Sénégal : La constitution au cœur du duel Faye – Sonko 

L’Assemblée nationale sénégalaise a adopté le 29 juin une réforme constitutionnelle qui recompose plusieurs équilibres institutionnels, dans un climat de tension entre le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, ancien Premier ministre devenu Président du Parlement.

Les tensions continuent entre le Président sénégalais Diomaye Faye et le Président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko.
Porté par six députés du groupe Pastef, le texte révise la Constitution de 2001. Il reprend les corrections demandées par le Conseil constitutionnel dans sa décision du 13 mai, après validation de l’architecture générale de l’avant-projet. La réforme transforme le Conseil constitutionnel en Cour constitutionnelle. La nouvelle juridiction compte neuf membres au lieu de sept, avec trois membres nommés à partir d’une liste de cinq personnalités proposée par le Président de l’Assemblée nationale, après consultation du Bureau. Le texte renforce aussi le contrôle parlementaire. Il consolide les commissions d’enquête et impose une information accrue de l’Assemblée sur certains accords engageant l’État, notamment dans les ressources naturelles. De plus, il encadre les décisions majeures de l’Exécutif entre l’élection présidentielle et la proclamation définitive des résultats.
Pouvoirs
La partie la plus sensible concerne l’Exécutif. Le Président détermine la politique de la Nation en concertation avec le Premier ministre. Le Chef du gouvernement reçoit aussi la faculté de présider le Conseil des ministres sur délégation expresse du Président et selon un ordre du jour fixé par celui-ci. La réforme introduit une incompatibilité politique majeure. Le Président de la République ne dirige plus effectivement un parti politique ou une coalition, sauf à titre honorifique. Les ministres sont également soumis à de nouvelles incompatibilités, notamment avec certaines fonctions locales.
Ces dispositions prennent une portée particulière depuis la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Élus en 2024 dans une même dynamique, les deux hommes incarnent désormais deux pôles du pouvoir. Le Président conserve la légitimité de l’élection présidentielle, tandis que Sonko garde une forte emprise sur le Pastef et la majorité parlementaire.
La réforme dépasse aussi le face-à-face personnel. Elle ouvre un test sur l’hyper-présidentialisme, la séparation des pouvoirs et l’organisation d’une majorité traversée par un conflit de leadership. Le gouvernement a annoncé un référendum, sans fixer de date.
La question n’est plus seulement de savoir qui de Diomaye Faye ou de Sonko impose son tempo politique. Elle est de savoir si le Sénégal peut transformer une crise de commandement au sommet en réforme durable de ses institutions, dans un pays souvent présenté comme une référence démocratique en Afrique de l’Ouest.

De l’union à la division : Le destin souvent contrarié des coalitions politiques africaines

Du Sénégal à l’Afrique du Sud en passant par le Kenya, l’histoire politique du continent montre que les coalitions construites pour conquérir le pouvoir peinent souvent à préserver leur unité une fois leur objectif atteint.

Dans l’histoire politique africaine, les coalitions naissent fréquemment dans l’adversité. Face à un régime contesté, à un parti dominant ou à un pouvoir jugé défaillant, des acteurs aux sensibilités parfois opposées décident de mettre de côté leurs divergences pour poursuivre un objectif commun. Mais, une fois cet objectif atteint, l’unité affichée laisse fréquemment place aux rivalités et aux désaccords.

Le phénomène est loin d’être exceptionnel. En Afrique du Sud, l’Alliance tripartite, réunissant l’ANC, le Parti communiste sud-africain et la centrale syndicale COSATU, a constitué l’un des principaux moteurs de la lutte contre l’apartheid. Pourtant, une fois au pouvoir, les divergences idéologiques et stratégiques entre ses composantes ont régulièrement alimenté des tensions et des crises internes.

L’épreuve du pouvoir

Le Sénégal fournit plusieurs illustrations de cette réalité. En 2000, la large coalition qui avait porté Abdoulaye Wade à la présidence face au Parti socialiste s’est progressivement désagrégée après l’alternance. Plusieurs alliés de circonstance ont quitté la coalition au fil des années, révélant des divergences longtemps reléguées au second plan par la lutte contre le pouvoir en place.

Plus récemment, l’évolution des relations entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko illustre une autre difficulté propre à l’exercice du pouvoir. Contrairement aux précédents exemples, les deux hommes n’étaient pas issus d’organisations différentes, mais du même parti, le PASTEF. Leur rupture politique, intervenue deux ans après leur accession au pouvoir, rappelle toutefois qu’une victoire commune ne suffit pas toujours à préserver durablement l’unité d’un projet politique.

Le Kenya constitue également un cas emblématique. En 2002, la National Rainbow Coalition (NARC) avait réussi à mettre fin à près de quarante ans de domination du KANU. Cette alliance historique de l’opposition avait suscité un immense espoir de changement. Mais, une fois la victoire acquise, les désaccords sur le partage du pouvoir et sur les réformes institutionnelles ont progressivement fracturé la coalition.

Ces trajectoires, observées dans des contextes politiques différents, rappellent qu’une coalition se construit souvent plus facilement autour d’un objectif immédiat que d’un projet durable. Si la conquête du pouvoir peut fédérer des acteurs aux intérêts variés, sa gestion constitue généralement l’épreuve décisive qui révèle la solidité – ou les fragilités – de leur alliance.

Mohamed Kenouvi

 

Sénégal : La fin du pouvoir partagé

Le limogeage d’Ousmane Sonko, le 22 mai 2026, suivi de la dissolution du gouvernement, a donné une dimension institutionnelle à la rupture avec Bassirou Diomaye Faye. Le Sénégal entre dans une phase délicate, marquée par la pression du Parlement, les tensions au sein du Pastef et les contraintes économiques.

Depuis leur arrivée au pouvoir en 2024, les deux hommes incarnaient une architecture politique rare. Diomaye détenait la légitimité présidentielle issue des urnes, Sonko conservait la légitimité militante, populaire et partisane qui avait porté le Pastef. Cette répartition pouvait tenir tant que le duo parlait d’une même voix. Elle devenait difficile dès lors que les arbitrages sur la dette, les discussions avec le FMI, les subventions, le coût de la vie et le rythme des réformes faisaient apparaître deux centres de décision.

La rupture ne concerne donc pas seulement un Premier ministre écarté. Elle emporte le gouvernement sortant, chargé d’expédier les affaires courantes, et ouvre une recomposition plus large. Le 24 mai, la démission d’El Malick Ndiaye de la présidence de l’Assemblée nationale a déplacé la crise vers le Parlement. La séance annoncée pour examiner la situation parlementaire de Sonko et élire un nouveau Président de l’institution pourrait lui offrir une autre base de pouvoir, moins dépendante du palais et davantage adossée à la majorité.

Les répliques se lisent aussi dans l’appareil public. Mouhamed Abdallah Ly, Elhadj Ndane Diagne et Khadija Mahécor Diouf ont annoncé leur départ de fonctions publiques, signe que la fracture atteint les cercles proches du Pastef. À l’UCAD, des étudiants ont même salué le limogeage de Sonko, l’accusant d’avoir endossé, une fois au pouvoir, une réponse sécuritaire qu’il dénonçait lorsqu’il était opposant.

L’histoire sénégalaise donne du relief au moment actuel. De la crise Senghor – Mamadou Dia aux ruptures Abdoulaye Wade – Idrissa Seck, Abdoulaye Wade – Macky Sall ou Macky Sall – Aminata Touré, la Primature a souvent servi de variable d’ajustement présidentielle. Macky Sall l’avait supprimée en 2019, avant de la rétablir en 2021.

La nouveauté tient au fait que Diomaye et Sonko viennent du même récit politique. Leur rupture intervient dans un pays habitué aux alternances pacifiques, mais sensible aux blocages institutionnels lorsque la majorité se fissure. Elle met aussi à l’épreuve la capacité du nouveau pouvoir à gouverner sans transformer ses divergences internes en crise ouverte et durable. Sans compromis clair, la rivalité pourrait dépasser le duel personnel et devenir une crise de coalition au sommet de l’État.

 

Législatives au Sénégal : La nouvelle majorité très attendue

Après sa victoire à la présidentielle de mars 2024, le parti les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) s’apprête à disposer d’une majorité confortable à l’Assemblée nationale. La victoire de son parti à l’issue du scrutin anticipé du 17 novembre 2024 donne au Président Bassirou Diomaye Faye les moyens de mettre en œuvre sa politique de réforme.

Les Sénégalais viennent de donner un nouvel élan à l’envie de changement qu’ils avaient exprimée en élisant dès le premier tour l’actuel Président, Bassirou Diomaye Faye, lors du scrutin du 24 mars 2024.  Le Président et « son mentor », Ousmane Sonko, ont désormais « les mains libres » pour mener à bien leur programme, un plan de rupture annoncé à travers « Sénégal 2050 ». Le Pastef, selon les résultats provisoires, remporte 130 sièges de députés sur 165. Cette large victoire consacre l’arrivée d’une nouvelle génération, que de nombreux défis attendent déjà.

Défis majeurs

La nouvelle majorité fait face à plusieurs défis imminents, dont l’un des premiers est la programmation budgétaire. Retardée par la dissolution de l’Assemblée nationale, elle doit rapidement se faire pour avoir une visibilité sur le budget 2025. Avec la Déclaration de politique générale, que le Premier ministre Ousmane Sonko n’avait pas encore effectuée, les Sénégalais devraient mieux percevoir les chantiers promis par le duo Faye – Sonko. Dans la mise en œuvre concrète des mesures, la rationalisation et l’efficience budgétaire seront à l’ordre du jour, dit-il. La suppression du Haut Conseil des collectivités territoriales et celle du Conseil économique et social, refusées par l’ancienne Assemblée Nationale, pourront désormais être actées. D’autres textes sur l’accès des entreprises à la commande publique ainsi que la révision des contrats miniers selon les intérêts du pays représentent d’autres enjeux importants.

Le nouveau régime a déclenché une lutte contre la corruption avec la mise en place d’un Pôle financier et judiciaire en septembre. Certaines personnalités sont dans le viseur et la lutte promet de s’intensifier avec la volonté des nouvelles autorités de renforcer l’arsenal juridique afin de poursuivre les anciens ministres et même l’ancien Président Macky Sall, a laissé entendre le Premier ministre Sonko. « Un exercice prioritaire », mais dont la mise en œuvre nécessite l’installation de la Haute cour de Justice, pour laquelle une majorité parlementaire est indispensable. Le coût de la vie, le chômage élevé et une population majoritairement jeune, dont de nombreux éléments continuent de partir à la recherche d’un meilleur avenir, sont aussi des défis auxquels sont confrontées les nouvelles autorités.

Fatoumata Maguiraga