Proche-Orient : Le blocus maritime fait monter la pression avant le 22 avril

Le cessez-le-feu conclu le 8 avril entre Washington et Téhéran tient encore, mais le blocus maritime instauré le 13 avril contre les ports iraniens fait monter la pression. À l’approche du 22 avril, date d’expiration annoncée de la trêve, les inquiétudes se concentrent sur le détroit d’Ormuz et les marchés de l’énergie.

À la suite de l’échec des discussions directes tenues à Islamabad les 11 et 12 avril, les États-Unis ont annoncé la mise en œuvre d’un dispositif de blocus maritime ciblant le trafic lié aux ports iraniens. Les navires à destination ou en provenance des installations portuaires iraniennes sont désormais concernés, tandis que la circulation vers les autres ports de la zone reste autorisée sous surveillance renforcée.

Cette décision intervient après 21 heures de pourparlers entre délégations américaine et iranienne qui se sont achevés sans accord. Le dossier nucléaire demeure le principal point de blocage. Washington continue d’exiger un engagement clair sur l’arrêt de toute capacité militaire liée à l’enrichissement, alors que Téhéran rejette les demandes portant sur le démantèlement de ses installations et lie toute avancée à la levée des sanctions.

Le détroit d’Ormuz concentre désormais l’essentiel des inquiétudes. Cette voie maritime stratégique, par laquelle transite une part majeure du commerce mondial de pétrole, fait l’objet d’une surveillance intense par les forces américaines et iraniennes. Les autorités iraniennes ont indiqué suivre étroitement les mouvements dans la zone, tandis que Washington maintient la pression sur les flux liés aux ports iraniens.

Les marchés ont immédiatement réagi à cette évolution. Les cours du Brent ont repassé le seuil des 100 dollars le baril dans un climat de forte volatilité, nourrissant les inquiétudes sur les coûts de l’énergie, le fret maritime et l’inflation mondiale. Les premières estimations des marchés tablent sur une nouvelle poussée des coûts du transport maritime et des assurances dans le Golfe si le blocus devait se prolonger au-delà de cette semaine. Des tensions durables dans le Golfe pourraient aussi peser sur les prix alimentaires mondiaux.

Dans le même temps, plusieurs capitales poursuivent leurs efforts diplomatiques pour éviter une rupture définitive du cessez-le-feu avant le 22 avril, alors que la région reste sous tension et que toute évolution à Ormuz pourrait avoir des répercussions immédiates sur les marchés mondiaux. Déjà, la Chine et le Pakistan ont appelé le 13 avril à la reprise rapide des discussions afin d’éviter une rupture définitive de la trêve avant le 22 avril.

États-Unis – OTAN : La trêve n’efface pas la fracture

Le fragile cessez-le-feu obtenu entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv n’a pas dissipé les tensions entre les États-Unis et leurs alliés européens. Derrière l’accalmie militaire autour du détroit d’Ormuz, la crise a ravivé les interrogations sur la solidité du lien transatlantique et sur l’avenir de l’alliance atlantique.

La trêve provisoire annoncée entre les États-Unis, l’Iran et Israël a pour l’instant éloigné le risque d’un embrasement régional. Mais elle n’a pas refermé la fracture diplomatique ouverte ces derniers jours entre Washington et plusieurs capitales européennes. Donald Trump a ravivé les interrogations sur l’engagement américain au sein de l’OTAN, reprochant à certains alliés leur refus de s’engager davantage dans la sécurisation du détroit d’Ormuz et des voies maritimes énergétiques. Cette accalmie de deux semaines, saluée avec prudence à Bruxelles, ne dissipe ni les tensions accumulées ni les doutes sur la place future de Washington au sein de l’alliance.

Le sujet dépasse désormais la crise immédiate au Moyen-Orient. C’est toute la crédibilité du pilier sécuritaire occidental qui se trouve questionnée. La visite à Washington du Secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, prévue du 8 au 12 avril, vise à contenir une tension rare entre les deux rives de l’Atlantique. Il doit également s’entretenir avec Marco Rubio et Pete Hegseth dans une tentative de désamorcer les divergences.

Washington est au cœur du dispositif militaire de l’alliance. Si la direction politique est assurée par Mark Rutte, les États-Unis occupent toujours le poste militaire le plus stratégique à travers le SACEUR, Commandement suprême des forces alliées en Europe, historiquement confié à un Général américain. Cette fonction est exercée par le Général Alexus G. Grynkewich, qui supervise la dissuasion, les déploiements sur le flanc oriental et la coordination opérationnelle.

À cette présence militaire s’ajoute le rôle diplomatique central de Washington au sein du Conseil de l’Atlantique Nord, organe décisionnel de l’alliance. Plutôt qu’un simple geste politique, une éventuelle sortie américaine toucherait directement l’architecture de défense collective de l’Europe.

Sur le plan institutionnel, une telle décision reste toutefois encadrée. Depuis 2023, le Congrès américain impose qu’aucun retrait des États-Unis de l’OTAN ne puisse être acté sans l’accord des deux tiers du Sénat ou l’adoption d’une loi spécifique. Le traité prévoit en outre un délai d’un an après notification officielle.

Pour les alliés européens, la trêve avec l’Iran n’efface donc pas la question centrale : celle de la fiabilité de l’engagement américain dans une période marquée par les tensions énergétiques, les risques militaires et des divergences stratégiques persistantes.

Conflits internationaux : l’onde de choc économique

Les tensions internationales sur l’énergie, le transport et les marchés agricoles se répercutent désormais sur l’économie des pays enclavés. Hausse des coûts, pression sur les finances publiques et fragilité des approvisionnements illustrent l’exposition du Mali aux chocs mondiaux.

Les crises géopolitiques qui secouent plusieurs régions du monde produisent aujourd’hui des effets bien au-delà des zones de conflit. Dans une économie ouverte et dépendante de ses échanges extérieurs, les perturbations des marchés mondiaux peuvent rapidement se répercuter sur les prix, la production et les finances publiques. Pour un pays enclavé comme le Mali, dont une grande partie des approvisionnements dépend des routes commerciales reliant les ports de la côte atlantique, ces secousses internationales ne restent jamais lointaines.
La dépendance énergétique constitue l’un des premiers vecteurs de transmission de ces chocs. Les produits pétroliers représentent environ 30 à 40 % des importations du pays et près de 95 % du carburant consommé provient de l’étranger. Dans ces conditions, toute hausse des cours internationaux du pétrole se traduit rapidement par une augmentation des coûts de transport, de production et de distribution.
Denrées sous tension
Pour le professeur Daman-Guilé Diawara, économiste du développement, les crises géopolitiques touchent l’économie malienne par plusieurs canaux. Le premier reste l’énergie. La hausse du baril observée lors des tensions internationales gonfle immédiatement la facture pétrolière d’un pays importateur net comme le Mali et exerce une pression sur la balance commerciale. Les produits pétroliers représentaient déjà environ 38,45 % des importations au premier semestre 2025.
Un second canal concerne l’alimentation. Même si la consommation nationale repose largement sur des céréales locales comme le mil ou le sorgho, les prix du blé et de certains produits transformés restent liés aux marchés internationaux. La guerre en Ukraine a ainsi contribué à perturber les marchés mondiaux des céréales et des engrais, provoquant une inflation importée. L’inflation alimentaire est estimée autour de 6 à 7 % entre 2024 et 2025.
Le troisième canal concerne les intrants agricoles. La Russie figure parmi les principaux exportateurs mondiaux d’engrais et les perturbations logistiques ont renchéri les coûts d’approvisionnement pour de nombreux pays africains. Lorsque les prix des engrais augmentent ou que leur disponibilité diminue, les producteurs réduisent les quantités utilisées, ce qui peut affecter les rendements et la production agricole.
Enclavement
L’enclavement du Mali accentue cette vulnérabilité. Le commerce extérieur dépend largement de quelques corridors reliant le pays aux ports maritimes de la sous-région. Le corridor Dakar-Bamako représente environ 65 à 70 % du commerce extérieur, tandis que le corridor Abidjan-Bamako assure environ 20 à 25 % des flux commerciaux.
Cette organisation logistique signifie que toute perturbation sur les routes maritimes internationales, toute hausse des primes d’assurance ou toute augmentation du prix du carburant finit par se répercuter sur le coût du transport des marchandises. Selon le professeur Diawara, l’enclavement transforme ainsi chaque tension internationale en pression supplémentaire pour le consommateur malien. Les fluctuations du prix du gazole influencent directement le coût du transport routier, principal mode d’acheminement des marchandises vers le pays.
Agriculture impactée
Les tensions géopolitiques peuvent également peser sur le secteur agricole. Pour Fodé Diallo, enseignant à l’Institut polytechnique rural de formation et de recherche appliquée de Katibougou, l’agriculture malienne reste dépendante d’intrants importés tels que les semences améliorées, les engrais chimiques ou certains pesticides. Une grande partie de ces produits provient d’Europe, d’Asie ou d’autres régions du monde.
Lorsque les crises internationales perturbent les chaînes d’approvisionnement, l’acheminement de ces intrants devient plus difficile. L’accès tardif ou insuffisant aux intrants peut affecter la disponibilité, la qualité et le calendrier des cultures. Dans ces conditions, la production et la productivité agricoles peuvent diminuer tandis que les coûts de production augmentent.
Selon l’enseignant-chercheur, ces difficultés rappellent l’importance de renforcer les solutions locales. L’agriculture malienne dispose d’importants atouts : de vastes superficies cultivables, des ressources en eau disponibles dans plusieurs régions et un cheptel adapté aux conditions écologiques du pays. Le développement de fumures organiques, la promotion de biopesticides locaux et une meilleure planification des campagnes agricoles pourraient contribuer à réduire la dépendance aux intrants importés.
Énergie en berne
En plus de l’agriculture, les crises internationales soulignent aussi la question de l’énergie. L’économiste Modibo Mao Macalou rappelle que les marchés énergétiques sont au cœur de l’économie mondiale. Lorsque l’offre se réduit en raison de tensions géopolitiques alors que la demande reste forte, les prix augmentent et les quantités disponibles diminuent. Cette situation provoque une inflation qui affecte l’ensemble des économies, avec des effets plus marqués pour les pays enclavés.
Au Mali, cette dépendance énergétique se double d’un autre défi : celui de l’électricité. Le mix énergétique du pays repose encore largement sur la production thermique, qui nécessite l’importation d’hydrocarbures. Selon Modibo Mao Macalou, environ 60 % de la production électrique dépend de cette source. La hausse du prix des hydrocarbures renchérit donc directement le coût de production de l’électricité.
Dans le même temps, la demande d’électricité progresse rapidement. Elle augmente de plus de 15 % par an, alors que les capacités de production, de transport et de distribution restent limitées. Cette situation crée des tensions financières pour Énergie du Mali et contribue aux délestages observés ces dernières années.
Pour l’économiste, ces difficultés montrent la nécessité d’engager des réformes structurelles dans le secteur énergétique. Le développement de l’énergie solaire, de l’hydroélectricité ou d’autres sources renouvelables pourrait contribuer à réduire la dépendance aux hydrocarbures importés et à stabiliser les coûts de production.
Contraintes budgétaires
Ces défis énergétiques et agricoles s’inscrivent dans un contexte macroéconomique globalement résilient mais contraint. Les autorités maliennes estiment que la croissance du produit intérieur brut s’est située autour de 5,6 % en 2025. Les projections évoquent une progression pouvant atteindre environ 6,3 % entre 2026 et 2027.
Cette dynamique s’accompagne toutefois de contraintes budgétaires importantes. Le déficit budgétaire prévu pour l’année 2026 est estimé à environ 520,4 milliards de francs CFA. Pour financer ses besoins, l’État prévoit de mobiliser environ 1 450 milliards de francs CFA sur le marché financier de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.
La mobilisation des ressources fiscales constitue également un enjeu central. Les recettes fiscales du Mali sont estimées à environ 1 400 milliards de francs CFA pour l’année 2025. À titre de comparaison, celles du Sénégal ont atteint environ 2 915 milliards de francs CFA la même année, illustrant les écarts de structure économique et les défis liés à l’élargissement de l’assiette fiscale dans un pays où le secteur informel demeure très important.
Stratégie de développement
Face à ces contraintes, plusieurs économistes plaident pour une transformation plus profonde de l’économie nationale. Pour Daman-Guilé Diawara, le renforcement de la production locale constitue une réponse durable aux chocs extérieurs. L’investissement dans l’irrigation, notamment dans les zones agricoles comme l’Office du Niger, pourrait permettre de réduire la dépendance aux importations alimentaires.
La transformation locale des matières premières représente également un enjeu stratégique. Transformer davantage de coton sur place, plutôt que d’exporter la fibre brute, permettrait de créer de la valeur ajoutée et d’accroître les revenus des filières agricoles.
De son côté, Modibo Mao Macalou souligne que la résilience apparente de certaines économies africaines repose en partie sur le poids du secteur informel et sur les transferts de la diaspora, qui soutiennent la consommation. Toutefois, cette situation ne peut constituer une stratégie durable de développement.
Selon lui, la priorité doit être donnée aux investissements productifs, à l’amélioration des infrastructures énergétiques et au développement d’une véritable politique industrielle. Sans énergie fiable, sans zones industrielles et sans vision économique cohérente, il sera difficile de transformer les ressources locales et de créer durablement de la richesse.
Signalons qu’une prolongation des tensions géopolitiques pèserait lourdement sur les économies sahéliennes. La hausse du pétrole renchérirait transport et électricité, tandis que les prix alimentaires pourraient accentuer les tensions sociales.
Ainsi, l’économie malienne doit poursuivre sa croissance tout en limitant sa vulnérabilité aux chocs extérieurs. Diversification des approvisionnements et renforcement de la production locale apparaissent désormais comme des priorités.

Guerre israélo-iranienne : La fragilité des alliances face à la Realpolitik

La récente escalade militaire entre Israël et l’Iran dévoile la volatilité des alliances internationales et les limites de la dépendance sécuritaire. Dans un monde où les intérêts priment sur les engagements, chaque État doit repenser sa stratégie pour garantir sa souveraineté.

Depuis le 13 juin 2025, l’Opération Rising Lion, menée par Israël contre plusieurs sites nucléaires et infrastructures stratégiques en Iran, a bouleversé l’équilibre régional. Près de 224 morts et plus de 1 200 blessés, selon les autorités iraniennes, témoignent de la violence de cette offensive, assumée publiquement par le Premier ministre israélien Netanyahu. Si l’appui discret des États-Unis à Israël a évité une riposte directe contre les forces américaines, il a paradoxalement renforcé la cohésion autour du régime iranien, loin d’isoler Téhéran sur la scène internationale. Ce raid, l’un des plus importants depuis l’attaque iranienne par drones du 13 avril dernier, vise selon Tel-Aviv à prévenir un réarmement stratégique de son principal ennemi régional.

Cette séquence révèle la fragilité des alliances traditionnelles. La Russie, tout en dénonçant les frappes israéliennes comme « illégales », propose une médiation sans véritable engagement, illustrant la prudence de Moscou à s’impliquer dans un conflit qui pourrait menacer ses propres intérêts. Les États du Sahel, récemment tournés vers la Russie pour compenser le retrait occidental, découvrent que ces partenariats restent conditionnés et instables. La Realpolitik domine, dans la mesure où les alliances se font et se défont au gré des rapports de force et des intérêts immédiats.

Les États-Unis, convaincus de la faiblesse stratégique de l’Iran, soutiennent l’offensive israélienne, mais ce calcul pourrait se retourner contre eux. La réaction iranienne, marquée par une résistance farouche et la menace d’un réarmement nucléaire, montre que la pression extérieure peut parfois renforcer la détermination d’un régime plutôt que le fragiliser. En Israël, la dimension politique interne n’est pas absente, dans la mesure où la gestion de la crise sert aussi à consolider le pouvoir de Netanyahu face à ses détracteurs.

La leçon pour les États tiers, notamment au Sahel, est limpide. En effet, la sécurité ne s’achète pas sur étagère et ne se délègue pas sans risques. Miser sur des alliances extérieures sans investir dans ses propres capacités revient à s’exposer à l’imprévisible. Dans un monde multipolaire, la souveraineté et l’autonomie stratégique restent les meilleurs remparts contre l’instabilité et la dépendance. C’est aussi un avertissement pour d’autres régions en crise.

Une escalade probable du conflit entre Israël et l’Iran

Les récentes frappes menées par Israël contre des installations militaires iraniennes, en représailles à l’attaque de missiles balistiques de l’Iran contre Israël, ont été suivies d’une impression générale selon laquelle le risque de nouvelle escalade était contenu. Les premières déclarations du dirigeant suprême de la République islamique ont suggéré que l’Iran ne répondrait pas davantage, et les marchés financiers semblaient d’accord, les prix du pétrole ayant chuté de 5 % immédiatement après les frappes israéliennes (même s’ils sont ensuite légèrement repartis à la hausse après de nouvelles déclarations belliqueuses de certains commandants militaires iraniens).

 

Or, cette impression générale est probablement erronée. L’évaluation de la menace iranienne par Israël a en effet considérablement évolué au cours des derniers mois. Les positions se sont en effet durcies, et pas seulement celles du Premier ministre Benyamin Netanyahou et de ses alliés de droite, mais également celles de plusieurs acteurs importants de l’opposition centriste et de centre-gauche, parmi lesquels Benny Gantz et Yair Lapid, qui considèrent eux aussi qu’Israël doit aller plus loin que ses frappes récentes.

Que l’on partage ou non cette évaluation israélienne de la situation, un consensus règne désormais en Israël : le régime iranien représente une menace immédiate, claire et présente. Les proxies de l’Iran continuant d’attaquer Israël – Hamas, Hezbollah, Houthis et milices chiites en Irak et en Syrie – les dirigeants israéliens concluent à la nécessité de résoudre le problème à sa source. Cela pourrait signifier frapper les installations nucléaires iraniennes, ainsi qu’éliminer les principaux dirigeants militaires et politiques du régime, comme Israël l’a déjà fait avec le Hamas et le Hezbollah. En neutralisant le leadership du Hezbollah, et en détruisant une grande partie de ses capacités offensives, les Israéliens ont significativement réduit l’effet dissuasif que l’Iran exerçait sur eux.

Face à ce changement radical dans l’équilibre des forces, l’Iran n’a plus qu’une option pour dissuader Israël, puisque même ses missiles offensifs et autres armes n’ont pas permis d’infliger de dommages significatifs à l’ennemi : accélérer la mise au point de sa capacité nucléaire. Seulement voilà, Israël considérant qu’un Iran doté de l’arme atomique constituerait une menace existentielle, l’État hébreu n’aurait pas d’autre choix que de frapper les installations nucléaires iraniennes (et les dirigeants iraniens) avant que le régime de Téhéran ne parvienne à développer un dispositif opérationnel.

De nouvelles frappes aériennes israéliennes sont par conséquent hautement probables, quelle que soit la retenue affichée par l’Iran. Une victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine pourrait donner à Israël un feu vert encore plus clair pour des frappes contre l’Iran, mais il est également possible qu’une victoire de Kamala Harris n’empêche par Israël de s’attaquer à ce qu’il perçoit comme une menace existentielle.

Si Israël commençait à intensifier progressivement ses attaques contre l’Iran, potentiellement après de nouvelles attaques iraniennes contre l’État hébreu, une administration américaine quelle qu’elle soit continuerait inévitablement de soutenir celui-ci, directement ou indirectement. La question de la capacité d’Israël à détruire l’essentiel du programme nucléaire iranien, ou à précipiter un changement de régime en Iran, importe peu ici ; des dégâts même limités sur les installations nucléaires iraniennes pourrait retarder de plusieurs années les ambitions nucléaires de Téhéran, et ainsi instaurer la dissuasion souhaitée par Israël.

Compte tenu de cette probabilité d’escalade dans les semaines et mois à venir, un certain nombre de risques économiques et financiers devront être gérés. Une importante frappe israélienne contre l’Iran pourrait sérieusement perturber la production et les exportations énergétiques en provenance du Golfe. S’il était poussé jusqu’au désespoir, l’Iran pourrait tenter de miner le Golfe, de bloquer le détroit d’Ormuz, et de frapper les installations pétrolières saoudiennes. Dans un tel scénario, le monde connaîtrait des chocs stagflationnistes comparables à ceux qui suivirent la guerre du Kippour de 1973 et la révolution iranienne de 1979.

Une flambée des prix du pétrole serait désastreuse pour l’économie mondiale ainsi que pour le bien-être de plusieurs milliards de personnes, et les dirigeants politiques devraient alors songer à des mesures permettant d’atténuer le choc. Si un conflit majeur devait survenir, il faudrait qu’il soit aussi court que possible. Il faudrait qu’Israël frappe l’Iran très violemment et avec une précision extrême, plutôt que sur une période de plusieurs mois, et que des navires de déminage (du type de ceux que le Japon utilise) soient ensuite déployés en mer au plus vite.

Par ailleurs, dans un tel scénario, il serait nécessaire que les États-Unis fournissent à l’Arabie saoudite des technologies de défense avancées – par exemple des systèmes antimissiles Patriot supplémentaires – pour minimiser le risque de destruction par l’Iran des infrastructures saoudiennes de production et de livraison de pétrole. Parallèlement, le Royaume pourrait massivement accroître sa production pétrolière et ses exportations liées à sa capacité excédentaire, afin de réduire le risque d’explosion des prix au niveau mondial, tandis que les États-Unis et d’autres puissances puiseraient dans leurs réserves stratégiques de pétrole pour amortir davantage l’impact.

Les gouvernements des économies développées et des marchés émergents pourraient également mettre en place des subventions budgétaires temporaires pour les consommateurs d’énergie – à l’image de celles instaurées après la flambée des prix qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. De leur côté, les banques centrales pourraient répondre à un choc stagflationniste en maintenant leurs taux directeurs à un niveau stable, voire en les abaissant. Les anticipations d’inflation étant bien ancrées (ce qui n’était pas le cas dans les années 1970), les banques centrales ne devraient pas, dans ce scénario, surréagir en opérant un resserrement face à un choc susceptible de se révéler temporaire (d’une durée de quelques mois).

Bien entendu, étant donné le risque considérable associé à une importante attaque israélienne contre l’Iran, une administration Harris déconseillerait probablement très fortement une telle décision. Outre les répercussions économiques et financières mondiales, un échec dans la destruction des installations nucléaires iraniennes ne ferait que renforcer la détermination du régime à développer l’arme atomique.

Un succès, en revanche, pourrait produire des bienfaits considérables. Le régime iranien – depuis longtemps source majeure d’instabilité au Moyen-Orient – serait alors sérieusement affaibli, tout comme ses proxies dans la région par voie de conséquence. Une révolution populaire en Iran ne serait pas à exclure à la suite d’attaques israéliennes de grande ampleur. Le régime est d’ores et déjà fragilisé aujourd’hui, impopulaire et rejeté par la plupart des Iraniens. S’il venait à chuter, le contexte évoluerait favorablement en direction d’un cessez-le-feu à Gaza, d’une normalisation des relations israélo-saoudiennes, et à terme d’une reprise des discussions autour d’une solution à deux États pour Israël et la Palestine.

Ainsi, une potentielle attaque israélienne contre l’Iran constitue une stratégie à la fois à haut risque et susceptible de produire de très importants résultats favorables, une stratégie qui pourrait conduire soit à un désastre économique planétaire, soit à une reconfiguration positive du Moyen-Orient. C’est en tous les cas ainsi qu’Israël voit les choses, sachant qu’il faut s’attendre à de nouvelles provocations iraniennes contre l’État hébreu. Quelles que soient les opinions des uns et des autres concernant l’évaluation israélienne de la situation, une escalade du conflit est très probable.

 

Nouriel Roubini, conseiller principal chez Hudson Bay Capital Management LP, est professeur émérite d’économie à la Stern School of Business de l’Université de New York. Son ouvrage le plus récent s’intitule Megathreats: Ten Dangerous Trends That Imperil Our Future, and How to Survive Them (Little, Brown and Company, 2022). Il a été conseiller principal au Trésor des États-Unis (1999-2000).

 

Project Syndicate, 2024.
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