Bandiougou Danté : « Je préfère qu’un journaliste soit interpellé par ses pairs plutôt que de le retrouver au tribunal ou en prison »

La Maison de la presse a lancé, le 4 septembre 2026, les travaux d’une cellule de préfiguration chargée de préparer un nouvel organe d’autorégulation des médias maliens. Créée par décision du 28 août, cette structure doit proposer son architecture, ses textes fondateurs, le traitement des plaintes et une feuille de route. Son Président, Bandiougou Danté, explique la démarche. 

Pourquoi relancer aujourd’hui un organe d’autorégulation de la presse? 

L’autorégulation est plus ancienne que la régulation dans l’histoire de la presse malienne. Mais les premières structures mises en place n’ont pas fonctionné comme nous l’espérions. Le paysage médiatique a beaucoup évolué. Depuis quelques années, les acteurs estiment nécessaire de relancer une instance qui prenne en compte les réalités actuelles et soit inclusive. Un Comité de suivi regroupant l’ensemble des organisations professionnelles a travaillé et formulé des recommandations. Nous avons privilégié une concertation avec toutes les parties prenantes, presse écrite, audiovisuelle et presse en ligne. La cellule doit définir l’architecture de l’organe, son règlement intérieur, son cahier des charges et les modalités de désignation de personnes indépendantes et crédibles.

Le Mali dispose déjà de la Haute Autorité de la Communication. Quelle sera la différence ?

La HAC est une structure étatique. Elle délivre les autorisations, peut les retirer et dispose d’un pouvoir de sanction. L’autorégulation, elle, se fait à l’intérieur de la profession. C’est en quelque sorte un Conseil des pairs. Sa vocation est de prévenir, gérer et régler les manquements à l’éthique et à la déontologie professionnelle.

Concrètement, comment cette instance pourra-t-elle intervenir ?

Elle pourra faire un monitoring de la presse écrite, des radios et des télévisions. Lorsqu’un manquement sera constaté, nous pourrons interpeller directement l’organe ou le journaliste concerné, lui donner des conseils et, éventuellement, appliquer des sanctions professionnelles. L’objectif est de corriger certaines situations au sein de la famille de la presse avant qu’elles n’aboutissent devant la justice. Nous souhaitons travailler en bonne intelligence avec la HAC et la justice. Je préfère qu’un journaliste soit interpellé, orienté ou même sanctionné par ses pairs plutôt que de le retrouver au tribunal ou en prison. Un journaliste n’a pas sa place en prison.

Justement, où en sont les dossiers des journalistes actuellement privés de liberté ? 

Il y a des affaires déjà jugées et d’autres encore en instance. Concernant notamment Youssouf Sissoko et Chahana Takiou, dont les cas ont été jugés, nous ne pouvons que continuer à demander la clémence de la justice, comme nous l’avons toujours fait.

Presse : les règles du métier remises sur la table

La Maison de la presse a lancé deux travaux parallèles sur la convention collective et l’autorégulation. Les structures créées disposent de quatre-vingt-dix jours pour proposer des textes, mais aucune réforme n’est encore entrée en application.

La presse malienne ouvre simultanément deux chantiers longtemps différés. Le premier porte sur les conditions de travail. Le second concerne la manière dont la profession entend faire respecter ses propres règles éthiques et traiter les plaintes du public.
Le président de la Maison de la presse, Bandiougou Danté, a créé le 28 août une commission ad hoc chargée de relire la convention collective. La décision répond à une demande de l’Union nationale des journalistes du Mali.
La commission, présidée par Abdoulaye Séga Diabaté, doit examiner le texte existant, identifier les dispositions devenues inadaptées, recueillir les propositions des parties concernées et préparer un projet révisé. Son mandat est fixé à quatre-vingt-dix jours, avec possibilité de prorogation.
Une seconde décision a créé la Cellule de préfiguration de l’organe d’autorégulation des médias, la CPOAM. Présidée par Sadou Yattara, elle dispose de la même durée pour préparer l’architecture, les statuts, le règlement intérieur, le code d’éthique et le système de traitement des plaintes du futur organe.
Ces décisions lancent un processus. Elles ne signifient pas que la nouvelle convention collective est déjà applicable ni que l’organe d’autorégulation existe juridiquement et matériellement.
Faire entrer la convention dans les rédactions
La révision de la convention ne produira de changement que si elle touche les réalités quotidiennes. Les journalistes attendent des réponses sur les contrats, les classifications professionnelles, les salaires, les horaires, les congés, la couverture sociale et les conditions de travail lors des déplacements ou des reportages exposés.
Le paysage médiatique s’est profondément transformé. Aux journaux, radios et télévisions se sont ajoutés les sites d’information, les webtélévisions et différentes formes de production numérique. Une convention révisée devra déterminer clairement quelles entreprises et quelles catégories de travailleurs entrent dans son champ.
La situation des correspondants régionaux, des pigistes et des collaborateurs rémunérés de manière irrégulière mérite une attention particulière. Un texte conçu uniquement autour des salariés permanents des grandes rédactions laisserait de côté une partie importante des personnes qui collectent et publient l’information.
Une étude de l’Union des journalistes reporters du Mali, conduite auprès d’un échantillon de professionnels et d’employeurs, a relevé des difficultés récurrentes liées à l’absence de contrats, à l’instabilité des rémunérations, au manque d’équipements et à la faiblesse de la couverture sociale. Cette enquête ne constitue pas un recensement national, mais ses constats rejoignent les témoignages recueillis publiquement auprès de jeunes journalistes.
La future convention devra être économiquement applicable. Une grille salariale adoptée sans tenir compte de la situation financière des médias risque de rester lettre morte. Cette contrainte ne peut toutefois pas servir à normaliser le travail durable sans rémunération, sans contrat ou sans affiliation aux organismes sociaux.
Les employeurs, les syndicats et l’administration du Travail devront définir un calendrier de mise en conformité. Les aides publiques à la presse pourraient être liées à des critères transparents, parmi lesquels l’existence de contrats, la déclaration des salariés et le respect des obligations sociales.
Une autorégulation qui ne se confond pas avec la censure
La CPOAM doit proposer un mécanisme permettant aux professionnels d’examiner les manquements à l’éthique et à la déontologie. La décision mentionne la saisine, la médiation, le règlement des différends et le traitement des plaintes.
Ce futur organe devra se distinguer de la Haute Autorité de la communication, qui exerce une régulation prévue par les textes publics. L’autorégulation repose sur l’engagement de la profession elle-même. Elle peut recommander une correction, un droit de réponse, une clarification ou constater un manquement, sans devenir un tribunal parallèle.
Son indépendance dépendra de sa composition et de son financement. Un organisme dominé par quelques propriétaires de médias ne protégerait pas suffisamment les journalistes et le public. Une structure dépendante de ressources discrétionnaires de l’État pourrait, de son côté, voir son impartialité contestée.
La décision du 28 août demande à la cellule de proposer des garanties d’indépendance, d’impartialité, de représentativité et d’inclusivité. Elle prévoit des consultations avec les organisations professionnelles, les ministères concernés et la Haute Autorité de la communication, tout en affirmant que cette coopération ne doit pas compromettre l’autonomie du futur organe.
Les radios communautaires, les médias régionaux, la presse en ligne, les femmes journalistes et les professionnels exerçant hors de Bamako devront pouvoir participer aux consultations. Leur présence est nécessaire pour éviter qu’un mécanisme présenté comme national soit défini par un cercle trop étroit.
Les décisions du futur organe gagneraient à être motivées et rendues publiques, dans le respect de la protection des personnes. Une procédure de recours, des délais de réponse et des règles sur les conflits d’intérêts renforceraient également sa crédibilité.
Le rendez-vous des résultats
Les deux structures doivent travailler pendant quatre-vingt-dix jours. La commission sur la convention collective remettra un projet qui devra encore être validé et adopté par les parties compétentes. La CPOAM doit, pour sa part, produire les textes préparatoires et la feuille de route conduisant à l’installation du futur organe.
Le calendrier peut être prorogé, mais une prolongation ne devrait pas devenir une manière de repousser les arbitrages. Un point d’étape public à mi-parcours permettrait de connaître les organisations consultées, les difficultés rencontrées et les questions restant à régler.
La presse malienne ne manque pas seulement de textes. Elle souffre surtout de règles peu appliquées, de modèles économiques fragiles et d’une confiance publique mise à l’épreuve par les erreurs, les contenus non vérifiés et les confusions entre information, communication et militantisme.
La révision de la convention collective et la relance de l’autorégulation peuvent traiter une partie de ces faiblesses. Leur réussite ne se mesurera pas au nombre de réunions organisées, mais à l’existence de contrats respectés, de protections sociales effectives et d’un mécanisme indépendant capable de répondre aux plaintes sans porter atteinte à la liberté de la presse.
Massiré Diop