Face aux risques de radicalisation, le Mali mise aussi sur l’engagement citoyen, la participation locale et l’insertion des jeunes. La Semaine nationale de la jeunesse, ouverte le 11 août, remet cette approche au premier plan.
Atelier sur l’Agenda Jeunesse, Paix et Sécurité, formation au développement conduit par les communautés, conférence sur l’engagement citoyen et le patriotisme, forum Jeunesse – Diaspora et panels régionaux sur les priorités de développement composent le programme 2026. Dans un pays où 47,2% de la population a moins de 15 ans et où les 15 – 34 ans représentent 32%, la place de la jeunesse concerne directement l’avenir collectif.
Cette dynamique s’inscrit dans une mobilisation plus large autour de la participation des jeunes à la paix et à la sécurité. Le 24 mars 2026, WANEP-Mali et la Mission de l’Union africaine pour le Sahel ont réuni à Bamako institutions, organisations de jeunesse, société civile et partenaires autour de l’élaboration du Plan d’action national Jeunesse, Paix et Sécurité, lié à la Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations unies. Ressources, leadership et coordination ont dominé les échanges.
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Environ 235 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail malien. L’accès à une activité économique, à la formation et à des perspectives crédibles est central dans un contexte où l’exclusion prolongée fragilise les parcours. Le manque de perspectives professionnelles n’explique pas, à lui seul, les trajectoires de radicalisation.
Des vulnérabilités multiples
Pour Mohamed Abdellahi Elkhalil, spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel, la radicalisation violente résulte d’un « cumul de fragilités structurelles, politiques et sociales, et non d’une cause unique ». La pauvreté, le chômage et l’analphabétisme jouent un rôle, particulièrement en milieu rural. S’y ajoutent le sentiment d’injustice, la défiance envers des institutions perçues comme insuffisamment capables de garantir sécurité et justice, ainsi que l’impunité. « L’impunité agit comme un accélérateur de radicalisation », estime-t-il.
Le système éducatif fragilisé par l’insécurité ajoute une autre vulnérabilité. Fin avril 2026, le Cluster Éducation recensait 2 444 écoles fermées, affectant 733 200 élèves et 14 664 enseignants. Ces ruptures réduisent les possibilités d’apprentissage et d’insertion. Entre avril 2022 et mars 2024, les Nations unies ont par ailleurs vérifié le recrutement ou l’utilisation de 1 052 enfants par les parties au conflit. Ce chiffre ne signifie pas une radicalisation automatique, mais montre l’exposition de certains mineurs à la violence et à la coercition.
Une étude de l’Institut d’études de sécurité, menée auprès de 63 jeunes anciennement engagés dans des groupes dits djihadistes, faisait déjà ressortir des motivations multiples. Difficultés économiques, besoin de protection de la famille ou de la communauté, conflits locaux et mécanismes de cooptation s’entremêlaient. « La radicalisation n’est donc pas réductible au seul binôme chômage + fanatisme », insiste Mohamed Abdellahi Elkhalil.
Cette lecture rejoint les démarches de Think Peace Sahel. Lors d’un atelier organisé à Bamako en mars 2026 sur la prévention de l’extrémisme violent et du terrorisme, son Coordinateur national, Abdou Kola Bocoum, relevait que « les solutions existent dans les communautés et dans les politiques publiques, mais elles ne se rencontrent pas assez ». Elles doivent rapprocher acteurs institutionnels et communautaires.
Citoyenneté et sentiment d’appartenance
Face à ces vulnérabilités, l’engagement citoyen est envisagé comme un levier possible de prévention. L’objectif est de renforcer le lien du jeune avec sa communauté, les institutions et la nation, tout en lui donnant une place dans la vie collective.
Pour M. Elkhalil, cet engagement peut permettre aux jeunes de retrouver « un rôle et une dignité au sein de leur communauté ». Le sentiment d’appartenance peut opposer aux discours extrémistes un récit fondé sur la responsabilité et la participation. La Brigade citoyenne illustre cette orientation. Lancée en août 2023 avec 1 200 jeunes dans les 6 communes du District de Bamako, elle comptait près de 5 000 membres actifs dans 16 régions et la capitale un an plus tard.
La citoyenneté ne peut cependant se limiter aux campagnes de sensibilisation ou aux formations ponctuelles. Son efficacité dépend aussi de la capacité des jeunes à peser sur les choix concernant leur cadre de vie. La désinformation, inscrite dans le thème de la Semaine nationale, ajoute un autre terrain d’action. Vérifier les informations et éviter les contenus qui nourrissent méfiance ou fractures communautaires participe à la prévention globale.
Dans les régions de Ségou et de Koutiala, un projet conjoint lancé en mai 2025 par le Gouvernement de la Transition et plusieurs agences des Nations unies associe engagement civique, insertion socio-économique, gouvernance locale et consolidation de la paix. Doté de 3 millions de dollars sur 30 mois, il couvre 5 communes. Sory Ibrahim Cissé, Président du Conseil national des jeunes, y voyait une occasion de montrer les jeunes comme des « bâtisseurs de paix et acteurs du changement positif ».
Le Chef du Bureau par intérim de l’UNESCO au Mali, Ali-Mohamed Sinane, présentait le projet comme une réponse intégrée à la marginalisation des jeunes, aux enjeux de sécurité humaine et à la nécessité de restaurer la cohésion sociale.
Agir par le développement local
Le développement local donne à cette orientation une traduction concrète. Lorsque les jeunes participent à la définition des besoins de leur commune ou de leur village, la prévention ne repose plus seulement sur des messages contre l’extrémisme violent. Elle agit aussi sur le sentiment d’exclusion, les perspectives économiques et le rapport aux institutions.
Mohamed Abdellahi Elkhalil estime que cette participation permet de « redonner une voix à ceux qui se sentent marginalisés par les institutions ». Elle peut aussi créer des opportunités économiques et sociales et contribuer à restaurer la confiance lorsque les populations sont réellement associées aux solutions locales.
En 2024, 44,4% des jeunes femmes de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, contre 13,8% des jeunes hommes. Ces écarts montrent que les vulnérabilités ne touchent pas tous les jeunes de la même manière. Le genre, le lieu de résidence, le niveau d’instruction ou le déplacement forcé modifient fortement les parcours.
Le développement conduit par les communautés pousse cette logique plus loin. Approuvé en novembre 2024 par la Banque mondiale, le projet Malidenko, doté de 150 millions de dollars, cible 1,84 million de personnes dans 6 régions, 57 communes et 850 villages.
Les habitants, notamment les jeunes, les femmes et les déplacés, sont associés à la planification et à la mise en œuvre des investissements locaux. En mai 2026, 187 sous-projets communautaires ont été examinés et validés. L’objectif est de rapprocher les réponses publiques des besoins identifiés localement et de renforcer les liens entre les communautés et l’État.
Une approche à consolider
L’action citoyenne ne saurait remplacer l’État là où son autorité, les services essentiels ou l’accès à la justice restent fragiles. Les violences armées, les déplacements de populations et les conflits locaux peuvent aussi affaiblir des dynamiques construites sur plusieurs mois.
La pérennité des initiatives suppose des financements suffisants, un accompagnement dans la durée et l’implication des collectivités, des autorités traditionnelles et religieuses ainsi que des organisations communautaires. Les jeunes femmes, les jeunes ruraux, les déplacés et ceux qui sont en dehors des organisations structurées doivent également accéder aux dispositifs.
La Semaine nationale de la jeunesse se poursuit jusqu’au 16 août 2026, avec l’ambition affichée de renforcer la participation des jeunes à la consolidation de la paix et à la cohésion sociale. Sa portée se mesurera surtout dans les suites données aux propositions formulées pendant les rencontres.
Dans la durée, la capacité à inscrire les initiatives engagées dans les politiques locales et nationales restera déterminante. Comme le résume Mohamed Abdellahi Elkhalil, « l’engagement citoyen est un levier indispensable, mais non suffisant. Il doit s’inscrire dans une stratégie globale mêlant gouvernance, développement et sécurité ».
Mohamed Kenouvi




