Sanctions financières ciblées : Bamako élargit son outil de pression sécuritaire

L’arrêté du 18 juin signé par le ministre d’État, ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, dépasse la seule inscription de douze personnes sur la liste nationale des sanctions financières ciblées. Il confirme l’installation progressive du gel administratif des avoirs comme instrument de sécurité intérieure, mais aussi comme moyen de pression contre des réseaux d’influence, des relais politiques et des figures liées aux anciens mouvements armés du Nord.

Le texte prévoit le gel des biens et ressources économiques des personnes visées pour six mois renouvelables. Il s’appuie sur les textes nationaux relatifs à la lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. Les griefs retenus sont formulés de manière identique pour les douze noms : soutien présumé au JNIM et au Front de libération de l’Azawad, promotion ou apologie du terrorisme, association de malfaiteurs et facilitation d’actes terroristes.
La première particularité de cette décision tient à la composition de la liste. Elle ne vise pas seulement des acteurs directement issus des groupes politico-militaires du Nord. Elle inclut aussi des personnalités du débat public, des activistes numériques, des figures politiques et des personnes dont l’influence se déploie largement hors des circuits institutionnels classiques.
Profils
Malick Konaté, fondateur de Horon TV, appartient à cette catégorie. Journaliste,  il avait quitté le Mali après avoir affirmé avoir reçu des menaces en lien avec ses productions et ses prises de position sur les partenaires sécuritaires du pays. Sékou Tounkara, connu sous le surnom de « politologue de New York », incarne une autre forme d’influence, plus directe, plus numérique, construite autour de vidéos, d’interventions publiques et d’un discours politique fortement relayé dans la diaspora. Ironie du dossier, les deux hommes s’étaient déjà opposés devant la justice malienne en 2022, après une plainte de Malick Konaté contre Sékou Tounkara pour calomnie, diffamation et dénigrement. L’affaire avait été close après retrait de la plainte et compromis entre les parties.
Kadidia Fofana offre un autre profil. Ancienne conseillère municipale en commune II de Bamako, figure féminine de la contestation « Antè A Bana », militante du Collectif des Amazones et ancienne chargée de mission au ministère de la Réconciliation nationale, elle illustre le glissement d’une partie de l’activisme civique vers une opposition plus frontale depuis l’extérieur. L’arrêté vise également Boubacar Soumahoro, dit Bouba Fané, influenceur et acteur de l’événementiel, ainsi que Youssouf Doumbia, dit Delfro, jeune créateur de contenus dont l’activité se déploie surtout sur les réseaux sociaux.
Le cas d’Ismaïla Sacko appelle une précision. Il s’agit du président du Parti social-démocrate africain, PSDA, ancien conseiller politique à la Présidence et figure de l’opposition en exil. Son parti avait déjà connu des démêlés judiciaires, avec une décision de dissolution en 2023 contestée par ses responsables. Cheick Mohamed Chérif Koné, ancien magistrat de grade exceptionnel et ancien responsable syndical de la magistrature, complète ce groupe de personnalités issues de la sphère politique, judiciaire ou citoyenne.
Nord
L’autre volet de l’arrêté renvoie aux anciennes architectures politico-militaires du Nord. Almouzamil Ag Mohamed est connu comme figure de la communication de la Coordination des mouvements de l’Azawad, ancienne coalition de groupes rebelles signataires de l’accord d’Alger. Boubacar Siddigh Ould Taleb Sidi Aly a été secrétaire général du Mouvement populaire pour le salut de l’Azawad, MPSA, groupe né en 2014 d’une scission du Mouvement arabe de l’Azawad, puis porté à la tête de la Coordination des mouvements de l’Entente, CME.
Haballah Ag Hamzatta a suivi une trajectoire plus singulière. Il a d’abord été secrétaire général adjoint du GATIA, mouvement longtemps classé parmi les groupes d’autodéfense favorables à l’unité du Mali et souvent perçu comme proche du camp pro-Bamako. En 2019, il a été exclu du GATIA avec d’autres responsables, après avoir été soupçonné de travailler au profit des séparatistes. Cette évolution résume à elle seule la complexité des alliances du Nord, où les trajectoires individuelles ont souvent traversé plusieurs camps.
Mohamed Elmaouloud Ould Ramadane est l’une des voix publiques du Front de libération de l’Azawad. Il s’est exprimé à plusieurs reprises au nom de la rébellion dans les médias internationaux, notamment après la reprise des combats entre l’armée malienne et les groupes armés du Nord. Ahmada Ag Bibi, ancien député de Kidal et notable touareg, est connu pour son poids politique dans le septentrion et pour avoir été cité par le passé dans des médiations liées à des libérations d’otages.
Portée
La portée de l’arrêté se joue donc à deux niveaux. Le premier est financier. Banques, systèmes financiers décentralisés, services de transfert d’argent, opérateurs de mobile money, notaires, intermédiaires et autres assujettis doivent bloquer les fonds, comptes, biens ou ressources économiques identifiés. Pour les personnes ayant encore des comptes, biens immobiliers, revenus, participations ou relais financiers au Mali, l’effet peut être immédiat.
Le second niveau est politique et réputationnel. Plusieurs personnes visées résident ou agissent depuis l’étranger. Dans ces cas, la mesure malienne aura un effet direct surtout sur les avoirs situés au Mali et les flux transitant par des canaux soumis au droit malien. Pour atteindre des comptes, revenus numériques, biens ou soutiens financiers localisés en Europe, en Amérique du Nord ou ailleurs, Bamako devra s’appuyer sur la coopération entre cellules de renseignement financier, autorités judiciaires, banques correspondantes ou mécanismes d’entraide. Sans relais extérieur, le gel risque de produire davantage un effet de signalement qu’un assèchement financier total.
Cet effet de signalement n’est pas secondaire. Être placé sur une liste nationale liée au financement du terrorisme peut compliquer l’accès aux circuits bancaires, dissuader des soutiens, refroidir des partenaires, fragiliser des collectes de fonds et réduire la marge de manœuvre de relais militants. Pour des personnalités vivant de leur exposition publique, de leurs réseaux communautaires ou de leur audience numérique, le coût peut être autant réputationnel que matériel.
Doctrine
La décision s’inscrit dans un durcissement déjà visible. En mai, les autorités avaient inscrit Oumar Mariko, Étienne Fakaba Sissoko et le Front de libération de l’Azawad sur la même liste nationale. Le nouvel arrêté élargit encore le champ, en intégrant des profils qui relèvent à la fois de l’ex-rébellion, de l’opposition politique, de la diaspora militante et de l’influence numérique. Bamako semble ainsi traiter la menace sécuritaire comme un ensemble hybride, où les armes, les flux financiers, les mots d’ordre politiques et la communication en ligne peuvent se renforcer mutuellement.
C’est précisément là que se trouve le point sensible. L’outil peut être efficace lorsqu’il cible des flux documentés, des circuits de financement, des comptes relais ou des soutiens matériels à des groupes armés. Il devient plus délicat lorsqu’il touche des prises de parole, des positions politiques ou des activités numériques dont le lien avec une facilitation concrète d’actes terroristes doit être solidement établi. La force d’une sanction financière ciblée repose sur la qualité de la documentation, la traçabilité des avoirs et la capacité à convaincre les institutions financières de l’appliquer sans exposer le dispositif à une contestation durable.
La liste du 18 juin ne clôt donc pas le débat ; elle l’ouvre. Elle montre que l’État malien veut frapper plus loin que le champ militaire, en s’attaquant aux soutiens présumés, aux relais d’influence et aux circuits financiers visibles ou supposés. Mais son efficacité réelle dépendra de trois conditions : l’identification précise des biens, la coopération des assujettis et la solidité des éléments reliant chaque personne à des faits matériels de financement, de facilitation ou de soutien opérationnel.
À défaut, le gel peut rester surtout symbolique, particulièrement pour les profils installés hors du Mali. Bien documenté, il peut au contraire devenir un outil puissant d’assèchement des réseaux hostiles. Toute la question est donc de savoir si cette nouvelle étape relève d’une stratégie financière structurée ou d’un élargissement politique du registre sécuritaire. C’est sur ce terrain que se mesurera la portée réelle de l’arrêté.
Massiré DIOP

Le trône des illusions : « Quand le réel est confisqué, la fiction devient une barricade »

Dans son nouveau roman publié chez L’Harmattan, Étienne Fakaba Sissoko mêle littérature, mémoire et critique politique. À travers Sabu, écrivain rebelle en détention, il explore la parole entravée, la résistance intime et les régimes qui organisent l’oubli. Une œuvre dense, enracinée dans l’urgence de dire.

Pourquoi avoir choisi la fiction pour porter un message aussi politique ?

Parce que la fiction est la dernière barricade quand le réel est confisqué. Dans un contexte où la parole libre peut coûter la liberté, voire la vie, le roman devient un acte d’insubordination douce. Le trône des illusions est une œuvre de fiction, mais profondément ancré dans les réalités que vivent tant de peuples sous des régimes d’apparence transitionnelle et de fond autoritaire. La littérature permet de contourner la censure, de déjouer la peur, de parler haut quand on veut nous faire taire. J’ai choisi la fiction pour dire ce qu’on ne peut plus dire autrement.

Sabu refuse le silence. Est-ce aussi votre manière de continuer à parler ?

Absolument. Sabu, c’est cette part d’humanité qu’on tente d’éteindre chez ceux qu’on enferme, qu’on isole ou qu’on intimide. À travers lui, je continue à écrire pour celles et ceux qu’on réduit au silence. Ce personnage est né de la prison, de l’injustice et du silence imposé. Mais il parle. Il écrit et il résiste avec les mots. Et moi, à travers lui, je continue cette bataille que je mène depuis des années : celle de la conscience critique, de la liberté de pensée, de la vérité contre la peur.

Que représente Kassala dans le roman ?

Kassala est la capitale du pays fictif Gayma où se déroule l’action du roman. Ce n’est pas un simple décor, mais une condensation du réel. Une mise en fiction des dérives observées dans plusieurs pays du Sud et notamment en Afrique de l’Ouest : confiscation du pouvoir, instrumentalisation de la justice, culte de la sécurité au détriment des libertés, élites cooptées, oppositions criminalisées. Kassala, c’est un miroir. Déformant parfois, mais parlant. Ceux qui y voient une allusion reconnaîtront les reflets qu’ils renvoient.

Publier Le Carnet de Sabu par épisodes, c’est aussi de la résistance ?

Oui. Dans un pays où la mémoire devient dangereuse, publier par épisodes, c’est semer des fragments d’insoumission. Chaque épisode est une mèche et une veilleuse contre l’obscurité organisée. Cette forme feuilletonesque s’inscrit dans notre tradition orale. Ce n’est pas un choix marketing, c’est un choix politique. Le récit de Sabu doit s’infiltrer, se transmettre. Comme un murmure entêté là où l’on croit que tout le monde s’est tu.