22 Septembre : 66 ans après, le défi citoyen

Civisme, patriotisme et éducation aux valeurs au Mali occupent une place croissante dans les politiques publiques. À l’occasion du 66ème…

Civisme, patriotisme et éducation aux valeurs au Mali occupent une place croissante dans les politiques publiques. À l’occasion du 66ème anniversaire de l’indépendance, reste à mesurer leur capacité à faire émerger le « Maliden Kura ».

Au lendemain de l’indépendance, proclamée le 22 septembre 1960, le Mali devait bâtir son État, consolider son unité et former un citoyen appelé à participer à l’effort collectif et à faire primer l’intérêt général.

« Le bon citoyen devait accepter certains sacrifices, respecter l’autorité publique, participer à l’effort collectif et placer l’intérêt général au-dessus de ses intérêts personnels », rappelle l’historien Modibo Diallo, ancien Directeur du Mémorial Modibo Keïta. Alphabétisation, développement rural et travaux communautaires traduisaient cette conception concrète du patriotisme. « Le patriotisme se manifestait moins par les discours que par la disponibilité à travailler, à servir et à supporter les difficultés », souligne-t-il.

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Plus de six décennies plus tard, sécurité, emploi, revenus, éducation et santé ont transformé le rapport entre l’État et le citoyen. Pour Modibo Diallo, ces attentes ne traduisent pas un moindre patriotisme, mais une confiance fragilisée lorsque l’engagement collectif paraît sans retour.

Le civisme en chantier

Les articles 23 à 29 de la Constitution de 2023 énoncent plusieurs devoirs : respect de la Constitution, défense de la Patrie, protection de l’environnement, solidarité en cas de calamité, obligations fiscales, protection du bien public et probité dans l’exercice d’une mission publique. Mais la citoyenneté repose aussi sur des droits, notamment l’égalité devant la loi, la liberté d’expression, la participation à la vie publique et l’accès à la justice.

Lancé en avril 2024, le Programme national d’Éducation aux Valeurs (PNEV) et son Plan d’actions 2024 – 2028 associent l’éducation civique, morale et patriotique à la transmission des valeurs dans la famille, l’école, l’administration, la communauté et les médias.

La montée mensuelle des couleurs participe de la même dynamique. Devenue un rendez-vous régulier en 2021, elle est organisée le premier lundi de chaque mois à Koulouba et dans de nombreuses administrations afin de promouvoir le respect des symboles nationaux et le devoir civique.

Le Service national des jeunes y ajoute une dimension pratique. Institué par la Loi du 7 juillet 2016, il vise la formation physique, civique et professionnelle. En février 2026, la septième cohorte du SNJ, constituée de fonctionnaires et d’élèves fonctionnaires, a rejoint Bapho pour six mois de formation militaire obligatoire.

La période 2026 – 2027, décrétée « Année de l’Éducation et de la Culture » par le Président de la Transition, prolonge cette orientation, avec l’ambition de former un citoyen patriote, compétent et responsable.

Cependant, programmes, cérémonies et formations ne garantissent pas à eux seuls l’enracinement du civisme. Modibo Diallo pointe une contradiction persistante : « le Malien parle beaucoup de patriotisme, mais le civisme quotidien reste fragile. » Le problème, poursuit-il, n’est pas « l’absence d’amour du pays, mais l’écart entre les valeurs proclamées et les comportements observés ».

Deux citoyennetés à rapprocher

Pour le sociologue Pr Ibrahima N’Diaye, enseignant-chercheur et Directeur du Centre de Formation Multipolaire Do Kayidara, la difficulté se situe aussi dans l’histoire sociale du pays.

Selon lui, le citoyen malien se trouve au croisement de deux réalités institutionnelles. D’un côté, les formes de légitimité héritées des royaumes, des communautés, des autorités traditionnelles et des organisations socioprofessionnelles. De l’autre, la citoyenneté républicaine portée par la Constitution, l’administration et les institutions modernes.

« Entre les deux, il y a eu plus de divorces que de mariages », résume le sociologue. Lorsque les règles de la République prennent en compte les réalités sociales et culturelles, les deux univers peuvent cohabiter. Lorsqu’elles les heurtent, le citoyen revient plus volontiers vers les références dans lesquelles il se reconnaît.

Présentée au Conseil des ministres le 24 juillet 2026, puis approuvée par décret le 12 août, la Stratégie nationale de Mobilisation citoyenne et son plan d’actions 2026 – 2027, placés sous la responsabilité du ministère chargé de la Construction citoyenne, reposent sur quatre axes : « Maliden Kura », « Maaya ni Danbé », « Mali kura jɔsen » et « Faso ɲɛta Kounafoni ». Ils portent respectivement sur la responsabilité citoyenne, l’identité culturelle, l’exemplarité civique et l’accès à une information fiable.

Lancé le 8 août 2026 au Mémorial Modibo Keïta, « Danbé Bulon » s’inscrit dans cette logique. Animé par les « Danbé Kolosibaw », ce vestibule socio-éducatif entend transmettre aux jeunes les valeurs du « Danbé » et du « Maaya » et contribuer à l’émergence du « Maliden Kura ».

Inscrire l’effort dans la durée

Pour Ibrahima N’Diaye, la première exigence consiste à parler au citoyen dans une langue qu’il comprend. « On ne pourra jamais former nos citoyens, en faire des personnes conscientes réellement de leurs droits et de leurs devoirs, tant qu’on s’exprimera dans une langue autre que celle parlée par les populations », soutient-il.

Pour lui, l’usage des langues nationales officielles est essentiel. « On atteint l’esprit et le cœur de quelqu’un en lui parlant clairement dans sa langue », affirme-t-il. La traduction du PNEV dans quatorze langues nationales et sa version sonore vont dans ce sens. Encore faut-il que ces supports atteignent durablement les écoles, les familles, les radios et les communautés.

La continuité des politiques constitue une autre exigence. « Beaucoup de ce qui a été fait en bien, malheureusement, n’a pas duré », regrette le sociologue. L’éducation citoyenne doit, selon lui, s’installer dans les programmes scolaires, les émissions de radio et de télévision et les espaces de transmission sociale, plutôt que dépendre de campagnes ponctuelles.

Pr Ibrahima N’Diaye estime également que l’État n’a pas suffisamment « pris à bras-le-corps la question de la formation du citoyen » durant les dernières décennies. Selon lui, cette mission a longtemps été confiée aux partis politiques, aux associations, aux syndicats et à la société civile, sans produire les résultats attendus.

Le sociologue perçoit néanmoins des évolutions. Les crises traversées par le pays auraient poussé une partie de la population à s’interroger davantage sur les questions nationales. « De plus en plus de jeunes s’engagent par patriotisme, par volontariat », observe-t-il, jugeant ce changement perceptible sur le terrain.

Un contrat à reconstruire

Pour Modibo Diallo, la multiplication récente des appels au civisme traduit à la fois une continuité avec les premières années de l’indépendance et des fragilités accumulées. « Si l’on doit rappeler constamment aux citoyens qu’ils doivent respecter les règles, protéger les biens publics ou faire preuve de patriotisme, c’est que ces valeurs ne vont plus toujours de soi », observe-t-il.

La relation doit aussi fonctionner dans l’autre sens. « On ne peut pas dire durablement au citoyen de faire son devoir pour l’État sans lui permettre de demander ce que l’État fait pour lui », insiste l’historien.

Le respect de la loi, le paiement de l’impôt, la protection du bien public et le refus de la corruption gagnent en crédibilité lorsqu’ils trouvent leur pendant dans la justice, l’égalité devant la loi, la sécurité, la qualité des services publics et la reddition des comptes. Pour l’historien, il s’agit de reconstruire « un contrat civique réciproque » entre un citoyen responsable et un État tenu à ses obligations.

Cette cohérence nécessaire entre les valeurs enseignées et les réalités vécues constitue l’un des points sensibles du chantier. « Une culture citoyenne ne se décrète pas. Elle se construit par l’expérience quotidienne », insiste l’ancien Directeur du Mémorial Modibo Keïta. L’efficacité des dispositifs se jugera aussi à leur continuité, à leur présence hors de Bamako et à des résultats rendus publics.

« Le citoyen ne devient durablement civique ni par la peur, ni par les slogans, ni par les injonctions morales : il le devient lorsqu’il constate que la règle est la même pour tous, que l’effort est reconnu, que le bien public est effectivement public et que l’État tient sa parole », tranche-t-il.

Mohamed Kenouvi

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