Personnalités › Interview, Personnalités




Dr Traoré Aminata Simpara : « Le sous-financement de la réponse humanitaire a des conséquences directes sur la capacité collective des acteurs à couvrir les besoins ».

Présente à Macina à travers une équipe mobile intégrée, AMSODE intervient auprès des personnes déplacées et des communautés d’accueil. Dans…

Présente à Macina à travers une équipe mobile intégrée, AMSODE intervient auprès des personnes déplacées et des communautés d’accueil. Dans cet entretien à Journal du Mali, Dr Traoré Aminata Simpara, coordinatrice Santé et Nutrition de l’organisation, détaille les interventions menées, les contraintes de l’assistance humanitaire et les besoins qui restent à couvrir.

Dans quelles localités intervenez-vous actuellement auprès des déplacés et des familles d’accueil ? Êtes-vous présents à Macina ou dans d’autres zones du centre ?
AMSODE intervient dans plusieurs régions du Mali, notamment à Mopti, Ségou, Bandiagara, Douentza, Tombouctou, Gao, Kidal, Ménaka, Sikasso, Koulikoro, Kayes et dans le District de Bamako. Notre action s’inscrit dans une approche multisectorielle qui prend en compte les besoins des personnes déplacées, des réfugiés, des familles vulnérables et des communautés d’accueil.
À Macina, dans la région de Ségou, nous intervenons à travers une équipe mobile intégrée qui permet de rapprocher les services sociaux de base des populations affectées par le déplacement forcé. Cette approche est particulièrement importante lorsque les communautés rencontrent des difficultés d’accès aux services essentiels, surtout de santé.
Plus largement, les déplacements de populations exercent une pression supplémentaire sur les ressources et les services des localités d’accueil. Notre approche consiste donc à considérer les besoins des personnes déplacées, mais aussi ceux des familles qui les accueillent et qui peuvent elles-mêmes vivre dans une situation de vulnérabilité.
La couverture opérationnelle d’AMSODE varie selon les interventions et les ressources mobilisées. Notre priorité reste de répondre aux besoins identifiés dans nos zones d’action et de contribuer à une réponse humanitaire adaptée aux réalités des communautés.
Quelles actions avez-vous réalisées récemment dans ces localités ? Pouvez-vous préciser les dates, le nombre de bénéficiaires et les résultats obtenus ?
AMSODE met en œuvre des interventions qui répondent à différents besoins : assistance alimentaire et monétaire, accès aux soins, protection, accompagnement psychosocial, éducation et soutien aux moyens d’existence. Les modalités d’intervention dépendent du contexte et des besoins identifiés auprès des populations.
À titre d’exemple, dans la région de Mopti, 177 ménages déplacés internes à Walirdé ont bénéficié d’une assistance monétaire dans le cadre du mécanisme de réponse rapide RRM-ECHO, mis en œuvre par AMSODE et le Conseil norvégien pour les réfugiés, avec un financement de l’Union européenne. L’intervention comprenait également des séances d’information et des mécanismes de retour d’information des bénéficiaires.
En juin 2026, 216 ménages déplacés à Mabilé et Tintin-Bougou, à Bamako, ont bénéficié d’une assistance alimentaire d’urgence dans le cadre d’une intervention menée avec World Renew.
Dans le domaine de la santé, les équipes mobiles permettent également d’aller vers les populations qui rencontrent des difficultés pour accéder aux structures de soins. À titre d’illustration, entre février et septembre 2026, une intervention d’AMSODE dans les régions de Tombouctou, Mopti, Bandiagara, Douentza, Gao, San et Ségou a permis de toucher 42 909 personnes. Elle a notamment permis de réaliser 13 269 consultations curatives gratuites, d’appuyer 272 urgences obstétricales et néonatales et d’accompagner 125 femmes enceintes par des transferts monétaires. Par ailleurs, 4 789 femmes et adolescentes ont bénéficié de services de consultations prénatales et postnatales, et 1 275 de services de planification familiale. L’intervention a également permis de dépister 1 545 enfants pour la malnutrition et de référer 64 cas compliqués vers les structures sanitaires appropriées. Au total, 1 996 enfants ont été vaccinés et 205 survivantes de violences basées sur le genre ont été appuyées. Ont également été distribués 880 kits de dignité, 281 kits d’accouchement et 365 kits d’hygiène menstruelle. Les activités de prévention et de sensibilisation ont touché 17 907 personnes.
Ces résultats montrent l’importance d’une réponse diversifiée, adaptée aux besoins des ménages. Mais ils rappellent aussi qu’une intervention ponctuelle ne suffit pas toujours à couvrir l’ensemble des besoins d’une famille déplacée, particulièrement lorsque le déplacement se prolonge et que les ressources des communautés d’accueil sont elles-mêmes limitées.
Avec quels moyens humains, matériels et financiers assurez-vous ces interventions ? Avez-vous constaté une évolution des financements disponibles en 2026 ?
Les interventions humanitaires reposent sur la mobilisation des équipes de terrain, des moyens logistiques, des partenaires opérationnels et des ressources financières nécessaires pour atteindre les populations. Pour les organisations nationales comme AMSODE, la capacité à maintenir une présence auprès des communautés dépend largement de la disponibilité et de la continuité de ces ressources.
Les chiffres du Plan de réponse humanitaire illustrent clairement la pression financière qui pèse sur le secteur au Mali. En 2025, 6,4 millions de personnes avaient besoin d’une assistance humanitaire. Le plan nécessitait 771 millions de dollars, mais seulement environ 21 % de cette enveloppe a été mobilisée, soit le taux de financement le plus faible enregistré depuis dix ans. Malgré ce contexte, les partenaires humanitaires ont apporté une assistance à 1,8 million de personnes.
Pour 2026, le Plan des besoins et de la réponse humanitaire prévoit 5,1 millions de personnes dans le besoin et cible 3,8 millions de personnes à assister, pour un financement requis de 577,9 millions de dollars. Au 28 septembre 2026, seulement 135,6 millions de dollars avaient été mobilisés, laissant un déficit de plus de 442 millions de dollars.
Ces chiffres montrent que les ressources disponibles restent très inférieures aux besoins identifiés. Pour les organisations humanitaires, cela signifie qu’il faut prioriser les interventions, rechercher des complémentarités entre acteurs et faire des choix difficiles alors que de nombreuses familles continuent d’avoir besoin d’aide.
Les contraintes financières ont-elles entraîné une réduction, un report ou un arrêt de certaines activités ? Si oui, lesquelles, dans quelles localités et avec quelles conséquences pour les bénéficiaires ?
Le sous-financement de la réponse humanitaire a des conséquences directes sur la capacité collective des acteurs à couvrir les besoins. En 2025, le plan humanitaire n’a été financé qu’à environ 21 %. En 2026, le déficit dépassait encore 442 millions de dollars au 28 septembre.
Lorsque les ressources sont insuffisantes, les acteurs doivent concentrer leurs moyens sur les besoins les plus urgents. Cela peut limiter le nombre de personnes assistées, réduire la durée de certaines interventions ou empêcher de répondre à des besoins pourtant identifiés. Une assistance peut également prendre fin alors que les ménages concernés n’ont pas encore retrouvé leur autonomie.
Il faut comprendre qu’un déplacement ne crée pas uniquement un besoin immédiat de nourriture ou d’abri. Il peut entraîner la perte des revenus, des biens et des moyens de subsistance, tout en perturbant l’accès aux soins, à l’éducation et aux autres services essentiels. Lorsque l’aide disponible ne couvre qu’une partie de ces besoins, les familles doivent continuer à faire face à des difficultés importantes.
La situation nationale montre donc que le financement est un facteur déterminant de la couverture humanitaire. Pour AMSODE, comme pour les autres acteurs, l’enjeu est de pouvoir maintenir une réponse cohérente avec les besoins identifiés et d’éviter les ruptures d’assistance lorsque les vulnérabilités persistent.
Quelles difficultés d’accès, de sécurité ou de logistique rencontrez-vous ? Comment vos équipes et vos partenaires locaux s’organisent-ils pour maintenir l’assistance ?
L’accès aux populations reste un défi majeur dans plusieurs zones du Mali. Selon le Plan des besoins et de la réponse humanitaire, 753 incidents ayant entravé l’accès humanitaire ont été enregistrés entre janvier et novembre 2025, soit une hausse de 40 % par rapport à la même période en 2024. Quinze localités étaient signalées comme difficilement accessibles.
Ces contraintes affectent les populations, mais aussi les possibilités d’évaluation des besoins, d’acheminement de l’assistance et de suivi des interventions. Elles peuvent entraîner des retards et compliquer la continuité des services, notamment dans les zones éloignées ou accueillant un nombre important de personnes déplacées.
Pour maintenir l’assistance, les équipes s’appuient sur la coordination avec les partenaires et les acteurs locaux, la connaissance du contexte et l’adaptation des modalités d’intervention. Les équipes mobiles constituent notamment une approche permettant de rapprocher certains services des populations ciblées.
Mais la proximité avec les communautés ne suffit pas à elle seule. Les interventions nécessitent des moyens adaptés, des ressources disponibles et des conditions d’accès compatibles avec la sécurité des équipes et des bénéficiaires. L’assistance doit pouvoir être organisée de manière responsable, sans exposer davantage les personnes que nous cherchons à soutenir.
Quels besoins restent les moins couverts, notamment pour les femmes et les enfants ? Quelles mesures permettraient de renforcer votre réponse et de soutenir les familles d’accueil ?
Les besoins restent importants dans plusieurs secteurs. En 2026, les données de planification humanitaire font état de plus de 2 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire, de 1,9 million de personnes exposées à des risques sanitaires importants et d’environ 3 millions de personnes privées d’un accès suffisant à l’eau potable et à l’hygiène. Par ailleurs, 1,8 million d’enfants ne peuvent pas fréquenter l’école et 1,6 million d’enfants de moins de cinq ans sont exposés au risque de malnutrition aiguë.
Ces chiffres montrent que les besoins sont étroitement liés. Une famille déplacée peut avoir besoin de nourriture, mais également de soins, d’eau, d’un abri, de protection et de moyens de subsistance. Les femmes et les enfants sont particulièrement vulnérables lorsque les ressources familiales s’épuisent et que les services essentiels deviennent difficiles d’accès.
Les familles d’accueil doivent également être prises en compte. Elles partagent leurs ressources avec les personnes déplacées alors qu’elles peuvent elles-mêmes être confrontées à des difficultés économiques. Si leur capacité à accueillir et à soutenir d’autres ménages s’affaiblit, les besoins et les tensions peuvent s’accentuer au sein des communautés.
Pour renforcer la réponse, il faut des financements plus prévisibles et mieux adaptés à la durée des crises, une assistance qui tienne compte des vulnérabilités spécifiques et un soutien aux moyens d’existence des ménages déplacés comme des familles d’accueil. Il est également essentiel de renforcer les services de proximité et de mieux articuler l’assistance d’urgence avec le relèvement et les solutions durables.
Enfin, les organisations nationales doivent disposer de moyens suffisants pour maintenir leur présence sur le terrain et participer pleinement à la définition des réponses. Elles connaissent les réalités locales et travaillent au contact des communautés. Cette proximité doit être accompagnée de ressources adaptées pour permettre une assistance continue, de qualité et redevable envers les populations.
L’objectif n’est pas seulement de répondre à une urgence immédiate, mais de permettre aux personnes déplacées et aux familles qui les accueillent de préserver leur dignité et de retrouver progressivement des conditions de vie plus stables.

Suivez l'information en direct sur notre chaîne WHATSAPP