M5-RFP : Que reste-t-il du 5 juin 2020 ?

Né de la contestation contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, le M5-RFP a été l’un des principaux acteurs du basculement politique intervenu au Mali en 2020. Six ans après sa création, alors que le mouvement a disparu et que ses principales figures connaissent des destins contrastés, son bilan et son héritage continuent d’alimenter le débat.

Le 5 juin 2020, des milliers de Maliens descendaient dans les rues de Bamako pour réclamer le départ du Président Ibrahim Boubacar Keïta. À l’origine de cette mobilisation, une coalition inédite réunissant partis politiques, organisations de la société civile, mouvements citoyens et leaders religieux : le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques, M5-RFP.

À sa naissance, le M5-RFP apparaît comme la convergence de plusieurs colères. La contestation des résultats des élections législatives de mars et avril 2020, après des arrêts de la Cour constitutionnelle ayant modifié les résultats dans plusieurs circonscriptions, nourrit une crise politique déjà profonde. À cette colère électorale s’ajoutent la dégradation de la situation sécuritaire, les difficultés socio-économiques et la défiance grandissante envers les institutions.

Le mouvement rassemble alors des personnalités et des sensibilités très diverses. Autour de l’Imam Mahmoud Dicko, de Choguel Kokalla Maïga, de Me Mountaga Tall et de plusieurs responsables politiques et associatifs, une même revendication s’impose : obtenir le départ du chef de l’État.

Entre juin et août 2020, le M5-RFP devient le principal pôle de contestation du régime. Les manifestations des 10, 11 et 12 juillet, marquées par des affrontements meurtriers, font basculer la crise dans une confrontation directe avec l’État. La CEDEAO tente alors une médiation et propose plusieurs pistes de sortie de crise, mais le mouvement maintient la pression. Le 18 août, Ibrahim Boubacar Keïta est renversé par un coup d’État militaire.

Un mouvement sans projet commun

L’une des principales limites du M5-RFP réside dans sa nature même. Derrière l’unité affichée contre le pouvoir d’alors se cachent des acteurs aux visions parfois très différentes.

« Le M5 était un conglomérat d’acteurs avec des revendications et idéologies différentes », analyse le politologue Bréhima Mamadou Koné. Selon lui, le mouvement était avant tout uni par un objectif immédiat : obtenir le départ du Président de la République. « Ils n’avaient qu’un seul objectif, comment faire partir le Président Keïta. Mais après son départ, quel était le plan du M5 ? », s’interroge-t-il.

Pour le politologue, le mouvement n’a jamais réussi à se doter d’une véritable doctrine politique ou d’un projet de société capable de fédérer durablement ses composantes. « Après la prise du pouvoir, qu’est-ce que le M5 a proposé comme orientations stratégiques dans les domaines sécuritaire, économique, de la fiscalité ou encore de la gouvernance politique ? Il n’y a pas eu de propositions, il n’y a pas eu de projet », estime-t-il.

Le constat est partagé par le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry. Selon lui, le mouvement portait des revendications réelles mais n’avait pas suffisamment anticipé les conséquences de leur aboutissement. « Quand un mouvement demande le départ d’un pouvoir légalement élu et n’est pas à même d’avoir une alternative lorsque ce pouvoir tombe effectivement, alors on se pose des questions », souligne-t-il.

Quand le pouvoir remplace le combat

La Transition ouvre une nouvelle étape. Le M5-RFP, qui incarnait jusque-là la contestation, se retrouve confronté aux réalités du pouvoir, même si le mouvement n’en avait pas la plénitude et devait cohabiter avec les militaires, qui en détenaient les rênes.

La nomination de Choguel Kokalla Maïga à la Primature, en juin 2021, est perçue par certains comme une consécration politique. Pour d’autres, elle marque le début d’un éloignement entre le mouvement et sa base initiale. Très vite, les divergences émergent. Certaines composantes choisissent d’accompagner les autorités de la Transition, tandis que d’autres prennent progressivement leurs distances.

Les débats sur l’orientation du processus, la répartition des responsabilités, la durée de la Transition ou encore le leadership interne accentuent les tensions. « La lutte unit, le pouvoir divise », résume Alexis Kalambry. « Dès lors que le régime IBK est tombé, les ambitions et calculs personnels ont vu le jour. »

Pour Bréhima Mamadou Koné, les querelles de leadership ont rapidement pris le pas sur la cohésion initiale. « Les querelles de postes et de légitimité ont fait qu’après le M5 s’est retrouvé comme une coquille vide. Chacun est parti de son côté », affirme-t-il.

De l’unité à l’éclatement

Au fil des années, les fractures deviennent de plus en plus visibles. Une première dissidence donne naissance au M5-RFP Malikura. Par la suite, la branche restée fidèle à l’organisation originelle se fragmente à son tour. D’un côté, des responsables continuent de soutenir le leadership de Choguel Kokalla Maïga. De l’autre, une nouvelle tendance se structure autour de l’Imam Oumarou Diarra, à la tête du Comité stratégique, avec notamment Jeamille Bittar, Me Mountaga Tall, Paul Ismaël Boro et d’autres figures du mouvement. Cette multiplication des centres de décision fragilise l’unité de 2020.

Selon Bréhima Mamadou Koné, cette évolution était presque inévitable. « Tant qu’un mouvement n’est pas structuré autour d’une vision et d’une idéologie, à un certain moment de l’histoire il tombe dans ses propres contradictions ».

À mesure que les divisions s’approfondissent, le mouvement perd progressivement son influence sur la scène politique. Les rivalités internes prennent le dessus sur les ambitions collectives qui avaient présidé à sa création. Lorsque les autorités décident, par décret du 13 mai 2025, de dissoudre les partis politiques et les organisations à caractère politique, le M5-RFP apparaît déjà comme une structure largement désarticulée.

Une fin en ordre dispersé

La dissolution des partis politiques porte un coup définitif aux différentes composantes du mouvement. Selon un juriste ayant requis l’anonymat, le M5-RFP ne disposait d’ailleurs pas d’une existence juridique propre. « Juridiquement, le M5 n’existait pas. Pour exister, il faut avoir un récépissé. Or le M5 ne l’a jamais demandé et ne l’a jamais obtenu. C’était un simple regroupement informel d’organisations politiques et de personnalités », explique-t-il.

La disparition officielle du mouvement intervient ainsi au terme d’un long processus de désagrégation politique. Les trajectoires empruntées par plusieurs de ses figures emblématiques illustrent cette évolution. Longtemps considéré comme l’autorité morale du mouvement, l’Imam Mahmoud Dicko vit aujourd’hui en exil. Choguel Kokalla Maïga, qui fut l’une des principales figures du M5-RFP avant d’accéder à la Primature, est aujourd’hui détenu, après avoir été limogé dans un contexte de tensions avec les autorités de la Transition.

Me Mountaga Tall, autre acteur majeur des mobilisations de 2020, est porté disparu depuis le 2 mai 2026, après son enlèvement par des hommes armés. Jeamille Bittar, ancien porte-parole du mouvement, a annoncé son retrait de la vie politique en juillet 2024. D’autres figures issues du versant militant ou activiste de cette période connaissent aussi une trajectoire heurtée, notamment Adama Diarra dit Ben le Cerveau, détenu après avoir été l’un des visages les plus visibles de la mobilisation souverainiste, et le Professeur Clément Dembélé, figure de la lutte contre la corruption, également emprisonné.

Héritage en débat

Au-delà de sa disparition, la question de l’héritage politique du M5-RFP continue de susciter des lectures divergentes. Pour le politologue Bréhima Mamadou Koné, le mouvement n’a laissé ni héritage structuré ni héritiers politiques identifiables. « Pour moi, aujourd’hui le M5 est une coquille vide, qui a été vidée de son contenu. Le mouvement n’a pas laissé d’héritage politique, encore moins d’héritiers », tranche-t-il.

D’autres observateurs se montrent plus prudents. Alexis Kalambry estime qu’il est encore prématuré de porter un jugement définitif sur les conséquences de cette période ouverte en 2020. « Un jour, on fera le bilan. L’histoire jugera et redonnera à chacun la place et le rôle qu’il a joués dans ce qui nous arrive aujourd’hui. Pour l’instant, il est peut-être trop tôt pour se prononcer sur l’héritage politique », affirme-t-il.

Six ans après le 5 juin 2020, le M5-RFP n’existe plus comme force politique structurée, mais sa trajectoire interroge encore sur la capacité d’une mobilisation populaire à transformer durablement l’ordre qu’elle avait contribué à renverser.