Sierra Leone : La sortie préparée des Casques bleus

La Sierra Leone est l’un des exemples les plus solides d’un retrait onusien suivi d’une stabilisation durable. Après l’UNAMSIL, le pays n’a pas échappé aux fragilités, mais il a évité le retour à la guerre.

Déployée en 1999, l’UNAMSIL, la Mission des Nations unies en Sierra Leone, avait été chargée d’accompagner la sortie d’une guerre civile marquée par les massacres, les déplacements forcés, les amputations et l’effondrement de l’autorité publique. Elle a appuyé le désarmement des combattants, le retour progressif de l’État, l’organisation d’élections et la restauration d’un minimum de confiance entre les institutions et les populations.

Son départ, en décembre 2005, n’a pas pris la forme d’une rupture brutale. La mission a été relayée par l’UNIOSIL, le Bureau intégré des Nations unies en Sierra Leone, chargé d’appuyer la consolidation de la paix, les institutions démocratiques, la justice, les droits humains, la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité.

Relais institutionnel

La principale force de cette expérience tient à cette continuité. Les Casques bleus sont partis, mais l’accompagnement civil, politique et institutionnel est resté. Ce passage d’une mission de paix à un bureau intégré a réduit le risque de vide sécuritaire et administratif, tout en permettant aux autorités nationales d’assumer progressivement davantage de responsabilités, dans un pays encore marqué par la méfiance et les destructions de la guerre. Ce relais a surtout évité que l’État soit laissé seul au moment le plus délicat de la transition.

La Sierra Leone n’était pourtant pas sortie de toutes ses difficultés. Le pays restait pauvre, les jeunes manquaient d’emplois, les institutions demeuraient fragiles et les blessures sociales de la guerre étaient profondes. Mais l’essentiel a été préservé. Le conflit n’a pas repris à grande échelle, les élections ont continué à structurer la vie politique et les forces nationales ont peu à peu occupé l’espace laissé par la mission.

Cette trajectoire montre qu’un retrait onusien ne réussit pas seulement parce qu’une opération s’achève officiellement. Il réussit lorsque le départ est préparé, accompagné et relayé par des institutions capables de protéger, d’arbitrer et de servir. En Sierra Leone, la fin de l’UNAMSIL n’a donc pas marqué la fin de l’appui international, mais son changement de forme. La transition s’est poursuivie par un soutien plus politique que militaire, afin de consolider les acquis de la paix et d’éviter que les fragilités de l’après-guerre ne rouvrent la voie au conflit.

 

Casques bleus : Après la MINUSMA, le Sahel cherche son modèle

La Journée internationale des Casques bleus aura une résonance particulière au Mali, près de deux ans et demi après le départ de la MINUSMA. Son retrait n’a pas clos le débat sur la protection des civils, la stabilisation des territoires et la place des réponses africaines dans les crises sahéliennes.

Le 29 mai de chaque année, le monde rend hommage aux Casques bleus tombés en mission et à ceux déployés dans les zones de crise. Au Mali, cette journée rouvre surtout le débat laissé par le retrait de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), achevé fin décembre 2023 après dix ans de présence. Les violences contre les civils, les axes routiers et les circuits économiques montrent que la stabilisation reste un chantier ouvert.

Déployée en 2013, après l’effondrement sécuritaire de 2012, la MINUSMA avait reçu un mandat large, de l’appui politique à la protection des civils, au retour de l’État, aux droits humains et à la stabilisation. Son architecture multidimensionnelle reposait sur une conviction simple : la paix ne se construit pas seulement par la force, mais aussi par les institutions, la justice, le dialogue, les services publics et la confiance entre l’État et les populations.

Le terrain malien a pourtant exposé les limites de ce modèle. La mission n’était pas une force antiterroriste, alors que la menace venait de groupes jihadistes mobiles, capables d’attaquer des camps, de frapper des convois et d’exploiter les tensions locales. Dans plusieurs régions, les populations attendaient une protection immédiate que le mandat et les moyens ne permettaient pas toujours d’assurer.

Héritage

Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, invite toutefois à ne pas réduire la MINUSMA à sa seule dimension militaire. Malgré ses résultats sécuritaires jugés insuffisants, la mission soutenait la résilience communautaire par l’emploi local, les travaux à haute intensité de main-d’œuvre, les projets à impact rapide et la réhabilitation d’écoles, de centres de santé ou de commissariats. Cette action contribuait, selon lui, à réduire « le stress social, les vulnérabilités institutionnelles et les violences structurelles ».

Le départ de la mission a refermé une période sans régler les causes profondes de la crise. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 ont montré que les groupes armés peuvent frapper du Nord et du Centre jusqu’au cœur politique et militaire du pays. La violence ne se limite plus aux zones rurales ou frontalières. Elle touche aussi les villes, les marchés, les routes, les convois et les symboles de l’État.

Stabiliser suppose de sécuriser les axes, protéger les déplacements, maintenir les flux de marchandises et empêcher que la peur ne devienne un instrument de contrôle. En ciblant camions, bus et convois de carburant, les groupes armés transforment la pression militaire en pression sociale et économique.

Terrain

Pour Bréhima Ely Dicko, sociologue, les réponses sécuritaires échouent lorsqu’elles traitent la violence sans s’attaquer aux inégalités, à la marginalisation des communautés et à la crise de légitimité de l’État. « Au Mali, la sécurité ne se décrète pas, elle se construit par la justice sociale, l’accès aux ressources et la reconnaissance des identités locales », estime-t-il. Les tensions intercommunautaires sont, selon lui, à la fois « un accélérateur et un produit de la crise », instrumentalisées par les groupes armés avant de développer leur propre dynamique de méfiance et de compétition pour les ressources.

Ainsi, la table-ronde organisée le 21 mai par WATHI et Open Society Foundations sur les perspectives de paix au Sahel a replacé le débat plus largement, notamment autour des rivalités d’influence, de la fragilisation du multilatéralisme, des recompositions régionales et de l’affaiblissement de l’autorité publique. La paix apparaît ainsi moins comme le résultat d’une victoire militaire que comme un processus fondé sur la gouvernance, la justice, les services publics, le dialogue local et la prévention.

La MINUSMA n’était pourtant pas une mission légère. Créée en 2013 par la Résolution 2100 du Conseil de sécurité, elle relevait du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, ce qui lui donnait une base robuste pour protéger les civils, appuyer la stabilisation et soutenir le retour de l’État. Mais ce cadre autorisait seulement l’usage de la force pour défendre le mandat, dans un contexte de légitime défense, sans faire de la mission une force antiterroriste.

Mandats

Cette ambiguïté a nourri les frustrations, beaucoup attendant d’une mission robuste une réponse plus offensive au terrorisme. C’est dans ce décalage que revient le débat sur le Chapitre VIII, qui reconnaît le rôle des organisations régionales dans le maintien de la paix et de la sécurité tout en maintenant l’articulation avec le Conseil de sécurité pour les actions coercitives.

Au Sahel, cette réflexion rejoint les initiatives autour de l’AES et de sa Force unifiée, de même que de la CEDEAO et de l’Union africaine avec la Force africaine en attente. Ces réponses traduisent une volonté de reprise en main régionale, mais restent confrontées aux défis du financement, du commandement, du renseignement, de la logistique, de la coordination, de la redevabilité et de la protection des populations.

Bakary Sambe, spécialiste de l’extrémisme violent, juge nécessaire un nouveau modèle africain de stabilisation, à condition de rompre avec les logiques qui ont conduit les précédents dispositifs à l’échec. Selon lui, les difficultés de la MINUSMA ne tenaient pas seulement au mandat ou aux moyens, mais aussi à une coupure progressive avec les réalités communautaires.

Relais

Bakary Sambe estime que le nouveau modèle africain de stabilisation ne doit pas seulement être plus proche du terrain. Il doit rompre avec les logiques exogènes, mutualiser les capacités africaines existantes, gagner en agilité opérationnelle et faire suivre chaque opération militaire d’une présence étatique visible et bienveillante. Il rappelle aussi que l’AES et la CEDEAO ne se parlent presque plus, alors que les pays de la région ont « un destin lié sur le plan sécuritaire ». « La réponse militaire non accompagnée crée précisément les conditions de sa propre inefficacité », prévient-il.

Soumaïla Lah, analyste en gouvernance et sécurité, souligne que le départ de la MINUSMA a aussi laissé un vide économique, d’assistance et de médiation. Les opérations militaires doivent, selon lui, être suivies du retour des agents de l’État, de la justice et des services techniques, faute de quoi la sécurité restera perçue comme une force d’occupation temporaire plutôt que comme un service public.

Selon l’analyste en gouvernance, le Mali ne peut pas se stabiliser sans lier sécurité, développement et gouvernance. « Une victoire purement militaire est une illusion géopolitique », affirme-t-il. Le nexus humanitaire – paix – développement lui paraît encore largement théorique. Il plaide pour une appropriation nationale de cette approche, afin que chaque succès sécuritaire devienne une opportunité de développement partagé et de justice de proximité.

Stabilisation

Alassane Maïga rejoint cette lecture en rappelant que les réponses militaires restent « un traitement symptomatique ». Selon lui, elles ne peuvent garantir une paix positive sans agir sur la rupture du contrat social, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et les injustices institutionnelles. Il insiste aussi sur la nécessité de reconstruire la cohésion verticale autour de l’État de droit, ainsi que la cohésion horizontale entre communautés. Les mécanismes traditionnels de médiation doivent, à ses yeux, constituer « la clé d’entrée de toute approche de résolution des conflits », à condition d’être renforcés sans que l’on s’y substitue.

Au Mali, comme dans le reste du Sahel, la réponse militaire est nécessaire face aux groupes armés, mais elle ne suffit pas à stabiliser durablement les territoires. La protection des civils, le retour des services publics, la justice, le dialogue local et la relance économique sont essentiels. La Journée internationale des Casques bleus rappelle l’engagement des personnels onusiens tout en relançant le débat sur des modèles capables d’articuler sécurité, gouvernance et réponses régionales.

Maintien de la paix : l’ONU très présente en Afrique

Sur les 12 missions de maintien de la paix de l’ONU en cours dans le monde, 6 sont déployées en Afrique. En plus du Mali (MINUSMA), elles sont présentes en RDC (MONUSCO), en Centrafrique (MINUSCA), au Sahara occidental (MINURSO), au Soudan du Sud (MINUSS) et à Abiyé, au Soudan  (FISNUA).

Elles tirent leur légitimité du Chapitre 7 de la Charte des Nations unies, qui stipule qu’en en cas de menace à la paix le Conseil de sécurité peut autoriser l’usage de tous les moyens, y compris coercitifs. Et visent donc très souvent à faciliter le processus politique et l’organisation d’élections libres, à aider au désarmement, à la démobilisation et à la réintégration des anciens combattants et à protéger les civils.

La Mission de l’organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO) a remplacé le 1er juillet 2010 la MONUC (Mission de l’organisation des Nations unies en République démocratique du Congo). Ce changement reflétait la nouvelle phase dans laquelle le pays était entré en application de la Résolution 1925 du Conseil de sécurité du 28 mai 2010. La nouvelle mission est autorisée à utiliser tous les moyens nécessaires pour s’acquitter de son mandat.

En République Centrafricaine, c’est dans un rapport, le 3 mars 2014, que le Secrétaire général a recommandé au Conseil de sécurité d’autoriser le déploiement d’une opération de maintien de la paix multidimensionnelle, dont la priorité première serait la protection des civils. Ainsi naissait la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en République Centrafricaine (MINUSCA), en remplacement de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique, sous conduite africaine (MISCA), déployée dans le pays en 2013.

Créée par la Résolution 690 du 29 avril 1981, suite à l’acceptation des propositions de règlement par le Maroc et le Front Polisario le 30 août 1988, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) est la plus vielle mission de maintien de paix sur le continent. Le 29 avril 2016, alors que le différent persistait, le Conseil de sécurité a adopté la Résolution 2285, demandant aux parties de continuer à faire preuve de volonté politique afin d’engager des négociations résolues et axées sur le fond.

La Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS) a été créée par la Résolution 1996, le 9 juillet 2011, après l’indépendance du pays. Auparavant, l’ONU avait mis en place une Force intérimaire de sécurité pour Abiyé (FISNUA), pour répondre à l’urgence dans cette zone du Soudan réclamée par les deux pays.

Autorisée à faire usage de la force pour protéger les civils et les travailleurs humanitaires, la FISNUA contrôle cette zone et facilite l’acheminement de l’aide.