Situation humanitaire : le plan reste sous-financé

Le Mali aborde le deuxième trimestre 2026 avec des besoins humanitaires toujours très élevés, tandis que le financement du plan de réponse demeure insuffisant. Malgré une légère progression des ressources mobilisées début avril, les acteurs humanitaires alertent sur l’urgence d’un appui plus rapide aux populations affectées.

Le Bulletin humanitaire Février–Mars 2026 publié par OCHA Mali dresse le tableau d’une crise toujours marquée par les déplacements de populations, l’insécurité, les chocs climatiques et la fragilisation des moyens d’existence. Pour l’année 2026, 5,1 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire à l’échelle nationale, tandis que 3,8 millions de personnes sont directement ciblées par le Plan de réponse humanitaire 2026, lancé le 5 février à Bamako.
L’appel de fonds fixé à 577,9 millions de dollars vise à couvrir les besoins les plus urgents en alimentation, santé, protection, éducation et soutien aux ménages déplacés. À la fin du mois de mars, le bulletin d’OCHA faisait état de 54,4 millions de dollars mobilisés, soit un taux de couverture de 9,4 %, laissant apparaître un déficit de 523,5 millions de dollars.
Les données les plus récentes du Financial Tracking Service (FTS) des Nations unies, arrêtées au 7 avril 2026, montrent une progression du financement. Le montant total rapporté atteint désormais 74,9 millions de dollars, dont 70,3 millions de dollars consacrés aux plans coordonnés, ce qui porte le niveau de couverture du plan à 12,2 %. Malgré cette évolution, plus de 500 millions de dollars restent à mobiliser, ce qui continue de peser sur la capacité d’intervention des partenaires humanitaires.
Sur le terrain, les missions conduites entre février et mars dans les régions de Mopti, Gao et Kayes ont permis d’identifier des besoins immédiats, notamment en matière de protection, de nutrition, d’accès aux services essentiels et de prise en charge des personnes déplacées internes. À Mopti, les visites des sites de déplacés et des structures d’accompagnement ont confirmé la vulnérabilité des femmes et des enfants. Le centre de prise en charge soutenu par les partenaires humanitaires y a enregistré 338 cas de violences basées sur le genre en 2025, dont 37 % de violences sexuelles liées au conflit.
Le bulletin met également en avant des réponses de proximité destinées à renforcer la résilience des ménages. À Horoguindé, dans la région de Mopti, 70 personnes déplacées internes ont bénéficié de 210 petits ruminants et d’aliments pour bétail afin de relancer leurs activités. Dans les cercles de Bandiagara et Bankass, plus de 50 femmes participent à des projets de jardins maraîchers sur plusieurs sites, destinés à améliorer à la fois l’alimentation des ménages et les revenus.
La Croix-Rouge malienne demeure l’un des principaux acteurs du dispositif, avec 612 comités communaux et près de 10 000 volontaires déployés à travers le pays. Son plan unifié pour 2026 prévoit une assistance à 2,7 millions de personnes, incluant la préparation aux catastrophes, la réponse d’urgence, le soutien aux déplacés et l’accompagnement communautaire.
Le bulletin insiste enfin sur l’urgence d’un financement plus soutenu. Pour les acteurs humanitaires, chaque retard dans la mobilisation des fonds se traduit par une réduction des distributions alimentaires, du soutien sanitaire et des mécanismes de protection, dans un pays où plusieurs millions de personnes restent exposées à une crise prolongée.

Déplacements forcés : plus de 610 000 personnes sous protection au Mali

Le Mali fait face à une pression humanitaire toujours forte, avec plus de 610 000 personnes relevant aujourd’hui des mécanismes de protection. Entre déplacements internes, accueil de réfugiés et situation des personnes sans nationalité établie, les chiffres les plus récents traduisent la persistance d’une crise qui continue de peser sur le pays.

La crise sécuritaire et humanitaire continue de marquer profondément le Mali. Selon les données les plus récentes compilées par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, le pays comptait à la fin février 2026 un total de 414 524 personnes déplacées internes, 70 050 réfugiés et demandeurs d’asile ainsi que 126 107 personnes relevant d’autres catégories de protection, notamment les personnes apatrides ou de nationalité non déterminée.
Au total, ce sont donc plus de 610 000 personnes qui se trouvent aujourd’hui dans une situation de vulnérabilité nécessitant une assistance et une protection spécifiques. Ce chiffre confirme que, malgré certaines opérations de sécurisation menées dans plusieurs régions, la question humanitaire reste l’un des principaux défis du pays.
Les déplacements internes demeurent la composante la plus importante de cette crise. Avec plus de 414 000 personnes contraintes d’abandonner leur localité tout en restant à l’intérieur des frontières nationales, le Mali reste confronté à des mouvements de populations directement liés à l’insécurité persistante dans le nord, le centre et certaines zones frontalières. Les régions de Gao, Ménaka, Tombouctou et une partie du centre continuent de concentrer une part importante de ces déplacements.
À cette réalité s’ajoute l’accueil de plus de 70 000 réfugiés et demandeurs d’asile, en provenance principalement des pays voisins également affectés par l’instabilité dans la bande sahélienne. Le Mali demeure ainsi à la fois pays d’origine de déplacés et territoire d’accueil pour des populations en quête de protection.
Le chiffre de 126 107 personnes relevant d’autres catégories de protection attire également l’attention. Il inclut notamment les personnes apatrides, celles dont la nationalité n’est pas clairement établie, ainsi que d’autres groupes nécessitant une assistance juridique et administrative. Cette situation pose des enjeux importants en matière d’accès aux droits, à la documentation civile, à l’éducation et aux services sociaux.
Ces données s’inscrivent dans un contexte régional particulièrement préoccupant. En Afrique de l’Ouest et du Centre, les chiffres du HCR font état de 14,7 millions de déplacés internes, 3,8 millions de réfugiés et demandeurs d’asile et près de 900 000 personnes apatrides ou de nationalité non déterminée. La République démocratique du Congo, le Nigeria et le Burkina Faso figurent parmi les pays les plus touchés.
Pour le Mali, cette situation rappelle que la crise ne se limite pas au seul terrain militaire. Elle se traduit aussi par une forte pression sur les communautés d’accueil, les services publics, les écoles, les centres de santé et les dispositifs d’assistance humanitaire.
Derrière ces chiffres se trouvent des familles déplacées, des enfants déscolarisés, des ménages fragilisés et des populations qui continuent de vivre dans l’incertitude. La réponse à cette crise reste donc à la fois sécuritaire, humanitaire et sociale, dans un pays où la stabilité du tissu communautaire demeure un enjeu central.

Crise du carburant : Un choc humanitaire silencieux mais profond

Alors que le Mali fait face à une crise aiguë d’approvisionnement en carburant depuis plusieurs semaines, les opérations humanitaires se retrouvent entravées à grande échelle. Le manque d’hydrocarbures dans un pays immense, où l’accès aux populations dépend largement de la mobilité terrestre et aérienne, crée un goulot d’étranglement logistique qui menace la continuité d’une aide vitale.

La crise du carburant qui secoue le Mali frappe durement le secteur humanitaire, déjà affaibli par l’insécurité, les restrictions de mouvements et les conditions d’accès difficiles. Le dernier tableau de bord du Bureau de la Coordination des affaires humanitaires (OCHA) révèle qu’en octobre dernier 51 incidents d’accès ont été recensés, soit une hausse de 13% par rapport au mois précédent. Dans ce contexte déjà tendu, la pénurie d’hydrocarbures agit comme un multiplicateur de contraintes, obligeant les organisations à revoir leurs plans de déploiement et à réduire considérablement leurs activités dans des zones où les besoins restent critiques. Les acteurs humanitaires signalent que la situation actuelle survient à un moment où la demande d’assistance n’a cessé de croître depuis le début de l’année, avec plus de 7,1 millions de personnes nécessitant une aide multisectorielle, selon les données des Nations unies pour 2025.

Action humanitaire versus contraintes logistiques

Les régions de Ségou, San, Koutiala, Mopti et Bandiagara figurent parmi les plus affectées. Faute de carburant, les partenaires humanitaires ont dû réduire drastiquement leurs opérations. Les cliniques mobiles, pourtant indispensables pour atteindre les localités enclavées, sont désormais limitées à un rayon de 10 km autour de leurs bases. Ce chiffre, devenu un symbole de la crise, illustre une réalité brutale, à savoir que l’aide n’atteint plus les populations éloignées, notamment dans les zones marquées par les violences, les déplacements et la dégradation des conditions de vie.

Le secteur de la santé n’est pas épargné. Selon une note du Cluster Santé publiée en octobre, les services publics et leurs partenaires subissent de plein fouet les conséquences de la pénurie. Le ralentissement général de la réponse affecte directement les activités sanitaires, avec un risque de non-respect des planifications et d’un recul de l’accès aux soins, surtout dans les zones où la sécurité est déjà compromise. Le cluster estime que 1,83 million de personnes auront besoin d’une assistance sanitaire en 2026, alors que seulement 23% des financements requis ont été mobilisés avant la fin de 2025.

Les premiers effets sont déjà perceptibles : absentéisme intense dans les structures, réduction des activités des cliniques mobiles et des postes de santé avancés, baisse des supervisions. Les hôpitaux régionaux, bien qu’équipés de groupes électrogènes, peinent à maintenir une alimentation électrique stable. La chaîne du froid, indispensable aux vaccins et produits médicaux sensibles, est fragilisée, augmentant les risques de détérioration des stocks. Plusieurs organisations préviennent également que les ruptures de carburant pourraient perturber les campagnes de vaccination de routine, notamment pour la rougeole et la poliomyélite, dont la couverture est déjà en dessous des seuils recommandés. À moyen terme, la réduction du déploiement sanitaire pourrait entraîner une hausse des complications médicales, une augmentation de la morbidité et un affaiblissement significatif du système de santé. Selon les experts du Cluster Santé, sans amélioration d’ici fin décembre, 257 702 personnes vulnérables risquent de se retrouver sans accès aux soins essentiels, dont 19 001 femmes enceintes et allaitantes et 56 695 enfants de 0 à 5 ans, parmi lesquels 5 670 souffrant de malnutrition aiguë sévère avec complications.

Pression grandissante sur la sécurité alimentaire

La crise du carburant exerce également une pression sur la sécurité alimentaire. Le rapport du Cluster Sécurité alimentaire, publié le 18 novembre, décrit un impact multidimensionnel sur l’économie, la production agricole et la distribution des denrées. La pénurie ralentit les transports, perturbe les chaînes d’approvisionnement et augmente les coûts logistiques. Si les prix des denrées n’ont pas encore explosé, selon l’analyse du Système d’alerte précoce (FEWS NET), les spécialistes évoquent un risque réel d’inflation rapide.

Les zones les plus touchées sont des pôles agricoles essentiels. À Bamako, les motos tricycles assurant l’essentiel du transport du Grand Marché vers les détaillants sont souvent immobilisées, provoquant des ruptures ponctuelles de stocks et une baisse de disponibilité de produits frais. Dans plusieurs régions, l’acheminement des fruits, légumes, produits laitiers ou poissons fumés devient imprévisible. Les réseaux de commerçants confient également que la fluctuation des arrivages provoque une instabilité des volumes disponibles sur les marchés hebdomadaires, compliquant l’organisation des circuits de distribution basés sur la régularité des flux.

Une agriculture fortement bousculée

Dans les zones rurales, la pénurie perturbe le calendrier agricole. Le riz est la culture la plus affectée, avec des retards de récoltes, des parcelles qui se dessèchent faute d’irrigation et des pertes post-récoltes provoquées par le manque de carburant pour les moissonneuses, motoculteurs et batteuses. Des filières comme l’échalote à Bandiagara ou le maraîchage dans les zones péri urbaines sont également touchées. Si les céréales sèches – mil, maïs, sorgho – sont momentanément moins affectées, elles demeurent vulnérables à une crise prolongée.

Les difficultés de transport des intrants agricoles ralentissent la préparation des prochaines campagnes. Les unités de transformation font face à une hausse des coûts énergétiques tandis que les capacités de stockage sont fragilisées. Dans certaines zones irriguées, les associations paysannes alertent également sur la baisse de performance des motopompes alimentant les périmètres agricoles, ce qui pourrait compromettre les activités de contre-saison attendues début 2026. À moyen terme, la réduction des superficies cultivées et la baisse des volumes récoltés pourraient entraîner une diminution des stocks, une hausse durable des prix et un appauvrissement accru des petits producteurs. Dans certaines localités, ces dynamiques risquent d’amplifier l’exode rural, notamment chez les jeunes.

Un contexte sécuritaire qui aggrave la crise

La pénurie survient alors que le climat sécuritaire continue de se dégrader. En octobre, les incidents liés aux engins explosifs improvisés ont augmenté de 40%, atteignant 28 cas. Les violences contre les humanitaires ont conduit à l’enlèvement de 9 travailleurs dans les régions de Ségou et Gao. Pour éviter les routes les plus dangereuses, certaines équipes empruntent des itinéraires alternatifs, parfois avec des conséquences tragiques. À Douentza, 2 agents humanitaires ont perdu la vie dans le chavirement d’une pinasse sur le fleuve Niger, un accident reflétant les risques auxquels sont confrontées les équipes lorsqu’elles contournent les zones d’insécurité. Les restrictions de mouvement imposées par l’insécurité limitent aussi la capacité des équipes humanitaires à effectuer des évaluations rapides des besoins, un élément pourtant essentiel pour ajuster les réponses dans un environnement en constante évolution.

Dans certaines localités, comme à Léré, dans la région de Tombouctou, l’accès humanitaire est entièrement bloqué. Depuis le 27 octobre, selon OCHA, des acteurs armés empêchent toute entrée ou sortie, limitant les interventions aux seules organisations encore présentes. Les blocages aggravent les conditions de vie des populations, déjà confrontées à une pénurie de produits essentiels.

Les vols humanitaires ne sont pas épargnés. En septembre, les difficultés d’approvisionnement en carburant ont perturbé plusieurs rotations, affectant 236 passagers et près de 900 kg de cargaison vers Kidal, Ménaka et Ansongo. Malgré la réhabilitation de la piste de Ménaka en octobre, les contraintes persistent, compromettant l’acheminement des médicaments, kits nutritionnels et intrants vitaux. Plusieurs organisations rappellent qu’un accès humanitaire fiable dépend d’une disponibilité minimale de carburant, condition indispensable au fonctionnement des flottes de véhicules, des générateurs et des systèmes de communication déployés dans les zones reculées.

Selon plusieurs observateurs, si la crise du carburant perdure, l’impact cumulatif de ses effets pourrait aggraver durablement les conditions de vie de milliers de personnes dépendantes de l’aide dans des zones éloignées et sous forte pression sécuritaire.