La Journée internationale des Casques bleus aura une résonance particulière au Mali, près de deux ans et demi après le départ de la MINUSMA. Son retrait n’a pas clos le débat sur la protection des civils, la stabilisation des territoires et la place des réponses africaines dans les crises sahéliennes.
Le 29 mai de chaque année, le monde rend hommage aux Casques bleus tombés en mission et à ceux déployés dans les zones de crise. Au Mali, cette journée rouvre surtout le débat laissé par le retrait de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), achevé fin décembre 2023 après dix ans de présence. Les violences contre les civils, les axes routiers et les circuits économiques montrent que la stabilisation reste un chantier ouvert.
Déployée en 2013, après l’effondrement sécuritaire de 2012, la MINUSMA avait reçu un mandat large, de l’appui politique à la protection des civils, au retour de l’État, aux droits humains et à la stabilisation. Son architecture multidimensionnelle reposait sur une conviction simple : la paix ne se construit pas seulement par la force, mais aussi par les institutions, la justice, le dialogue, les services publics et la confiance entre l’État et les populations.
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Le terrain malien a pourtant exposé les limites de ce modèle. La mission n’était pas une force antiterroriste, alors que la menace venait de groupes jihadistes mobiles, capables d’attaquer des camps, de frapper des convois et d’exploiter les tensions locales. Dans plusieurs régions, les populations attendaient une protection immédiate que le mandat et les moyens ne permettaient pas toujours d’assurer.
Héritage
Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, invite toutefois à ne pas réduire la MINUSMA à sa seule dimension militaire. Malgré ses résultats sécuritaires jugés insuffisants, la mission soutenait la résilience communautaire par l’emploi local, les travaux à haute intensité de main-d’œuvre, les projets à impact rapide et la réhabilitation d’écoles, de centres de santé ou de commissariats. Cette action contribuait, selon lui, à réduire « le stress social, les vulnérabilités institutionnelles et les violences structurelles ».
Le départ de la mission a refermé une période sans régler les causes profondes de la crise. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 ont montré que les groupes armés peuvent frapper du Nord et du Centre jusqu’au cœur politique et militaire du pays. La violence ne se limite plus aux zones rurales ou frontalières. Elle touche aussi les villes, les marchés, les routes, les convois et les symboles de l’État.
Stabiliser suppose de sécuriser les axes, protéger les déplacements, maintenir les flux de marchandises et empêcher que la peur ne devienne un instrument de contrôle. En ciblant camions, bus et convois de carburant, les groupes armés transforment la pression militaire en pression sociale et économique.
Terrain
Pour Bréhima Ely Dicko, sociologue, les réponses sécuritaires échouent lorsqu’elles traitent la violence sans s’attaquer aux inégalités, à la marginalisation des communautés et à la crise de légitimité de l’État. « Au Mali, la sécurité ne se décrète pas, elle se construit par la justice sociale, l’accès aux ressources et la reconnaissance des identités locales », estime-t-il. Les tensions intercommunautaires sont, selon lui, à la fois « un accélérateur et un produit de la crise », instrumentalisées par les groupes armés avant de développer leur propre dynamique de méfiance et de compétition pour les ressources.
Ainsi, la table-ronde organisée le 21 mai par WATHI et Open Society Foundations sur les perspectives de paix au Sahel a replacé le débat plus largement, notamment autour des rivalités d’influence, de la fragilisation du multilatéralisme, des recompositions régionales et de l’affaiblissement de l’autorité publique. La paix apparaît ainsi moins comme le résultat d’une victoire militaire que comme un processus fondé sur la gouvernance, la justice, les services publics, le dialogue local et la prévention.
La MINUSMA n’était pourtant pas une mission légère. Créée en 2013 par la Résolution 2100 du Conseil de sécurité, elle relevait du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, ce qui lui donnait une base robuste pour protéger les civils, appuyer la stabilisation et soutenir le retour de l’État. Mais ce cadre autorisait seulement l’usage de la force pour défendre le mandat, dans un contexte de légitime défense, sans faire de la mission une force antiterroriste.
Mandats
Cette ambiguïté a nourri les frustrations, beaucoup attendant d’une mission robuste une réponse plus offensive au terrorisme. C’est dans ce décalage que revient le débat sur le Chapitre VIII, qui reconnaît le rôle des organisations régionales dans le maintien de la paix et de la sécurité tout en maintenant l’articulation avec le Conseil de sécurité pour les actions coercitives.
Au Sahel, cette réflexion rejoint les initiatives autour de l’AES et de sa Force unifiée, de même que de la CEDEAO et de l’Union africaine avec la Force africaine en attente. Ces réponses traduisent une volonté de reprise en main régionale, mais restent confrontées aux défis du financement, du commandement, du renseignement, de la logistique, de la coordination, de la redevabilité et de la protection des populations.
Bakary Sambe, spécialiste de l’extrémisme violent, juge nécessaire un nouveau modèle africain de stabilisation, à condition de rompre avec les logiques qui ont conduit les précédents dispositifs à l’échec. Selon lui, les difficultés de la MINUSMA ne tenaient pas seulement au mandat ou aux moyens, mais aussi à une coupure progressive avec les réalités communautaires.
Relais
Bakary Sambe estime que le nouveau modèle africain de stabilisation ne doit pas seulement être plus proche du terrain. Il doit rompre avec les logiques exogènes, mutualiser les capacités africaines existantes, gagner en agilité opérationnelle et faire suivre chaque opération militaire d’une présence étatique visible et bienveillante. Il rappelle aussi que l’AES et la CEDEAO ne se parlent presque plus, alors que les pays de la région ont « un destin lié sur le plan sécuritaire ». « La réponse militaire non accompagnée crée précisément les conditions de sa propre inefficacité », prévient-il.
Soumaïla Lah, analyste en gouvernance et sécurité, souligne que le départ de la MINUSMA a aussi laissé un vide économique, d’assistance et de médiation. Les opérations militaires doivent, selon lui, être suivies du retour des agents de l’État, de la justice et des services techniques, faute de quoi la sécurité restera perçue comme une force d’occupation temporaire plutôt que comme un service public.
Selon l’analyste en gouvernance, le Mali ne peut pas se stabiliser sans lier sécurité, développement et gouvernance. « Une victoire purement militaire est une illusion géopolitique », affirme-t-il. Le nexus humanitaire – paix – développement lui paraît encore largement théorique. Il plaide pour une appropriation nationale de cette approche, afin que chaque succès sécuritaire devienne une opportunité de développement partagé et de justice de proximité.
Stabilisation
Alassane Maïga rejoint cette lecture en rappelant que les réponses militaires restent « un traitement symptomatique ». Selon lui, elles ne peuvent garantir une paix positive sans agir sur la rupture du contrat social, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et les injustices institutionnelles. Il insiste aussi sur la nécessité de reconstruire la cohésion verticale autour de l’État de droit, ainsi que la cohésion horizontale entre communautés. Les mécanismes traditionnels de médiation doivent, à ses yeux, constituer « la clé d’entrée de toute approche de résolution des conflits », à condition d’être renforcés sans que l’on s’y substitue.
Au Mali, comme dans le reste du Sahel, la réponse militaire est nécessaire face aux groupes armés, mais elle ne suffit pas à stabiliser durablement les territoires. La protection des civils, le retour des services publics, la justice, le dialogue local et la relance économique sont essentiels. La Journée internationale des Casques bleus rappelle l’engagement des personnels onusiens tout en relançant le débat sur des modèles capables d’articuler sécurité, gouvernance et réponses régionales.




