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Bamako : le chaos que nous avons appris à tolérer

À Bamako, la circulation routière est devenue un désordre quotidien que nous avons fini par tolérer. Embouteillages interminables, accidents fréquents,…

À Bamako, la circulation routière est devenue un désordre quotidien que nous avons fini par tolérer. Embouteillages interminables, accidents fréquents, incivisme, feux tricolores ignorés et véhicules vieillissants : le problème n’est plus seulement celui de la route.

C’est aussi celui d’une ville, et plus largement d’une société, qui s’habitue progressivement à l’inacceptable. Le plus inquiétant n’est peut-être pas uniquement le chaos qui règne sur nos routes, mais notre capacité à nous y adapter. Chaque matin, des milliers de Maliens quittent leur domicile avec un objectif simple : rejoindre leur lieu de travail, leur école ou leur commerce.

Pourtant, ce trajet banal est devenu une épreuve de patience. On quitte la maison avec une heure d’avance, sans aucune certitude d’arriver à temps. Et pourtant, nous avons fini par trouver cela normal. Nous nous sommes accommodés des embouteillages qui paralysent Bamako, des klaxons qui remplacent la patience, des motos qui surgissent à contresens, des véhicules qui s’arrêtent en pleine chaussée et des feux tricolores qui semblent, pour certains usagers, n’avoir qu’une valeur décorative. À force de répétition, le désordre est devenu une habitude et, parfois, un réflexe collectif.

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Un bilan humain toujours préoccupant

Pourtant, ce désordre a un coût, d’abord humain. À l’échelle nationale, les données de la police et de la gendarmerie, validées le 23 avril 2026 par le ministère des Transports et des Infrastructures et l’Agence nationale de la sécurité routière, font état de 7 691 accidents en 2025, ayant causé 8 863 blessés et 648 morts. Par rapport à 2024, le nombre de décès officiellement recensés a diminué de 4,99 %, tandis que les accidents ont légèrement augmenté de 0,23 % et les blessés de 0,40 %. Le nombre total de victimes est ainsi resté pratiquement inchangé. Cette baisse de la mortalité doit être relevée, mais elle ne saurait faire oublier les centaines de vies perdues et les milliers de personnes blessées en une seule année. Ces chiffres doivent également être interprétés avec prudence, car ils proviennent des accidents portés à la connaissance des services de sécurité. À titre d’illustration, le dernier profil du Mali publié par l’Organisation mondiale de la santé indiquait que 736 décès routiers avaient été déclarés en 2021, alors que l’organisation en estimait le nombre réel à 4 429. Cette différence n’invalide pas le bilan de 2025, mais elle rappelle que les statistiques administratives ne rendent pas nécessairement compte de toute la mortalité routière.

Derrière ces chiffres se trouvent surtout des drames que les tableaux statistiques ne raconteront jamais complètement : un parent qui ne rentre plus à la maison, un étudiant dont les projets s’effondrent, une personne blessée qui perd son autonomie ou une famille qui bascule soudainement dans le deuil et les difficultés économiques. Les conséquences d’un accident dépassent presque toujours la seule victime. À Bamako, il suffit de quelques minutes à un carrefour pour mesurer l’étendue du problème. Des motos slaloment entre les véhicules, des passagers descendent en pleine circulation, des conducteurs refusent la priorité et les altercations se multiplient sous l’effet des embouteillages et de la nervosité générale. Mais il serait trop simple d’expliquer cette situation par le seul comportement des usagers ou, à l’inverse, d’en attribuer toute la responsabilité aux autorités.

Des responsabilités nécessairement partagées

Oui, certaines infrastructures doivent être modernisées. Oui, les feux tricolores existants doivent être entretenus, la signalisation restaurée, les intersections mieux aménagées et les contrôles organisés avec davantage de régularité. La vétusté d’une partie du parc automobile, notamment des véhicules de transport collectif, impose également des contrôles techniques crédibles et rigoureux. Une étude consacrée à la mobilité urbaine au Mali relevait déjà en 2020 le vieillissement des voitures et des minibus, l’augmentation rapide des déplacements motorisés et l’engorgement chronique des trois ponts de Bamako. La croissance de la ville, la concentration des emplois et des écoles, l’insuffisance des transports collectifs et l’organisation du réseau routier contribuent donc elles aussi à la congestion. Mais nous, citoyens, avons également notre part de responsabilité. L’incivisme routier est devenu une habitude pour trop d’usagers. Nous roulons parfois trop vite, refusons de céder le passage, circulons en sens interdit ou ignorons les règles les plus élémentaires du Code de la route. Nous voulons tous gagner quelques minutes sans toujours comprendre qu’une seule seconde d’imprudence peut coûter une vie. Cette culture permanente de l’urgence nous coûte déjà beaucoup trop cher. Les campagnes de sensibilisation restent nécessaires, mais elles ne suffisent plus. Depuis le début de l’année 2026, les autorités ont d’ailleurs renforcé les contrôles. Une opération lancée le 31 janvier sur les trois ponts de Bamako a conduit à la mise en fourrière de plus de 800 deux-roues en deux semaines pour non-respect des voies qui leur sont réservées. Une opération spéciale d’immatriculation des motos et des tricycles a ensuite débuté le 15 juin, avant de nouvelles actions de sensibilisation et de sommation menées par l’ANASER, la Police nationale et les services d’urbanisme. Ces initiatives montrent une volonté de rétablir la discipline, mais leur efficacité dépendra de leur continuité, de leur équité et de leur inscription dans une véritable politique de mobilité. Car aucune réforme ne pourra fonctionner si les règles restent facultatives pour les usagers. Et aucune campagne de civisme ne suffira si les routes, les transports collectifs, la signalisation et les dispositifs de secours ne permettent pas de prévenir les erreurs humaines et d’en limiter les conséquences.

La circulation routière n’est pas un combat. Ce n’est pas une course ni une démonstration de force. C’est un contrat silencieux entre des milliers de personnes qui acceptent de partager le même espace et de se protéger mutuellement. Le conducteur doit respecter les règles, mais ceux qui conçoivent, entretiennent et surveillent les routes ont également le devoir de rendre cet espace aussi sûr que possible. Le jour où nous comprendrons pleinement cette responsabilité partagée, nos routes cesseront peut-être d’être des lieux permanents d’angoisse. Car une nation qui s’habitue à perdre des vies sur ses routes finit par considérer comme ordinaire ce qui ne devrait jamais l’être.

Le véritable danger commencera le jour où ces accidents ne susciteront plus ni indignation, ni remise en question, ni volonté d’agir. Ce jour-là, ce ne sera plus seulement notre circulation qui sera en crise, mais notre capacité collective à protéger la vie elle-même.

Salimata Wagué

 

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