Précarité salariale, absence de protection sociale, menaces et autocensure pèsent sur l’exercice du journalisme en Afrique. Un rapport de la Fédération des journalistes africains (FAJ), présenté le 25 octobre à Addis-Abeba, dresse un état des lieux à partir d’une enquête menée auprès de 1 586 professionnels dans 45 pays.
Exercer le métier de journaliste reste difficile pour une large partie des professionnels interrogés. Aux risques liés à la collecte et au traitement de l’information s’ajoutent une précarité économique persistante et des pressions qui peuvent fragiliser leur indépendance. Selon le rapport, 61 % des répondants affirment que leurs revenus tirés du journalisme ne leur permettent pas de couvrir leurs besoins essentiels.
Intitulé Le journalisme assiégé : conditions de travail épouvantables et déclin de la liberté de la presse en Afrique, le document rassemble les réponses de journalistes des cinq régions du continent. Quelque 58 % déclarent subir des retards de salaire, 62 % travaillent sans contrat écrit et 71 % ne bénéficient d’aucune protection sociale. Seuls 4 % estiment que leur rémunération couvre convenablement leurs dépenses essentielles. Les jeunes sont fortement représentés dans l’enquête, les 18-34 ans constituant 53 % des répondants. Les pigistes représentent 29 % de l’échantillon et les collaborateurs et correspondants 18 %.
La peur au quotidien
À cette fragilité économique s’ajoute l’insécurité. Quelque 65 % des journalistes interrogés déclarent avoir subi des menaces ou des actes d’intimidation liés à leur travail au cours des trois dernières années. Seuls 17 % disent se sentir toujours en sécurité dans l’exercice de leur profession, tandis que 55 % éprouvent rarement ou jamais ce sentiment.
Le bilan humain rappelle les risques du métier. Selon la Fédération internationale des journalistes, 18 journalistes et professionnels des médias ont perdu la vie en Afrique en 2025, dont plusieurs dans des circonstances accidentelles liées à leur activité. Les pressions influencent aussi directement le traitement de l’information. Quelque 84 % des répondants reconnaissent pratiquer l’autocensure, occasionnellement ou fréquemment, et 69 % ont déjà évité certains sujets par crainte de menaces. L’ingérence politique est considérée comme la principale menace contre la liberté de la presse par 29 % des personnes interrogées, devant les violences contre les journalistes, citées par 22 %, et les lois restrictives, par 18 %. Parmi les violations effectivement subies figurent les ingérences politiques pour 68 %, les obstacles à l’accès à l’information pour 61 %, la censure pour 57 % et l’intimidation judiciaire pour 49 %. Au total, 65 % jugent la liberté de la presse restreinte ou fortement restreinte dans leur pays. Seuls 6 % la considèrent comme très libre.
Les femmes davantage exposées
Le rapport insiste également sur les risques numériques. Le harcèlement en ligne concerne 36 % des journalistes interrogés, 26 % déclarent avoir subi une surveillance numérique, 24 % des abus sexuels en ligne et 21 % des tentatives de piratage. Pourtant, 63 % n’ont reçu aucune formation en sécurité numérique. Les femmes journalistes apparaissent particulièrement exposées. Pour 76 % des répondants, elles sont confrontées à des risques supplémentaires, notamment le harcèlement sexuel, les violences en ligne fondées sur le genre, les inégalités salariales et les discriminations professionnelles. La pression affecte aussi le bien-être des journalistes. L’insécurité financière constitue la première source de stress pour 38 % d’entre eux, suivie de la peur des agressions avec 24 %. Par ailleurs, 72 % travaillent dans des structures dépourvues de dispositif de soutien psychologique. Près de 44 % déclarent connaître fréquemment un épuisement professionnel et 47 % ont déjà envisagé de quitter le métier.
Face à ces résultats, le président de la FAJ, Omar Faruk Osman, appelle les gouvernements, les employeurs et les institutions concernées à agir sur les conditions de travail. La Fédération réclame notamment des salaires équitables, des contrats écrits, une meilleure protection sociale et des lieux de travail plus sûrs.
Elle demande également des enquêtes rapides sur les agressions contre les journalistes, la réforme des législations utilisées pour les intimider, le respect de l’indépendance éditoriale et des mécanismes spécifiques de protection des femmes journalistes.
Réalisée avec le soutien du Programme multidonateurs de l’UNESCO sur la liberté d’expression et la sécurité des journalistes, l’enquête relie ainsi les conditions matérielles d’exercice du métier à la liberté d’informer. Salaires insuffisants, absence de contrats, menaces et autocensure affectent à la fois les journalistes et les informations auxquelles le public peut avoir accès.
Joseph Amara Dembélé




