Le gouvernement mise sur une stratégie nationale pour réduire durablement la mendicité et mieux protéger les personnes vulnérables. Son application reposera sur la prévention, l’insertion sociale, la responsabilité des familles et l’encadrement des écoles coraniques.
Le Conseil des ministres a pris acte, le 25 juin 2026, de la Stratégie nationale de lutte contre la mendicité et de son premier Plan d’actions 2026-2028. Le dispositif vise à réduire le phénomène par une approche combinant protection, inclusion socio-économique, implication des familles et éducation inclusive conforme aux valeurs religieuses comme aux principes de la République.
La solidarité et l’aumône occupent une place importante dans les pratiques sociales et religieuses. Dans l’enseignement coranique traditionnel, la quête de nourriture a longtemps accompagné l’apprentissage de certains talibés lorsque les communautés assuraient leur prise en charge. Cette pratique ne doit cependant pas être confondue avec l’obligation de rapporter une recette quotidienne ou avec l’exploitation d’enfants au profit d’adultes.
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Sous l’effet de la pauvreté, des déplacements de populations et de la crise sécuritaire, la mendicité est devenue un moyen de survie pour de nombreuses familles. Le Mali comptait 414 524 personnes déplacées internes en avril 2026. Dans les sites et localités recensés par l’OIM en juin, les enfants représentaient 43 à 44 % des personnes déplacées, une population particulièrement exposée aux ruptures scolaires, à la précarité et aux risques d’exploitation.
Une loi rarement appliquée
Le Code pénal de 2024 réprime plusieurs formes de mendicité. Son article 242-91 prévoit six mois d’emprisonnement pour une personne majeure et valide trouvée en train de mendier sur la voie publique. La même peine s’applique à l’incitation à la mendicité. Elle est portée à un an lorsque la personne incitée est mineure. Le texte sanctionne aussi les menaces, les injures et l’entrée sans autorisation dans une habitation.
La loi de 2012 relative à la traite des personnes assimile l’exploitation organisée de la mendicité d’autrui à une forme de traite. Elle prévoit deux à cinq ans de prison ainsi qu’une amende de 500 000 à deux millions de FCFA. Pour Maître Amadou Tioulé Diarra, avocat, la mendicité peut donc tomber sous le coup de la loi pénale. Il constate néanmoins que les procédures restent rares.
L’absence de poursuites ne s’explique pas par un seul facteur. La sensibilité sociale et religieuse du sujet, le manque de données judiciaires, l’insuffisance des structures d’accueil et la difficulté à distinguer la mendicité de survie de l’exploitation organisée compliquent l’action publique. Un professionnel du droit interrogé, fort de 27 années de carrière, évoque aussi la protection dont bénéficieraient certains incitateurs, notamment parmi les maîtres coraniques. Cette affirmation n’est toutefois pas étayée par des données judiciaires publiques.
Le phénomène ne concerne plus uniquement les talibés. Des personnes âgées, des personnes handicapées, des femmes accompagnées d’enfants et des familles appauvries sollicitent également l’aide dans les rues. Une politique efficace doit donc distinguer les personnes à protéger, celles qui peuvent bénéficier d’une insertion et les adultes qui organisent ou imposent la mendicité.
Selon une estimation de la Coalition malienne des droits de l’enfant, plus de 20 000 enfants en situation de rue seraient exposés à la mendicité, dont 43 % de filles. Ce chiffre donne un ordre de grandeur mais ne constitue pas un recensement national et sa méthodologie n’est pas publiquement détaillée.
Fatoumata Mariko, coordinatrice de l’Association des enfants et jeunes travailleurs, souligne que ces enfants voient plusieurs de leurs droits compromis, notamment l’éducation, la santé, l’alimentation, la protection contre les violences et l’accès à une formation. Elle indique que certains sont envoyés dans la rue dès l’âge de quatre à huit ans et peuvent y rester jusqu’à leur majorité.
Exclus du système scolaire classique ou irrégulièrement instruits, beaucoup consacrent une grande partie de leur journée à la recherche d’une somme exigée par un adulte. Cette obligation réduit le temps consacré à l’apprentissage religieux, à l’éducation générale et à l’acquisition d’un métier reconnu.
Transformer les engagements en actions
La stratégie repose sur quatre orientations. La première concerne les alternatives socioéconomiques et la réinsertion des personnes vulnérables. La deuxième porte sur la responsabilité parentale. La troisième vise l’encadrement et l’accompagnement des écoles coraniques. La quatrième prévoit l’intégration progressive de l’enseignement religieux dans le système éducatif national.
Le Plan d’actions 2026-2028 est évalué à plus de cinq milliards de FCFA dans les informations communiquées par le Mali à l’Organisation internationale du Travail. Les documents publics consultés ne précisent toutefois pas la part déjà financée, la ventilation des dépenses, les régions prioritaires, le nombre de bénéficiaires ni les indicateurs de résultat. Ces éléments permettront d’apprécier la portée réelle du dispositif.
La mise en œuvre devra aussi tenir compte des initiatives antérieures. Des programmes ont déjà associé accueil, soins, retour en famille, scolarisation et appui aux écoles coraniques. Un projet lancé avec l’Union européenne et Samusocial Mali visait notamment l’accompagnement de 2 000 enfants et le renforcement de 200 acteurs. À Sikasso, les services sociaux ont également organisé en 2024 le retour de plusieurs enfants vers leurs localités. Ces expériences montrent l’utilité d’une prise en charge individualisée mais aussi les limites des interventions ponctuelles sans suivi durable des familles.
Protéger les enfants et réformer les écoles coraniques
Pour le sociologue Baye Diakité, la rue expose les enfants à la violence, à la délinquance et à différentes formes d’exploitation. Leur marginalisation et l’absence de perspectives peuvent aussi accroître leur vulnérabilité face aux réseaux criminels et aux groupes armés. La stratégie rattache d’ailleurs la lutte contre la mendicité aux politiques de protection de l’enfant et de prévention de l’extrémisme violent.
Le sociologue recommande une interdiction effective de la mendicité imposée aux enfants, accompagnée d’un travail pédagogique auprès des familles et des responsables religieux. Une réponse strictement répressive, sans solution d’accueil, de scolarisation ou de retour en famille, risquerait toutefois de déplacer le phénomène plutôt que de le réduire.
Le retrait de la rue ne peut se limiter à des opérations ponctuelles. Il nécessite une évaluation individuelle, la recherche familiale et un suivi après la réunification afin d’éviter que l’enfant ne retourne dans la rue. Un accompagnement transitoire reste aussi nécessaire lorsque le jeune atteint 18 ans.
Pour les adultes vulnérables, une catégorisation est indispensable. Les personnes capables de travailler pourraient être orientées vers la formation professionnelle, des activités génératrices de revenus ou des dispositifs de protection sociale. Les personnes âgées ou handicapées nécessitent des réponses adaptées et une meilleure organisation de la solidarité.
L’insécurité et l’exode vers les villes ont fragilisé la prise en charge traditionnelle des talibés. Certains maîtres coraniques ne disposent plus des ressources nécessaires pour nourrir et héberger leurs élèves. D’autres imposent une recette journalière et consacrent peu de temps à l’enseignement.
Un imam interrogé estime que des centres coraniques mieux organisés permettent déjà aux enfants d’apprendre dans de meilleures conditions mais restent insuffisants et inégalement accessibles. L’État devra fixer des normes minimales concernant l’hébergement, l’alimentation, la santé, le temps d’enseignement et la protection contre les violences, tout en associant les responsables religieux à leur application.
Fatoumata Mariko plaide aussi pour davantage de centres d’orientation, une meilleure connaissance des droits et un dialogue direct avec les maîtres coraniques. L’apprentissage d’un métier et l’accès à une éducation complète doivent permettre aux enfants de sortir durablement de la rue.
Selon l’EMOP 2025 de l’INSTAT, 44,6 % de la population vivait sous le seuil national de pauvreté, fixé à 313 000 FCFA par personne et par an. Le taux atteignait 56,6 % dans la région de Ségou. Les talibés viennent de différentes régions du Mali et parfois de pays voisins. La lutte devra donc associer services sociaux, justice, collectivités, familles, organisations religieuses et partenaires sous-régionaux, avec des objectifs mesurables et des financements suivis.
Fatoumata Maguiraga




