qui a mis fin à 23 ans de régime autoritaire de Moussa Traoré, ouvrant la voie à une transition démocratique. Plus d’un quart de siècle après, alors que le pays traverse de nombreuses crises, les idéaux de cette révolution peinent à se concrétiser.

Durant le règne de Moussa Traoré, ancien Général des forces armées, la pauvreté, l’injustice sociale et la répression politique se sont accentuées. Dans les années 1980, la contestation grandira face aux difficultés économiques et aux restrictions des libertés. Les événements de mars 1991 ont été marqués par une contestation massive, sévèrement réprimée, avec des centaines de morts et de blessés.

Le 26 mars, Amadou Toumani Touré (ATT), alors Lieutenant-colonel, renverse Moussa Traoré. Il déclarera : « ce qui a précipité notre décision, c’est de voir cet homme s’enfermer dans un système de répression sanglante contre la population. Mais nous n’avons fait que parachever l’œuvre de notre jeunesse et des organisations démocratiques ».

L’instauration du multipartisme met ainsi fin au régime du parti unique. Un vent de liberté souffle désormais sur le pays. En 1992, Alpha Oumar Konaré est élu Président lors d’un scrutin transparent, la première alternance démocratique du pays. La société civile prend une place centrale dans la vie politique et l’esprit du 26 mars incarne alors l’espoir d’une gouvernance plus juste et plus transparente.

Les promesses trahies ?

Trois décennies plus tard, le bilan est mitigé. La démocratie instaurée s’est heurtée à ses propres limites. L’instabilité politique, avec plusieurs coups d’État, notamment en 2012, 2020 et 2021, a révélé la fragilité des institutions. La corruption et la mauvaise gouvernance ont gangréné le pays. Les détournements de fonds publics massifs ont sapé la confiance des citoyens envers leurs dirigeants. Selon Dr. Mohamed Amara, sociologue, « la démocratie ne se décrète pas, elle se construit ».

Les crises sécuritaires, notamment l’insurrection djihadiste depuis 2012, ont affaibli l’État. Le Nord du Mali a plusieurs fois échappé au contrôle de Bamako et malgré les interventions militaires, la situation demeure préoccupante.

Au plan économique, la promesse d’un développement inclusif reste un mirage. Le chômage des jeunes explose, la pauvreté est endémique et la crise énergétique accentue les inégalités.

Un Mali dans un éternel recommencement ?

Depuis 1991, le pays semble coincé dans un cycle de transitions politiques sans fin. À chaque crise, une nouvelle est instaurée, mais les institutions restent faibles et vulnérables aux jeux de pouvoir. Pour éviter ces crises à répétition, le Mali doit repenser son modèle démocratique. Les aspirations du 26 mars 1991 ne semblent plus servir de boussole.

Si les idéaux de la révolution ne doivent pas mourir dans le désenchantement, des réformes profondes s’imposent. La lutte contre la corruption doit être une priorité absolue. Aucun État ne peut prospérer avec des détournements massifs des deniers publics.

Les institutions doivent être renforcées pour éviter que les alternances politiques ne deviennent des cycles de crise. Une justice indépendante, une armée encadrée et un État garant de la transparence sont nécessaires. Pour ce faire, l’implication de la jeunesse est déterminante. Les nouvelles générations doivent être actrices du changement et non simples spectatrices d’un système qui se répète. De plus, la réconciliation nationale et la stabilisation du pays doivent être au cœur des réformes. L’histoire a démontré que sans un Mali pacifié aucune démocratie ne pourra réellement fonctionner.

L’héritage du 26 mars en suspens

Certes, la révolution du 26 mars 1991 a marqué une rupture historique dans le Mali moderne. Pourtant, son héritage est mis à rude épreuve par les crises successives.

Alors que le pays commémore ce 34ème anniversaire, le véritable défi est de faire vivre ces idéaux au-delà du simple souvenir. Une démocratie ne se limite pas à des élections. Elle repose sur des institutions fortes, une justice impartiale et une gouvernance au service du peuple. Et l’histoire a prouvé que le peuple malien sait se mobiliser lorsque ses droits sont menacés.

Massiré Diop