Depuis plusieurs années, la menace djihadiste ne connaît plus les frontières artificielles héritées de la colonisation. Ce qui n’était autrefois qu’un conflit lointain, cantonné aux sables du Sahel central, a désormais atteint les côtes atlantiques du Golfe de Guinée. Aujourd’hui, les Nord du Bénin et du Togo sont devenus de véritables champs de bataille, tandis que la Côte d’Ivoire vit sous la pression constante d’une menace rampante. La porosité des frontières entre le Sahel et les pays côtiers impose une conclusion brutale : aucune nation ne peut faire face seule à ce fléau. Une nouvelle architecture de coopération régionale, dépassant les clivages politiques actuels, est devenue une nécessité vitale.
Une marée noire venue du désert
Longtemps considéré comme un problème exclusivement sahélien, le terrorisme a opéré une lente mais inexorable « descente » vers le Sud. Cette extension de la menace vers les pays côtiers du Golfe de Guinée est désormais une réalité documentée. Au cœur de cette expansion se trouve le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim), la principale filiale d’Al-Qaïda au Sahel. Créé au Mali en 2017, le groupe a étendu ses opérations au Burkina Faso et au Niger avant de viser, à partir de 2019, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo.
La situation au Togo et au Bénin est particulièrement alarmante. Les deux pays subissent des attaques quasi sans discontinuité depuis plusieurs années. Rien que depuis janvier 2025, au moins 62 personnes (54 civils et 8 militaires) ont été tuées dans une quinzaine d’attaques djihadistes dans le seul nord du Togo, selon une déclaration du ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey.
Pour le Bénin, le constat est tout aussi sombre. Estimé à 575 morts en 2025, le nombre de victimes a été multiplié par sept depuis les premiers attentats en 2019. Ces groupes armés, agiles et provenant des pays sahéliens voisins, infligent de lourdes pertes et s’emparent régulièrement de matériel militaire.
Bien que plus épargnée en apparence, la Côte d’Ivoire n’est pas à l’abri. Des régions entières du nord du pays, en raison de leur porosité frontalière avec le Burkina Faso et le Mali, sont infiltrées par des cellules terroristes. L’efficacité des mesures militaires, sécuritaires et socio-économiques mises en place explique en partie cette accalmie relative, mais elle ne saurait masquer la persistance d’une menace silencieuse. La menace est réelle, collective, et ne peut être contenue que par une action commune.
L’Alliance des États du Sahel (AES) : un partenaire incontournable
Pour faire face à cette menace transnationale, la réponse sécuritaire doit provenir des pays de première ligne que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces trois États, aujourd’hui regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) transformée en confédération, sont en première ligne contre les groupes djihadistes. Créée en septembre 2023 comme un pacte de défense mutuelle, l’AES a franchi une étape majeure en lançant officiellement une Force unifiée (FU-AES).
Composée de 5 000 soldats des trois pays, cette force multinationale vise à coordonner les armées et à lutter conjointement contre les groupes armés sur l’ensemble de l’espace sahélien. L’objectif affiché est de mener des opérations régulières et permanentes sur le terrain pour ne laisser « pas un seul centimètre aux terroristes ». Pour la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo, cette force unifiée représente un partenaire potentiel unique. Ses opérations dans le nord du Burkina Faso, par exemple, pourraient être synchronisées avec celles menées dans les régions voisines du Togo et du Bénin, créant ainsi une véritable ceinture de sécurité continue.
Une coopération à inventer au-delà des clivages
Le principal obstacle à une collaboration renforcée entre les pays côtiers et l’AES est politique. La rupture entre l’AES et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), consommée par le retrait officiel des trois pays sahéliens en janvier 2025, a fragilisé les anciens cadres de coopération régionale. Il est donc illusoire d’envisager un retour pur et simple aux anciennes mécaniques.
Cependant, la coopération sécuritaire de terrain montre la voie. Une coopération bilatérale pragmatique s’est déjà mise en place entre l’AES et certains pays, comme le Togo ou le Sénégal. Des appels à une collaboration plus large émergent. En mai, l’AES et la CEDEAO ont convenu de la nécessité de lutter ensemble contre le terrorisme. Par ailleurs, le Burkina Faso et le Niger ont déjà exprimé leur souhait de renforcer leur coopération avec le Bénin pour en finir avec les poches terroristes aux frontières.
La Côte d’Ivoire, de son côté, a mené des discussions avec le Burkina Faso pour renforcer leurs coopérations militaires. Ces initiatives, bien que bilatérales et encore limitées, démontrent que les impératifs sécuritaires peuvent et doivent transcender les considérations politiques.
Une coopération contre le terrorisme en 5 axes stratégiques
Face à l’urgence de la situation, nous formulons les recommandations suivantes pour construire une collaboration structurée et efficace entre Abidjan, Cotonou, Lomé et l’AES.
Mettre en place un mécanisme permanent de coordination antiterroriste « 5+3 »
La coopération actuelle, essentiellement bilatérale, atteint ses limites. La Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo (les « 3 côtiers ») devraient proposer aux États de l’AES (les « 5 Sahéliens ») la création d’un cadre de concertation stratégique permanent. Ce mécanisme, distinct de l’appareil politique de la CEDEAO, serait exclusivement dédié à l’évaluation de la menace, la planification d’opérations conjointes et le partage de renseignements. Comme l’a souligné un commandant de l’opération béninoise « Mirador », la réussite passe par une coopération régionale pleine et entière, que nous n’avons pas encore dans son intégralité.
Opérationnaliser le partage de renseignements en temps réel
La menace terroriste est mobile et opportuniste. Sa traque exige un flux d’informations quasi instantané entre les services de renseignement militaire et civil de tous les pays concernés. Il est impératif de créer des cellules de liaison dédiées, basées dans les régions frontalières (par exemple, entre le Burkina Faso et le Togo/Bénin), pour centraliser et analyser les données sur les mouvements des groupes armés et prévenir les infiltrations.
Synchroniser les opérations militaires et sécuriser les zones frontalières
La nouvelle force unifiée de l’AES (FU-AES) offre une opportunité majeure. Les armées des pays côtiers doivent impérativement synchroniser leurs propres opérations comme l’opération « Mirador » au Bénin avec les missions de la FU-AES dans le nord du Burkina Faso et du Niger. Cette approche coordonnée permettrait de verrouiller les zones frontalières, empêchant les groupes terroristes de se réfugier d’un côté de la frontière lorsqu’ils sont sous pression de l’autre. Un grand effort de mutualisation des formations et des équipements est également nécessaire.
Lancer un plan Marshall socio-économique pour les zones vulnérables
La lutte contre le terrorisme ne se gagnera pas uniquement par les armes. Les groupes djihadistes prospèrent sur les fragilités : la pauvreté, l’absence de services de base et le sentiment d’abandon par l’État. Il est impératif que la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo lancent, de concert avec l’AES, un grand programme de développement économique et social pour leurs zones septentrionales. Ce plan pourrait inclure des infrastructures, des programmes d’emploi pour les jeunes et un accès facilité à l’éducation, afin de réduire l’attractivité du discours djihadiste.
S’engager résolument dans une guerre de l’information
Le Jnim et ses affidés utilisent la propagande pour recruter et intimider. Les messages diffusés sur les réseaux sociaux, comme ceux visionnés par des habitants du nord de la Côte d’Ivoire, sont très efficaces. Il est urgent d’établir une stratégie de communication conjointe pour contrer la désinformation, valoriser les réussites des forces armées et expliquer les enjeux aux populations. La coopération doit également inclure la formation de personnels spécialisés dans la lutte contre la désinformation.
La survie ou l’implosion
L’extension continue de la menace terroriste vers les pays du Golfe de Guinée impose une refonte de notre approche sécuritaire. Le temps n’est plus aux postures ou aux susceptibilités politiques. La survie de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo est intrinsèquement liée à la stabilité du Sahel. En franchissant le pas d’une collaboration étroite avec les États de l’AES, ces trois nations peuvent non seulement protéger leurs propres citoyens mais aussi contribuer à bâtir un nouvel ordre sécuritaire ouest-africain. L’alternative est un recul progressif, inacceptable, du terrorisme sur l’ensemble de la région.
Mohamed Abdellahi Elkhalil
Spécialiste des Questions Sociales et
Sécuritaire du Sahel/Écrivain

