Lutte antiterroriste : Le pari du durcissement

En ciblant simultanément la mobilité, les sanctuaires et les réseaux de renseignement des groupes armés, les autorités maliennes affichent leur volonté de durcir la lutte antiterroriste. Une série de décisions aux ambitions élevées, dont la portée réelle reste à prouver.

Les 3 et 4 juin, les autorités de la Transition ont successivement annoncé la suspension, pour une année renouvelable, de l’importation, du transit, de la vente, de la distribution gratuite, des accessoires et de la circulation des motos de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations. Les stocks ou commandes en cours doivent être déclarés sous 90 jours. Le gouvernement a ensuite mis à prix sept chefs qualifiés de terroristes par les autorités, pour 7,5 milliards de francs CFA au total. Le 5 juin, le dispositif a été complété par la création de 39 zones d’intérêt militaire interdites aux civils, dans le cadre de l’opération Dougoukoloko.

Prises séparément, ces mesures répondent à des objectifs sécuritaires spécifiques. Ensemble, elles dessinent une même logique : réduire les capacités opérationnelles des groupes armés terroristes en visant leurs déplacements, leurs espaces de repli et leurs réseaux d’informations.

En ciblant les motos de forte cylindrée, le gouvernement cherche à compliquer les déplacements des groupes terroristes et à accroître leur vulnérabilité face aux forces de sécurité.

Cette mesure présente également un intérêt préventif, puisqu’elle devrait assécher progressivement l’approvisionnement en motos et en pièces détachées, ressource essentielle pour les groupes armés, utilisée depuis plusieurs années pour mener des attaques rapides, contourner les dispositifs sécuritaires et se déplacer dans des zones difficiles d’accès.

Miser davantage sur le renseignement

La mise à prix des sept chefs recherchés, dont le chef du JNIM, Iyad Ag Ghaly, et Hamadoun Koufa, s’inscrit dans une autre dimension de la lutte : celle du renseignement humain. Les primes annoncées vont jusqu’à deux milliards de francs CFA pour Iyad Ag Ghaly, 1,5 milliard pour Hamadoun Koufa et Abdoulaye Mohamoudou Bekaye Diallo, 1 milliard pour Alghabass Ag Intalla, puis 500 millions chacun pour Sidan Ag Hitta, Bilal Ag Achérif et Abderrahmane Al-Batna Al-Djazairi.

En promettant de fortes récompenses pour certaines informations, le gouvernement cherche à encourager la coopération des populations, mais aussi à fragiliser la confiance au sein des organisations visées.

Pour le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry, l’enjeu est évident. « La meilleure solution maintenant est d’avoir des renseignements sûrs », explique-t-il. Selon lui, les montants proposés pourraient également créer « une certaine suspicion dans les rangs » des groupes armés et les pousser à se méfier les uns des autres.

Reprendre le contrôle des espaces refuges

La création de zones d’intérêt militaire interdites aux civils constitue probablement la mesure la plus structurante sur le plan opérationnel. Plusieurs forêts et zones boisées du pays, régulièrement considérées comme refuges ou bases logistiques des groupes armés terroristes, sont désormais placées sous un régime militaire strict.

Cette décision vise à supprimer les espaces de repli dont profitent les groupes armés pour s’organiser, se ravitailler ou préparer leurs opérations. Elle offre également aux Forces armées maliennes une plus grande liberté d’action dans des zones identifiées comme sensibles.

Selon Alexis Kalambry, cette mesure permet aux militaires d’opérer plus efficacement tout en réduisant les risques d’amalgame avec les populations civiles.

Des défis à surmonter

Pour autant, certaines limites demeurent. Un observateur des questions sécuritaires ayant requis l’anonymat estime que « ces mesures peuvent réduire les marges de manœuvre des groupes armés, mais elles ne suffiront pas à elles seules à éliminer la menace ».

Selon lui, les organisations terroristes disposent d’une forte capacité d’adaptation et pourraient modifier leurs itinéraires, leurs modes de ravitaillement ou déplacer leurs bases vers d’autres espaces.

Pour notre interlocuteur, le contrôle des frontières, la surveillance des réseaux de contrebande, la capacité à exploiter rapidement les renseignements et le maintien de la confiance avec les populations seront déterminants dans la réussite de ces mesures.

Au-delà de leur portée immédiate, ces décisions constituent surtout un test grandeur nature pour la nouvelle approche sécuritaire du gouvernement. Dans une guerre asymétrique où les groupes armés ont souvent démontré leur capacité d’adaptation, la question n’est plus seulement celle de la pertinence des mesures annoncées, mais celle de leur impact concret sur le terrain dans les mois à venir.

Mohamed Kenouvi

 

JNIM : le lucratif business des enlèvements

Même s’il n’en détient pas le monopole, le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) a érigé au fil des années les enlèvements au Sahel en modus operandi. Depuis que sa rivalité s’est accentuée, à partir de février 2020, avec l’EIGS (État islamique au grand Sahara), le groupe d’Iyad Ag Ghaly a multiplié les rapts. Expatriés européens, nationaux de divers profils, la liste des otages passés, ou qui sont encore dans les mains du JNIM au Mali, est longue. Que tire ce groupe terroriste de ces enlèvements ?

Officiellement, pour la libération le 20 mars 2023 de l’ex-dernier otage français dans le monde, Olivier Dubois, détenu pendant près de deux ans par le JNIM, et de l’humanitaire américain Jeffrey Woodke, enlevé au Niger en 2016, les autorités françaises et américaines sont catégoriques : aucune rançon n’a été versée et aucune libération de prisonniers n’a servi de monnaie d’échange.

Mais difficile de s’en tenir à ces versions quand on sait que dans la plupart des enlèvements d’Occidentaux en Afrique, la libération n’intervient qu’après des paiements de rançons et/ou la remise en liberté de terroristes prisonniers. À en croire certaines sources issues du renseignement malien et relayées par des médias locaux, au moins quelques millions d’euros auraient été versés pour obtenir la libération des deux ex-otages.

L’ancien Président François Hollande reconnaissait en 2016  que des rançons avaient été payées pour certains Français retenus en captivité, en l’occurrence les journalistes Hervé Ghesquière et Stéphane Taponnier, enlevés en Afghanistan en 2009 et libérés en 2011, et  Florence Aubenas, enlevée en 2005 en Irak puis libérée quelques mois après.

Comme pour Olivier Dubois, près de 3 ans plus tôt, Paris a toujours démenti avoir payé, en plus d’échange de prisonniers,  pour la libération de Sophie Pétronin, autre otage française longtemps détenue au Mali et libérée en octobre 2020 en même temps que l’ancien Chef de file de l’opposition malienne Soumaïla Cissé et 2 Italiens, Nicola Chiacchio et Pier Luigi Maccalli.

Dans la foulée, sur RFI, Ahmada Ag Bibi, ancien membre d’un groupe djihadiste qui sert quelquefois d’intermédiaire lors des négociations, affirmait que 2 millions d’euros avaient été versés comme rançon au JNIM  pour l’ancien Président de l’URD, décédé depuis.

De l’argent et des concessions

La manne financière que le JNIM et les groupes terroristes tirent des enlèvements est très importante. Une source spécialiste de ces mouvements djihadistes l’estime à « 40 à 50 milliards de francs CFA perçus de 2003 à aujourd’hui ». « La prise d’otages européens  a fait des djihadistes au Sahel des milliardaires en francs CFA, cela ne fait aucun doute », avance cette source, qui a requis l’anonymat. De son point de vue, c’est d’ailleurs pour cette raison que les Occidentaux, et plus particulièrement les Européens, sont les cibles privilégiées du JNIM, parce que les pays d’où ces derniers sont originaires entament vite des négociations pour obtenir leur libération.

« Lorsqu’ils prennent des Européens et des Africains, ils libèrent plus rapidement les Africains pour deux raisons. D’abord, parce que ces derniers n’ont pas de valeur marchande, leurs États n’ont pas d’argent pour payer. Ensuite parce qu’ils font attention à ne pas enlever des locaux dans les zones qu’ils occupent. Cela pourrait amener des relations difficiles entre eux et les autochtones », explique notre source.

En dehors de l’argent qu’il perçoit à travers les rapts, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al Qaeda, tire d’autres avantages. « Les enlèvements rapportent soit de l’argent, soit une occasion de négocier pour aboutir à des concessions ou obtenir des accords. Souvent, ils enlèvent des chefs de villages pour faire un forcing afin d’obtenir un accord local ou un avantage quelconque », affirme un ex-otage malien.

« Dans le centre du Mali, quand le JNIM enlève des personnalités locales, politiques ou influentes dans un village ou dans une ville, il négocie des concessions qui peuvent être endogènes. Si, par exemple, on les empêche de se ravitailler en carburant dans un village qui fait de l’autodéfense, s’ils y enlèvent quelqu’un ils poussent les pions pour qu’on leur ouvre la route, qu’ils puissent quelquefois venir à la foire se ravitailler en denrées, acheter des engins ou vendre leur bétail », confie celui qui a passé deux mois au centre du Mali en 2018 dans les mains d’un groupe affilié au JNIM.

Selon lui, d’autres profils en dehors des Occidentaux intéressent le groupe dirigé par Iyad Ag Ghaly. Administrateurs civils, militaires, politiques ou encore journalistes, « dès  qu’ils jugent pouvoir tirer contrepartie d’une cible, ils n’hésitent pas ». Dans plusieurs cas, les libérations d’otages interviennent aussi après celle de prisonniers, de certaines voies ou encore l’obtention d’une garantie de non coopération avec l’armée de la part des populations.

Manque de ressources ?

C’est inédit. Quatre vidéos de revendication d’otages enregistrées et diffusées sur les réseaux sociaux en l’espace de quelques jours (entre le 28 et le 30 mai 2023). Jamais le JNIM n’avait autant « exhibé » ses captifs dans un délai aussi court. Comme à l’accoutumée dans ce genre de vidéos, le message de fond reste le même. Les otages, 1 Sud-africain et 3 Maliens, appellent les autorités de leurs pays et leurs familles à négocier leur libération.

Dans deux vidéos enregistrées le 26 mai et diffusées deux jours plus tard, le Sud-africain Gert Jacobus van Deventer, 48 ans, demande d’urgence de l’aide ou toute forme d’assistance pour faciliter ou activer toute action qui puisse conduire à sa libération.

Pour sa part Abdou Maïga, ancien député, et proche du Premier ministre Choguel Kokalla Maïga selon certaines sources, appelle également le Président de la Transition, le Colonel Assimi Goïta, et le Chef du gouvernement à tout faire pour négocier sa libération, affirmant souffrir de glaucome, de diabète et de tension.

« J’ai été arrêté par les djihadistes le 18 mars 2023 entre Koala et Nara et actuellement je suis en vie. J’étais blessé le jour où l’on m’a arrêté. Actuellement, je suis en bonne santé. Je veux que le gouvernement m’aide pour que je rentre à la maison », implore de son côté, dans une autre vidéo enregistrée le 28 mai, le Caporal Oumar Diakité, élément du 34ème Bataillon du Génie militaire.

Tout comme lui, le même jour, Abdoulaye Kanté, garde forestier enlevé fin mars dans un poste à Kita, demande dans une autre vidéo de l’aide des autorités, à ses collègues et à sa famille pour recouvrer la liberté.

La nouvelle méthode employée par le JNIM, d’autant plus avec des otages relativement peu connus, suscite des interrogations. Le groupe est-il en manque de ressources financières et est-il en train d’activer des leviers de négociations pour le combler ? Est-il en train d’expérimenter une nouvelle stratégie ? Pour l’analyste sécuritaire, spécialiste des groupes djihadistes du centre et du nord du Mali, Yida Diall, la réponse à ces deux interrogations est négative.

« Pour moi, ces vidéos ne sont  pas pour chercher de l’argent, parce que en général les otages africains ne sont pas susceptibles de faire gagner beaucoup aux terroristes. Je pense qu’ils sont en train de le faire pour un autre motif, un échange de prisonniers. Ces derniers mois, ils ont eu certains lieutenants importants arrêtés, certains, pendant que Barkhane était encore là et d’autres avec la montée en puissance de l’armée ».

Quelques otages occidentaux, dont la « valeur marchande » est réputée plus grande, sont toujours aux mains du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans. Parmi eux, entre autres, le quadragénaire roumain Iulian Ghergut, enlevé en avril 2015 au Burkina Faso puis transféré vers le Mali, et trois Italiens, Rocco Antonio Langone et Maria Donata Caivano, 64 et 62 ans, et leur fils Giovanni, 43 ans, capturés au Mali  le 19 mai 2022.