Bréhima Mamadou Koné: « À mes yeux, il s’agissait davantage d’un mouvement spontané que d’une organisation politique structurée »

Bréhima Mamadou Koné est politologue, il nous donne son regard sur le M5-RFP, les divisions qui l’ont fracturé et l’esprit qui reste du mouvement. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.

Six ans après sa création, quel regard portez-vous sur le parcours du M5-RFP ?

Le M5-RFP était un mouvement hétéroclite regroupant des acteurs aux sensibilités et aux objectifs différents. À mes yeux, il s’agissait davantage d’un mouvement spontané que d’une organisation politique structurée. Pourtant, compte tenu de son ampleur et de sa capacité de mobilisation, il aurait pu évoluer vers une véritable coalition politique, voire vers un parti capable de s’inscrire dans la durée. Pour cela, il aurait fallu dès le départ un pacte politique clair, une doctrine et une vision communes.

Comment expliquer que le mouvement soit passé d’un symbole d’unité à une coalition profondément fragmentée ?

À partir du moment où les ambitions individuelles et les questions de leadership ont pris le dessus, les divisions sont devenues inévitables. Au lieu de construire un cadre durable, les acteurs se sont progressivement opposés sur des questions de légitimité. On a assisté à des rivalités internes et à des attaques par presse interposée. Cette dynamique a affaibli le mouvement et accéléré sa désintégration.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit du M5 ?

Certains continuent de se réclamer du M5-RFP, mais, dans les faits, le mouvement n’existe plus. Les partis politiques et les associations à caractère politique ont été dissous et le cadre qui portait cette dynamique a disparu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est surtout le souvenir d’une mobilisation qui a marqué un moment important de la vie politique malienne.

 

M5-RFP : Que reste-t-il du 5 juin 2020 ?

Né de la contestation contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, le M5-RFP a été l’un des principaux acteurs du basculement politique intervenu au Mali en 2020. Six ans après sa création, alors que le mouvement a disparu et que ses principales figures connaissent des destins contrastés, son bilan et son héritage continuent d’alimenter le débat.

Le 5 juin 2020, des milliers de Maliens descendaient dans les rues de Bamako pour réclamer le départ du Président Ibrahim Boubacar Keïta. À l’origine de cette mobilisation, une coalition inédite réunissant partis politiques, organisations de la société civile, mouvements citoyens et leaders religieux : le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques, M5-RFP.

À sa naissance, le M5-RFP apparaît comme la convergence de plusieurs colères. La contestation des résultats des élections législatives de mars et avril 2020, après des arrêts de la Cour constitutionnelle ayant modifié les résultats dans plusieurs circonscriptions, nourrit une crise politique déjà profonde. À cette colère électorale s’ajoutent la dégradation de la situation sécuritaire, les difficultés socio-économiques et la défiance grandissante envers les institutions.

Le mouvement rassemble alors des personnalités et des sensibilités très diverses. Autour de l’Imam Mahmoud Dicko, de Choguel Kokalla Maïga, de Me Mountaga Tall et de plusieurs responsables politiques et associatifs, une même revendication s’impose : obtenir le départ du chef de l’État.

Entre juin et août 2020, le M5-RFP devient le principal pôle de contestation du régime. Les manifestations des 10, 11 et 12 juillet, marquées par des affrontements meurtriers, font basculer la crise dans une confrontation directe avec l’État. La CEDEAO tente alors une médiation et propose plusieurs pistes de sortie de crise, mais le mouvement maintient la pression. Le 18 août, Ibrahim Boubacar Keïta est renversé par un coup d’État militaire.

Un mouvement sans projet commun

L’une des principales limites du M5-RFP réside dans sa nature même. Derrière l’unité affichée contre le pouvoir d’alors se cachent des acteurs aux visions parfois très différentes.

« Le M5 était un conglomérat d’acteurs avec des revendications et idéologies différentes », analyse le politologue Bréhima Mamadou Koné. Selon lui, le mouvement était avant tout uni par un objectif immédiat : obtenir le départ du Président de la République. « Ils n’avaient qu’un seul objectif, comment faire partir le Président Keïta. Mais après son départ, quel était le plan du M5 ? », s’interroge-t-il.

Pour le politologue, le mouvement n’a jamais réussi à se doter d’une véritable doctrine politique ou d’un projet de société capable de fédérer durablement ses composantes. « Après la prise du pouvoir, qu’est-ce que le M5 a proposé comme orientations stratégiques dans les domaines sécuritaire, économique, de la fiscalité ou encore de la gouvernance politique ? Il n’y a pas eu de propositions, il n’y a pas eu de projet », estime-t-il.

Le constat est partagé par le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry. Selon lui, le mouvement portait des revendications réelles mais n’avait pas suffisamment anticipé les conséquences de leur aboutissement. « Quand un mouvement demande le départ d’un pouvoir légalement élu et n’est pas à même d’avoir une alternative lorsque ce pouvoir tombe effectivement, alors on se pose des questions », souligne-t-il.

Quand le pouvoir remplace le combat

La Transition ouvre une nouvelle étape. Le M5-RFP, qui incarnait jusque-là la contestation, se retrouve confronté aux réalités du pouvoir, même si le mouvement n’en avait pas la plénitude et devait cohabiter avec les militaires, qui en détenaient les rênes.

La nomination de Choguel Kokalla Maïga à la Primature, en juin 2021, est perçue par certains comme une consécration politique. Pour d’autres, elle marque le début d’un éloignement entre le mouvement et sa base initiale. Très vite, les divergences émergent. Certaines composantes choisissent d’accompagner les autorités de la Transition, tandis que d’autres prennent progressivement leurs distances.

Les débats sur l’orientation du processus, la répartition des responsabilités, la durée de la Transition ou encore le leadership interne accentuent les tensions. « La lutte unit, le pouvoir divise », résume Alexis Kalambry. « Dès lors que le régime IBK est tombé, les ambitions et calculs personnels ont vu le jour. »

Pour Bréhima Mamadou Koné, les querelles de leadership ont rapidement pris le pas sur la cohésion initiale. « Les querelles de postes et de légitimité ont fait qu’après le M5 s’est retrouvé comme une coquille vide. Chacun est parti de son côté », affirme-t-il.

De l’unité à l’éclatement

Au fil des années, les fractures deviennent de plus en plus visibles. Une première dissidence donne naissance au M5-RFP Malikura. Par la suite, la branche restée fidèle à l’organisation originelle se fragmente à son tour. D’un côté, des responsables continuent de soutenir le leadership de Choguel Kokalla Maïga. De l’autre, une nouvelle tendance se structure autour de l’Imam Oumarou Diarra, à la tête du Comité stratégique, avec notamment Jeamille Bittar, Me Mountaga Tall, Paul Ismaël Boro et d’autres figures du mouvement. Cette multiplication des centres de décision fragilise l’unité de 2020.

Selon Bréhima Mamadou Koné, cette évolution était presque inévitable. « Tant qu’un mouvement n’est pas structuré autour d’une vision et d’une idéologie, à un certain moment de l’histoire il tombe dans ses propres contradictions ».

À mesure que les divisions s’approfondissent, le mouvement perd progressivement son influence sur la scène politique. Les rivalités internes prennent le dessus sur les ambitions collectives qui avaient présidé à sa création. Lorsque les autorités décident, par décret du 13 mai 2025, de dissoudre les partis politiques et les organisations à caractère politique, le M5-RFP apparaît déjà comme une structure largement désarticulée.

Une fin en ordre dispersé

La dissolution des partis politiques porte un coup définitif aux différentes composantes du mouvement. Selon un juriste ayant requis l’anonymat, le M5-RFP ne disposait d’ailleurs pas d’une existence juridique propre. « Juridiquement, le M5 n’existait pas. Pour exister, il faut avoir un récépissé. Or le M5 ne l’a jamais demandé et ne l’a jamais obtenu. C’était un simple regroupement informel d’organisations politiques et de personnalités », explique-t-il.

La disparition officielle du mouvement intervient ainsi au terme d’un long processus de désagrégation politique. Les trajectoires empruntées par plusieurs de ses figures emblématiques illustrent cette évolution. Longtemps considéré comme l’autorité morale du mouvement, l’Imam Mahmoud Dicko vit aujourd’hui en exil. Choguel Kokalla Maïga, qui fut l’une des principales figures du M5-RFP avant d’accéder à la Primature, est aujourd’hui détenu, après avoir été limogé dans un contexte de tensions avec les autorités de la Transition.

Me Mountaga Tall, autre acteur majeur des mobilisations de 2020, est porté disparu depuis le 2 mai 2026, après son enlèvement par des hommes armés. Jeamille Bittar, ancien porte-parole du mouvement, a annoncé son retrait de la vie politique en juillet 2024. D’autres figures issues du versant militant ou activiste de cette période connaissent aussi une trajectoire heurtée, notamment Adama Diarra dit Ben le Cerveau, détenu après avoir été l’un des visages les plus visibles de la mobilisation souverainiste, et le Professeur Clément Dembélé, figure de la lutte contre la corruption, également emprisonné.

Héritage en débat

Au-delà de sa disparition, la question de l’héritage politique du M5-RFP continue de susciter des lectures divergentes. Pour le politologue Bréhima Mamadou Koné, le mouvement n’a laissé ni héritage structuré ni héritiers politiques identifiables. « Pour moi, aujourd’hui le M5 est une coquille vide, qui a été vidée de son contenu. Le mouvement n’a pas laissé d’héritage politique, encore moins d’héritiers », tranche-t-il.

D’autres observateurs se montrent plus prudents. Alexis Kalambry estime qu’il est encore prématuré de porter un jugement définitif sur les conséquences de cette période ouverte en 2020. « Un jour, on fera le bilan. L’histoire jugera et redonnera à chacun la place et le rôle qu’il a joués dans ce qui nous arrive aujourd’hui. Pour l’instant, il est peut-être trop tôt pour se prononcer sur l’héritage politique », affirme-t-il.

Six ans après le 5 juin 2020, le M5-RFP n’existe plus comme force politique structurée, mais sa trajectoire interroge encore sur la capacité d’une mobilisation populaire à transformer durablement l’ordre qu’elle avait contribué à renverser.

 

Financement des partis : L’audit post dissolution qui divise

Un peu plus d’un mois après la dissolution de tous les partis politiques par les autorités de transition, la Cour suprême du Mali a annoncé le 17 juin 2025 l’ouverture d’un audit rétrospectif sur les financements publics accordés aux partis de juillet 2000 à mai 2025. Présentée comme une opération de transparence, la démarche soulève toutefois des controverses juridiques et politiques, dans un contexte où le pluralisme politique est suspendu.

Selon le communiqué lu à la télévision nationale et signé par le Président de la Section des Comptes de la Cour suprême du Mali, les Présidents des ex partis politiques sont invités à prendre les dispositions appropriées pour déposer à la Section des Comptes, avant le 30 juin 2025, les copies des états financiers, les pièces justificatives des dépenses, les journaux de banques et de caisses, les relevés et états de rapprochement bancaires, ainsi que les documents relatifs à la situation annuelle des ressources.

D’après nos recoupements, les partis politiques avaient été saisis par lettre depuis le 13 mai 2025 par le Président de la Section des comptes de la Cour suprême du Mali en vue de cet audit spécial sur le financement de leurs activités. Cependant, dans la foulée de leur dissolution par décret en date du même jour, les leaders des partis politiques dissous n’ont pas donné suite à la correspondance. Cela explique la diffusion du communiqué du 17 juin sur les antennes de la télévision nationale, en raison par ailleurs de la fermeture des sièges des partis politiques, conformément au décret de leur dissolution.

Une réponse aux recommandations des Forces vives

L’audit du financement public des partis politiques est une recommandation issue des consultations des Forces vives de la Nation des 28 et 29 avril 2025, et le Premier ministre a officiellement requis la Cour suprême le 5 mai 2025 pour sa mise en œuvre une semaine avant la dissolution des partis politiques.

L’objectif de cet examen approfondi, qui portera notamment sur la transparence des flux financiers, la justification des dépenses et le respect des obligations comptables, est d’évaluer la conformité des opérations financières des partis politiques aux dispositions légales et réglementaires en vigueur.

Conformément à la charte des partis politiques abrogée, une subvention équivalente à 0,25% des recettes fiscales annuelles de l’État était répartie entre les partis selon des critères bien définis (Résultats électoraux, nombre d’élus, représentativité des femmes, etc.). En contrepartie, chaque formation bénéficiaire devait produire des états financiers certifiés, à déposer avant le 31 mars de l’année suivante auprès de la Section des Comptes.

Comme modalités de mise en œuvre de la recommandation sur l’audit du financement des partis, les Forces vives ont demandé de rendre publics les rapports et bilans financiers des partis politiques pour les fonds reçus et de contrôler leurs sources de financement internes et externes, tout en arrêtant et interdisant leur financement par des associations, des fondations, des États étrangers, des ONG et des institutions internationales. Elles ont en outre recommandé d’encourager le financement par les militants des partis, y compris ceux établis à l’extérieur, via des mécanismes transparents.

Audit illégal ?

Si la mission d’audit entre dans les attributions normales de la Section des Comptes de la Cour suprême, sa portée soulève une controverse juridique majeure. Peut-on auditer rétroactivement des partis politiques aujourd’hui dissous ? Les entités visées n’ayant plus d’existence légale, certains juristes estiment que l’exercice est juridiquement discutable, voire caduc.

« Le Premier ministre demande à la Section des Comptes de la Cour suprême de violer la loi. Elle aurait dû lui expliquer que sa demande était illégale », indique Maître Mountaga Tall, avocat et ancien Président du parti CNID Faso Yiriwaton. « C’est aux Présidents des anciens partis politiques que la Section des Comptes de la Cour suprême s’est adressée. Or, il n’existe pas aujourd’hui de Président de parti au Mali, fût-il ancien ou autre », poursuit-il.

À l’instar de Me Mountaga Tall, plusieurs autres personnalités politiques et observateurs ont fustigé la décision du gouvernement de mener cet audit rétrospectif sur le financement public des partis politiques. « Il s’avère que la Section des Comptes, depuis plus d’une décennie, publie quasi régulièrement des rapports annuels de vérification des comptes des partis politiques. Si le travail de la Section des Comptes a été mené avec intégrité et un soutien moral sincère, que peut réellement apporter un nouvel audit ? », s’interroge pour sa part le Dr. Mahamadou Konaté, Directeur du Bureau d’Études et de Conseils Donko pour la Gouvernance et la Sécurité.

« Le but de cet audit post-mortem n’est pas judiciaire, mais très probablement politique. Cela a tout l’air d’une manœuvre de diversion, d’une tentative désespérée de créer un ennemi rétrospectif, un coupable de substitution, pendant que le peuple ploie sous le poids du quotidien », analyse ce juriste.

Délai de prescription non conforme

L’illégalité décriée de l’audit ne se limite pas à l’inexistence des partis politiques au Mali. Elle est aussi relative à la période concernée, soit 25 ans, alors que des spécialistes financiers soulignent que le délai de prescription légale est de 10 ans.

« Que ce soit en comptabilité privée ou en comptabilité publique, le délai obligatoire de conservation des livres comptables et de leurs pièces justificatives est de dix ans », rappelle le Dr. Konimba Sidibé, expert-comptable et homme politique, s’appuyant sur l’article 24 de l’Acte uniforme relatif au droit comptable et à l’information financière de l’OHADA pour la comptabilité privée et l’article 71 du décret N°2014-0349/P-RM du 22 mai 2014 portant règlement général sur la comptabilité publique en République du Mali.

Quelle suite pour le processus ?

La suite du processus d’audit du financement des partis politiques au Mali s’annonce semée d’embûches. En l’absence de structures légales capables de répondre aux injonctions de la Section des Comptes de la Cour suprême, notamment la production des pièces justificatives, l’audit risque de tourner court.

Selon certains observateurs, en l’état actuel, trois scénarios pourraient se dessiner. Le premier serait un audit administratif à sens unique, basé uniquement sur les documents déjà déposés par les partis jusqu’en 2023. Cela limiterait l’enquête à un simple état des lieux incomplet, sans possibilité de contradiction ni d’éclaircissements supplémentaires.

Le deuxième scénario, plus juridique, consisterait à instruire des dossiers individuels visant d’anciens responsables politiques à titre personnel, en cas de suspicion d’enrichissement illicite ou de détournement. Ce glissement vers le pénal pourrait néanmoins ouvrir un terrain politique sensible. Le troisième scénario, enfin, serait la suspension ou l’ajournement pur et simple de l’audit, faute d’interlocuteurs valides et de conditions procédurales adéquates.

« La Section des Comptes de la Cour suprême peut difficilement aller au bout d’un audit rigoureux et contradictoire dans les conditions actuelles, sauf à redéfinir le cadre juridique de l’exercice », glisse un juriste sous anonymat. Il ajoute que l’absence de parties prenantes ne compromet pas la légitimité de la démarche, mais qu’elle en affaiblit considérablement l’exécution.

« Sans mécanismes transitoires permettant de convoquer d’anciens dirigeants ou d’accéder aux archives des partis, l’opération risque de rester inachevée », affirme notre interlocuteur.

En l’absence de garanties juridiques solides et d’un véritable processus contradictoire, l’audit du financement public des partis politiques au Mali, présenté comme un impératif moral et institutionnel, soulève de sérieuses interrogations sur sa finalité réelle.

Mohamed Kenouvi