Enfants soldats : Une menace qui persiste 

À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre l’utilisation des enfants soldats, le 12 février, la situation au Mali reste marquée par une progression documentée des cas de recrutement d’enfants par des acteurs armés. Les derniers rapports des Nations unies montrent à la fois une aggravation des chiffres, mais aussi des efforts de prévention et de réintégration qui peinent encore à inverser la tendance.

La question des enfants soldats demeure l’une des violations les plus graves des droits de l’enfant en contexte de guerre. Elle heurte à la fois le droit international humanitaire, les conventions relatives aux droits humains et les principes moraux fondamentaux.
Au Mali, pays confronté depuis plus d’une décennie à une instabilité sécuritaire durable, cette réalité ne relève pas du passé. Elle continue d’être documentée par les mécanismes onusiens de surveillance.
À l’heure de la 25ème édition de la Journée internationale dite de la « main rouge », qui marque l’entrée en vigueur en 2002 du traité interdisant l’implication des enfants dans les conflits armés, le bilan apparaît contrasté. Si les normes et les engagements sont réels, la protection effective reste incomplète.
Une hausse confirmée des cas
Le dernier rapport du Secrétaire général des Nations unies sur les enfants et le conflit armé au Mali, publié le 9 janvier 2025, couvre la période allant du 1er avril 2022 au 31 mars 2024. Il s’agit du cinquième rapport spécifique consacré au pays dans le cadre du mécanisme mis en place par la résolution 1612 du Conseil de sécurité. Le document repose sur des cas vérifiés selon une méthodologie stricte et ne retient que les situations confirmées par l’équipe spéciale de pays.
Sur cette période, 1 052 enfants ont été confirmés comme ayant été recrutés et utilisés par des forces ou groupes armés. Le chiffre marque une hausse notable par rapport aux 901 cas vérifiés lors du cycle précédent. Le Secrétaire général relève une augmentation significative par rapport au cycle antérieur. Sur la base des données vérifiées, la moyenne mensuelle s’établit désormais à environ 44 enfants concernés, contre 38 lors du cycle précédent.
Les garçons représentent l’écrasante majorité des cas, mais la situation des filles conserve une gravité particulière. Moins nombreuses statistiquement, elles sont fréquemment affectées à des tâches domestiques ou logistiques et exposées à des violences sexuelles pendant leur association avec les groupes armés. Les cycles de vérification onusiens recensent des enfants âgés de 4 à 17 ans, ce qui confirme que le phénomène touche aussi des enfants très jeunes.
Le rapport met aussi en évidence la diversité des acteurs impliqués. Les groupes armés signataires du défunt Accord pour la paix et la réconciliation de 2015 figurent parmi les principaux auteurs documentés, aux côtés de groupes extrémistes armés notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS). Des cas sont également attribués aux Forces de défense et de sécurité nationales ainsi qu’à des milices communautaires.
Engagements juridiques
Face à ce phénomène, le Mali n’est pas dépourvu d’engagements juridiques. Le pays a adhéré aux principaux instruments internationaux destinés à protéger les enfants contre leur implication dans les conflits armés.
La Convention relative aux droits de l’enfant adoptée en 1989 établit un socle de garanties fondamentales et reconnaît le droit de l’enfant à être protégé contre toute forme de violence, d’exploitation et d’abus. Cette convention est juridiquement contraignante pour les États parties, dont le Mali.
En complément, le Protocole facultatif concernant l’implication des enfants dans les conflits armés renforce explicitement l’interdiction. Entré en vigueur le 12 février 2002, il élève à 18 ans l’âge minimum pour la participation directe aux hostilités et impose aux États de prendre toutes les mesures possibles pour empêcher le recrutement par des groupes armés non étatiques. En y adhérant, le Mali s’est engagé non seulement à interdire l’enrôlement de mineurs, mais aussi à prévenir, sanctionner et réparer ces violations.
Par ailleurs, le dispositif onusien de suivi s’appuie sur les résolutions 1612, 1882 et 2427 du Conseil de sécurité, qui ont institué un mécanisme de surveillance et de communication de l’information sur six violations graves commises contre les enfants en temps de conflit, dont le recrutement et l’utilisation par les groupes armés. Le Mali est intégré à ce mécanisme depuis plusieurs années.
Le pays a également souscrit aux Principes de Paris, qui définissent des lignes directrices pour la libération et la réintégration des enfants associés aux forces et groupes armés. Ces principes insistent sur l’accompagnement psychosocial, la réinsertion scolaire et la réintégration communautaire.
Dans son rapport, Antonio Guterres salue cette adhésion tout en invitant les autorités maliennes à aller plus loin. « Je demande au gouvernement de transition de souscrire aux Principes de Vancouver sur le maintien de la paix et la prévention du recrutement et de l’utilisation d’enfants soldats », affirme-t-il. Les Principes de Vancouver visent à renforcer l’intégration de la protection de l’enfance dans les opérations de paix et les dispositifs de sécurité. Leur adoption constituerait un signal politique supplémentaire et un cadre opérationnel utile.
Dans le même esprit, le Secrétaire général appelle à une évolution du droit interne malien en insistant sur la révision du projet de loi sur la protection de l’enfance afin « d’ériger en crime » le recrutement et l’utilisation d’enfants, notamment ceux âgés de 15 à 17 ans, ainsi que les autres violations graves commises contre des enfants.
Le code pénal adopté en décembre 2024 définit, en son article 242-85, le recrutement et l’utilisation d’enfants de moins de 18 ans dans les forces de sécurité ou des groupes armés. L’infraction est punie des peines prévues à l’article 242-83, soit une réclusion pouvant aller jusqu’à dix ans.
Des causes enracinées dans la crise multidimensionnelle
Cependant, le droit ne suffit pas à lui seul à empêcher les recrutements. Les Nations unies soulignent que les causes observées au Mali sont largement enracinées dans la dégradation des conditions de vie.
Le recrutement se fait majoritairement au niveau communautaire et s’explique souvent par la détresse économique des familles. Lorsque les ménages ne peuvent plus couvrir les besoins essentiels, certains enfants rejoignent des groupes armés dans l’espoir d’obtenir nourriture, protection ou revenus.
Le rapport met en lumière un facteur déterminant : la fermeture massive d’écoles pour raisons sécuritaires. 1 788 établissements étaient fermés durant la période étudiée, selon les données vérifiées par les Nations unies. « L’école constitue à la fois un espace de protection et un facteur de résilience sociale. Lorsqu’elle disparaît, le risque de basculement augmente. Les enfants déscolarisés deviennent plus visibles, plus disponibles et plus vulnérables aux pressions des recruteurs », explique un acteur humanitaire.
L’insécurité alimentaire, la faiblesse des services sociaux, les déplacements de population et l’effritement des structures communautaires traditionnelles aggravent encore cette exposition.
« Dans certains cas, les familles n’ont pas dissuadé leurs enfants de rejoindre des groupes armés, voire les y ont encouragés pour des raisons de survie ou de protection locale », poursuit notre interlocuteur.
Obstacles persistants
Plusieurs obstacles structurels freinent aujourd’hui l’éradication du phénomène au Mali. D’abord, l’insécurité persistante dans de nombreuses zones limite l’accès des acteurs étatiques et humanitaires. Ensuite, la fragmentation des groupes armés complique le dialogue et les engagements de cessation de recrutement.
Par ailleurs, l’impunité demeure un facteur aggravant. Lorsque les recruteurs ne sont pas poursuivis ou sanctionnés, le caractère dissuasif de la norme disparaît. Les mécanismes judiciaires spécialisés restent insuffisamment mobilisés.
Parallèlement, les programmes de réinsertion souffrent parfois de financements limités. Or, sans accompagnement durable, les enfants libérés risquent d’être de nouveau enrôlés.
Un autre défi réside dans la stigmatisation. Les enfants sortis des groupes armés sont parfois rejetés par leur communauté. Cette exclusion sociale compromet la réintégration et favorise les retours vers les groupes armés qui, paradoxalement, offrent un sentiment d’appartenance.
Leviers d’actions
À l’échelle mondiale, le rapport du Secrétaire général publié le 17 juin 2025 sur les enfants et les conflits armés, couvrant l’année 2024, confirme que si le recrutement reste à un niveau très élevé avec 7 402 cas vérifiés, la libération progresse également.
Plus de 16 482 enfants ont bénéficié d’un appui de protection ou de réintégration au cours de cette seule année. Cela démontre que les mécanismes de négociation, de libération et de prise en charge peuvent produire des résultats lorsqu’ils sont soutenus.
Selon l’analyste politique et sécuritaire Oumar Sidibé, les leviers identifiés au Mali pour lutter contre le phénomène passent, entre autres, par le renforcement des poursuites judiciaires, la réouverture sécurisée des écoles et l’appui économique aux familles vulnérables.
« La formation des forces de sécurité, l’intégration des standards internationaux dans les doctrines opérationnelles et la coopération avec les mécanismes onusiens constituent également des axes déterminants », souligne-t-il.
Pour lui, la prévention communautaire apparaît également comme un pilier essentiel. « Plus les communautés sont informées, soutenues et associées aux stratégies de protection, plus le recrutement peut être détecté et découragé en amont », conclut M. Sidibé.
Mohamed Kenouvi

Ségou : Des civils blessés après une attaque aérienne à la foire de Dogofry

Une attaque aérienne a frappé la foire de Dogofry, dans le cercle de Sokolo, le 6 janvier, faisant de nombreux blessés parmi les civils. Les équipes de Médecins Sans Frontières, en collaboration avec les services de santé maliens, ont assuré la prise en charge des victimes.

À Dogofry, commune rurale du cercle de Sokolo, dans la région de Ségou, une attaque aérienne a brutalement interrompu le cours ordinaire de la foire locale, un rendez-vous essentiel pour les populations de la zone. Selon les informations communiquées par Médecins Sans Frontières, cette frappe a touché un espace de rassemblement civil, transformant en quelques instants un lieu de vie et d’échanges en scène de chaos et de détresse.
Très rapidement après les faits, les équipes médicales de MSF, en collaboration avec celles du ministère de la Santé, se sont mobilisées pour faire face à l’afflux de blessés. L’organisation humanitaire indique que « les équipes MSF et du ministère ont pris en charge les blessés », soulignant l’ampleur de l’urgence médicale déclenchée par cette attaque. Vingt-quatre personnes ont été référées vers l’hôpital de Niono, tandis que trente autres ont été soignées au centre de santé communautaire de Dogofry.
Derrière ces chiffres se dessinent des trajectoires de vie brutalement heurtées.
Parmi les personnes prises en charge figuraient des blessés graves, dont une femme enceinte, selon les précisions apportées par MSF. Ces éléments rappellent la vulnérabilité extrême des civils pris au piège d’un conflit qui continue de s’étendre dans le centre du Mali, où marchés, foires et rassemblements communautaires restent exposés aux violences.
La région de Ségou, et plus particulièrement les zones rurales comme Dogofry et Sokolo, demeure marquée par une insécurité persistante. Dans ce contexte, l’intervention rapide des acteurs humanitaires constitue souvent la seule ligne de survie pour des populations éloignées des grandes structures de soins. « Notre priorité est de sauver des vies et d’assurer une prise en charge médicale rapide et adaptée », rappellent régulièrement les équipes de Médecins Sans Frontières, confrontées à des situations d’urgence répétées.
Au-delà de la réponse médicale immédiate, cet événement ravive les inquiétudes relatives à la protection des civils et au respect des espaces à caractère civil dans les zones de conflit. Pour les habitants de Dogofry, la foire représente bien plus qu’un simple marché, elle est un pilier de la vie sociale et économique locale. Sa transformation en lieu de drame laisse une communauté sous le choc, confrontée à la peur, au deuil et à l’incertitude.
Alors que les blessés continuent d’être suivis médicalement, MSF maintient sa présence aux côtés des structures de santé locales, dans un environnement sécuritaire toujours instable. Une présence indispensable dans une région où chaque attaque rappelle la fragilité du quotidien et l’urgence d’une meilleure protection des populations civiles.
Cet événement intervient dans un contexte de dégradation continue de la situation de protection des civils au Mali. Selon les données consolidées du Cluster Protection Mali, 20 578 violations des droits humains ont été documentées au cours du premier semestre 2025, dont 6 591 au premier trimestre et 13 987 au deuxième. Ces violations concernent principalement des atteintes directes contre les civils et leurs biens, dans un contexte où les espaces à caractère civil restent particulièrement exposés aux violences, notamment dans les régions du centre du pays.

Lutte contre le terrorisme : Les violences progressent malgré les initiatives régionales

La région ouest-africaine fait face à une intensification des violences armées qui oblige les organisations sous-régionales à renforcer leurs dispositifs collectifs de sécurité. Les attaques répétées contre les corridors maliens et les données alarmantes publiées par la CEDEAO, l’AES et divers organismes spécialisés témoignent d’une menace désormais pleinement transfrontalière.

La coordination sécuritaire en Afrique de l’Ouest se trouve à un moment charnière. Selon les chiffres présentés en novembre 2025 au Conseil de sécurité de l’ONU par le Président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray, l’espace communautaire a enregistré environ 450 incidents terroristes et plus de 1 900 morts entre janvier et novembre. Le Sahel central concentre à lui seul près de 80% des attaques et plus de 85% des victimes, confirmant les tendances relevées par l’ACLED et l’Index mondial du terrorisme.

Les attaques contre les convois de carburant reliant le Mali à ses ports ont mis en évidence une fragilité logistique qui dépasse les frontières nationales. Cette pression a précipité la mise en place de réponses collectives mieux structurées, fondées sur un renseignement partagé et une coordination opérationnelle renforcée.

Dans ce contexte, l’Alliance des États du Sahel s’affirme comme un acteur central, même si sa force unifiée est en phase de mise en place et loin de son plein potentiel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger multiplient néanmoins les opérations coordonnées pour sécuriser les corridors vitaux et commencent à mutualiser plus systématiquement leurs capacités de renseignement et de riposte.

Parallèlement, la CEDEAO poursuit ses propres initiatives, malgré les tensions politiques qui l’opposent à certains États sahéliens. Sa Force d’intervention régionale, annoncée en 2023, dispose d’une capacité initiale de 1 650 personnels et pourrait atteindre 5 000 hommes selon les contributions des États membres. Touray a rappelé que le terrorisme constitue désormais une menace existentielle, y compris pour les pays côtiers, où des cellules dormantes ont été détectées. Le mécanisme d’alerte précoce de la CEDEAO demeure un instrument majeur d’anticipation et d’analyse.

Des mécanismes déjà disponibles

La région bénéficie également du Processus de Nouakchott, lancé en 2013 par l’Union africaine pour renforcer la coopération sécuritaire sahélienne. Ce mécanisme facilite la circulation des renseignements et l’harmonisation des stratégies de surveillance frontalière tout en intensifiant les formations spécialisées destinées aux forces des pays membres. Son rôle est devenu plus visible à mesure que les groupes armés étendaient leurs zones d’influence.

Par ailleurs, le CEMOC, basé à Tamanrasset et réunissant l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie, est un cadre de coopération axé sur le partage du renseignement et la surveillance des zones frontalières. Bien que moins visible ces dernières années, il continue d’alimenter les échanges stratégiques entre États sahéliens, en complément des autres dispositifs régionaux.

À ces dispositifs s’ajoutent l’Initiative d’Accra et la Force Multinationale Mixte du Lac Tchad, deux architectures complémentaires dans la lutte contre l’expansion djihadiste. L’Initiative d’Accra, regroupant notamment le Ghana, le Togo, le Bénin et la Côte d’Ivoire, mène des opérations coordonnées pour contenir la progression des groupes armés vers le Golfe de Guinée. Tandis que la Force du lac Tchad, engagée contre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest, est l’un des cadres opérationnels les plus actifs du continent.

Violences armées

Pourtant, les données d’ACLED montrent que le Sahel central était en 2024 et au premier semestre 2025 l’un des foyers de violences les plus meurtriers hors zones de guerre. Les attaques visent aussi bien les villages que les forces armées et les axes économiques. L’Index mondial du terrorisme classe le Mali, le Burkina Faso et le Niger parmi les pays les plus touchés au monde.

Ces dynamiques mettent en relief à la fois la multiplication des initiatives régionales et les tensions qui subsistent entre certaines organisations. Les divergences institutionnelles ne masquent toutefois pas une réalité largement partagée. En effet, il est évident qu’aucune réponse strictement nationale ne peut enrayer une menace qui ignore les frontières et exploite les vulnérabilités structurelles des États.

Les attaques visant les civils, les services locaux et les infrastructures économiques rappellent l’urgence d’une action régionale réellement coordonnée. La protection des corridors maliens a montré que l’efficacité collective repose avant tout sur la mutualisation des moyens, la rapidité de réaction et le partage du renseignement. Malgré les dispositifs complémentaires qui se renforcent, la réponse reste encore insuffisante face à l’ampleur de la menace.

Massiré Diop

Kayes : enlèvement de cinq techniciens indiens sur un chantier d’électrification 

Cinq techniciens indiens ont été enlevés le 6 novembre dans la zone de Kobri, à une cinquantaine de kilomètres de Kayes, alors qu’ils se rendaient sur un site d’intervention dans le cadre d’un projet d’électrification rurale.

L’incident intervient dans une région où les mouvements de travailleurs étrangers font déjà l’objet de restrictions et de dispositifs de sécurité renforcés en raison d’attaques répétées contre les chantiers et les convois techniques.
Selon plusieurs sources locales, le véhicule transportant les techniciens a été intercepté sur un axe secondaire reliant Kayes à Bafoulabé, un itinéraire où les mouvements sont désormais régulièrement ciblés. Les autres membres du personnel présents dans la zone ont été regroupés puis transférés vers Bamako dans le cadre des procédures de sécurisation mises en place par l’entreprise en charge du projet. Les autorités locales n’ont pas donné de détails sur la progression des recherches, mais les premières évaluations s’orientent vers des groupes affiliés au JNIM, dont les unités opèrent dans les secteurs boisés et les zones de piste entre Diéma, Kayes et Kita.
Cet enlèvement s’ajoute à celui survenu le 1ᵉʳ juillet dans la même région, lorsque trois ressortissants indiens employés par Diamond Cement Mali avaient été capturés lors d’une incursion autour de l’usine située près de Bafoulabé. Les techniciens enlevés étaient alors identifiés comme P. Venkataraman, originaire de Ganjam dans l’Odhisha, Prakash Chandra Joshi, 61 ans, de Jaipur au Rajasthan, et Kurakula Amaralingeswara Rao, du Telangana. Leur capture avait conduit à l’arrêt temporaire de certaines unités de production et à la réorganisation des équipes présentes sur site, avec un renforcement des escortes et des mesures de déplacement à horaires restreints.
Au cours de la même année, des travailleurs chinois d’un complexe agro-industriel sucrier dans la région de Ségou avaient également été enlevés lors d’une attaque visant directement les installations du site. Depuis, plusieurs entreprises étrangères présentes dans l’énergie, la cimenterie ou l’agro-transformation ont revu leurs plans opérationnels, passant de déplacements routiniers non escortés à des schémas de mobilité sous coordination sécuritaire, avec des horaires réduits et des regroupements de personnel dans des zones considérées comme plus contrôlées.
Une évolution se dessine dans les cibles visées. La quasi-absence de cadres occidentaux sur les sites industriels depuis 2023 a déplacé les stratégies d’enlèvement vers les équipes venues d’Inde, de Chine ou d’autres pays engagés dans des projets techniques. Dans certaines opérations recensées plus au nord du Sahel, des ressortissants émiratis travaillant sur des chantiers d’ingénierie ont également été visés, signe d’une adaptation continue du ciblage vers les professionnels indispensables au fonctionnement de secteurs clefs comme l’électricité, la production de matériaux ou la maintenance industrielle.
La région de Kayes demeure par ailleurs affectée par des contraintes logistiques durables. Un couvre-feu local est en vigueur depuis juillet, tandis que des ruptures intermittentes d’approvisionnement en carburant perturbent les déplacements, l’acheminement des équipements et la continuité des chantiers. Ces éléments limitent la marge d’action des équipes sur le terrain et compliquent les réponses d’urgence en cas d’incident.
Pour l’heure, aucune revendication n’a été enregistrée. Les procédures de coordination entre les autorités maliennes, l’ambassade de l’Inde et les sociétés concernées sont activées. Les discussions portent à la fois sur la localisation des otages et sur les ajustements nécessaires à la sécurisation des travaux industriels dans l’ouest du pays.

Mali – France : Le divorce sécuritaire consommé

La France a annoncé le 19 septembre la suspension de sa coopération antiterroriste avec le Mali, invoquant l’arrestation d’un ressortissant français à Bamako en août. Cette décision marque la fin du dernier canal sécuritaire entre les deux pays, après plus d’une décennie de coopération militaire suivie d’une séparation progressive.

Tout est parti du 14 août 2025, lorsque les autorités maliennes ont annoncé l’arrestation d’un Français soupçonné d’être un agent travaillant pour les services de renseignements de Paris et accusé d’avoir participé à une tentative de déstabilisation des Institutions de la République. Pour Bamako, cette affaire est présentée comme une preuve supplémentaire de l’ingérence étrangère de la France, dans un contexte de défiance déjà très marqué.

La France a immédiatement réagi en dénonçant des « accusations sans fondement » et en rappelant que la personne arrêtée était un membre de son ambassade dûment accrédité par les autorités maliennes. Le Quai d’Orsay a exigé sa libération immédiate et dénoncé une violation flagrante du droit international. « Le Mali viole délibérément une des règles les plus fondamentales du droit international, s’agissant d’un agent diplomatique dûment accrédité par les autorités maliennes », a fustigé une source diplomatique française.

« Face à un acte d’une telle gravité et d’une telle hostilité, la France a décidé de suspendre la coopération avec le Mali dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans ce pays, à laquelle contribuait jusqu’à son arrestation l’agent arbitrairement détenu », a poursuivi cette source.

Dans la foulée, la crise a pris un tour encore plus frontal sur le plan diplomatique. Bamako a déclaré persona non grata cinq employés de l’ambassade de France, les sommant de quitter le pays. En représailles, Paris a expulsé deux diplomates maliens en poste à Paris, identifiés par plusieurs sources comme Ousmane Houmani Camara, Lieutenant-colonel de gendarmerie affecté à la section consulaire et Batné Ould Bouh Coulibaly, Contrôleur général de police. Tous deux sont présentés comme liés aux services de renseignement maliens.

Des conséquences limitées sur le plan opérationnel

L’impact de la suspension de la coopération antiterroriste entre la France et le Mali reste limité sur le terrain. Comme le rappellent plusieurs observateurs, la France n’a plus de présence militaire au Mali depuis 2022. « Cette décision est avant tout symbolique, les deux pays n’ayant plus de collaboration opérationnelle sur le terrain depuis le retrait des forces françaises », explique un analyste sécuritaire.

Depuis plusieurs années déjà, les Forces armées maliennes (FAMa) conduisent seules leurs opérations, appuyées par leurs nouveaux partenaires étrangers, principalement russes. L’acquisition de drones, d’autres matériels militaires de pointe et un appui technique extérieur leur ont permis d’engranger des victoires lors de plusieurs offensives contre les groupes armés terroristes et de reprendre le contrôle de larges zones du territoire national.

Si la suspension française prive Bamako d’un accès à certaines sources de renseignement sophistiquées, elle ne modifie pas fondamentalement la conduite de la guerre contre les groupes terroristes. Selon certains observateurs, cette décision n’affaiblira pas la capacité des FAMa à poursuivre leurs opérations. « La vérité, c’est que cette prétendue coopération n’a jamais été une alliance, mais une tutelle déguisée. Sa fin ne doit pas être perçue comme une perte, mais comme une libération », estime Mohamed Famakan Keïta, analyste politique.

Une décennie de coopération militaire intense

Avant la dégradation continue des relations entre Bamako et Paris depuis 2021, le Mali et la France entretenaient un partenariat sécuritaire stratégique. En janvier 2013, la France déclenche l’opération Serval, sur demande de Bamako, pour empêcher l’effondrement du pays face à l’avancée des groupes terroristes et indépendantistes. En quelques semaines, les troupes françaises, appuyées par des forces africaines, libèrent plusieurs villes du Nord. L’opération est saluée comme un succès militaire, rétablissant provisoirement la stabilité dans le Septentrion malien.

Dès 2014, Serval cède la place à Barkhane, une force régionale élargie à cinq pays du Sahel, avec une forte présence au Mali. La coopération sécuritaire franco-malienne s’organise alors autour d’opérations conjointes, de formations, de l’équipement des forces armées maliennes et du partage de renseignements. Sur le plan tactique, les résultats sont réels, puisque des chefs terroristes sont neutralisés, que les FAMa acquièrent de l’expérience et que les opérations aériennes françaises empêchent de nouvelles percées vers le Sud.

La fin du partenariat de terrain en 2022

Malgré l’engagement massif de la France, l’insécurité ne cesse de s’étendre, notamment dans le centre du pays, où les tensions communautaires se mêlent à l’action des groupes armés. Les critiques se multiplient contre la France, accusée d’inefficacité. Le sentiment populaire se retourne et le coup d’État 2021 accélère la rupture.

Les militaires au pouvoir, portés par un discours souverainiste, dénoncent la tutelle française et cherchent de nouveaux partenaires. L’arrivée d’instructeurs russes dans le pays, présentés par Bamako comme des formateurs officiels mais perçus par Paris comme des membres du groupe paramilitaire Wagner, accentue la fracture.

En juin de la même année, le Président français Emmanuel Macron annonce la réorganisation du dispositif Barkhane, prélude à un retrait progressif. Le départ du dernier soldat français marque la fin de la coopération militaire directe en août 2022.

Malgré ce divorce, un canal discret subsistait, celui du renseignement antiterroriste. Paris et Bamako continuaient d’échanger des informations sensibles, notamment des écoutes téléphoniques sur les communications de groupes armés opérant au Sahel. Cette coopération, quoique discrète, consistait en fournir des renseignements et une assistance technique limitée.

Pour les FAMa, ces informations constituaient un atout, même si elles avaient appris à conduire leurs opérations de manière autonome. Pour Paris, ce partage offrait encore un regard sur une zone toujours stratégique pour ses intérêts.

Un bilan contrasté

Le bilan de la coopération sécuritaire entre le Mali et la France est contrasté. D’un côté, l’intervention française a sauvé le Mali d’un effondrement militaire en 2013 et permis des succès tactiques importants. Les FAMa ont bénéficié d’un renforcement de leurs capacités et d’un accompagnement dans la formation.

De l’autre, l’incapacité à stabiliser durablement le pays et à contenir la progression du terrorisme a nourri le sentiment d’échec. Pour Paris, l’aventure malienne s’est transformée en bourbier, illustrant les limites de son modèle d’intervention au Sahel. Pour Bamako, l’allié d’hier est devenu un symbole de dépendance à dépasser.

Une succession de crises diplomatiques depuis 2022

La suspension de la coopération antiterroriste entre la France et le Mali n’est en réalité que l’ultime épisode d’une série de tensions récurrentes qui ont jalonné les relations entre Bamako et Paris ces dernières années.

Le 31 janvier 2022, le Mali frappe un grand coup diplomatique en expulsant l’ambassadeur de France, Joël Meyer, après des propos jugés « hostiles et condescendants » tenus par des responsables français sur la légitimité des autorités de la Transition. Cette expulsion, rarissime entre deux pays liés par une longue histoire de coopération, marque une rupture symbolique profonde.

Quelques mois plus tard, le 2 mai 2022, Bamako franchit une étape supplémentaire en dénonçant officiellement les accords de défense qui le liaient à la France et à ses partenaires européens, notamment ceux engagés dans la Task Force Takuba. Ce geste traduisait la volonté assumée des autorités maliennes de tourner la page du partenariat militaire occidental et d’affirmer leur souveraineté sécuritaire.

Les tensions se sont poursuivies sur le terrain diplomatique et consulaire. Le 10 août 2023, Paris et Bamako suspendent réciproquement la délivrance de visas pour leurs ressortissants, une mesure, aux importantes conséquences directes pour des milliers de familles et d’étudiants, qui témoigne du niveau de défiance atteint entre les deux capitales. Le 16 septembre 2023, la France va plus loin en suspendant l’octroi de visas étudiants pour les ressortissants du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ces suspensions ont duré plusieurs mois avant leur levée à partir d’avril 2024.

Avec l’arrestation d’un agent français, les expulsions croisées de diplomates et la suspension de la coopération antiterroriste, le dernier lien sécuritaire entre Bamako et Paris a volé en éclats. Le divorce, désormais consommé, illustre la rupture profonde entre deux pays liés hier par une histoire militaire et diplomatique intense mais aujourd’hui enfermés dans une défiance réciproque.

Mohamed Kenouvi

G5 Sahel : une redynamisation presque impossible sans le Mali

Depuis quelques semaines, les pays membres du G5 Sahel affichent une volonté de redynamisation de l’organisation sahélienne, dont le fonctionnement était au ralenti ces dernières années. Multiplication des rencontres ministérielles, appels du pied au Mali, qui s’en est retiré en mai dernier, Sommet extraordinaire des Chefs d’États en vue, le G5 Sahel semble tourné vers une difficile « renaissance » sans le Mali.

L’année 2023 est-elle partie pour être celle de la redynamisation du G5 Sahel ? Depuis son début, les réunions se multiplient entre les 4 pays membres restants pour « préserver et redynamiser » l’organisation.

Le 10 janvier, les ministres en charge de la Défense des pays membres se sont retrouvés en Séance extraordinaire à N’Djamena, au Tchad, pour parler du fonctionnement de l’organisation et faire des recommandations pour la lutte efficace contre le terrorisme dans le Sahel, vocation première du G5 Sahel depuis sa création, en 2014.

Dans le cadre du redimensionnement du Commandement et du renforcement des capacités de combat de la Force conjointe du G5 Sahel, pour la rendre plus opérationnelle et efficace, ils ont décidé de l’augmentation du nombre de bataillons à 14. Le Burkina Faso va désormais compter 5 bataillons, de même que le Niger, et la Mauritanie et le Tchad, 2 chacun.

Toujours dans la capitale tchadienne, les ministres des Affaires étrangères des pays membres du G5 Sahel se sont rencontrés le 18 janvier pour faire l’état des lieux de l’organisation, « en relation notamment avec le retrait du Mali », auquel ils ont à nouveau exprimé leur « souhait de voir rejoindre sa famille naturelle qu’est le G5 Sahel ». Ces diplomates ont également recommandé une mobilisation des ressources croissantes, organisées et efficaces des États-membres.

Inefficace sans le Mali 

Si la volonté de redynamisation de l’instance sahélienne est clairement affichée, plusieurs analystes s’accordent à dire qu’elle sera difficile et inefficace sans le Mali. Cela semble d’ailleurs être le cas des autres pays membres du G5 Sahel, qui ne cessent de plaider pour son retour dans l’organisation.

Le Mali, de par sa position géographique, était le seul pays qui se retrouvait dans 2des 3 fuseaux du G5 Sahel (Fuseaux Ouest avec la Mauritanie et Centre avec le Burkina Faso et le Niger).

« Sans le Mali, le G5 Sahel perd son élément le plus essentiel dans la lutte qu’il entend mener pour la sécurisation du Sahel. Aucune redynamisation sans ce pays et sans une capacité de financement propre aux États membres ne saurait donner à l’instance ses lettres de noblesse », tranche Soumaila Lah, Coordinateur national de l’Alliance pour la réforme du secteur de la Sécurité.

« Le Mali est frontalier de 3 des 4 autres pays membres du G5 Sahel et partage une superficie quadrilatère de plus de 300 000 km² avec deux d’entre eux. Cette portion constitue aujourd’hui l’épicentre du terrorisme dans le Sahel et aucun succès dans cet espace commun entre 3 pays ne saurait être viable et durable sans une véritable coordination entre eux », poursuit-il.

Mahamadou Sawadogo, chercheur burkinabè spécialiste des questions de sécurité, abonde dans le même sens. « Le Mali, le Burkina et le Niger forment le Fuseau central du G5 Sahel. Avec le retrait du Mali, il est difficile que ce Fuseau central survive. Ce qui veut dire que l’organisation a besoin du Mali pour contrôler ce Fuseau central, qui est d’ailleurs l’épicentre de la menace terroriste, parce que c’est à ce niveau que se trouve la Zone des 3 frontières », souligne-t-il.

Selon Soumaila Lah, le retrait du Mali de l’organisation constitue un véritable casse-tête  parce que le pays était jusque-là le maillon à partir duquel il était possible d’affirmer une certaine puissance sur les groupes armés terroristes et le banditisme transnational. Un retour du Mali, comme le souhaitent les autres pays membres, apparait comme essentiel pour une redynamisation efficace du G5 Sahel.

Mais cette possibilité a déjà été écartée par les autorités de la Transition, qui estiment que cette instance est noyautée par l’étranger. Dès lors, pour beaucoup d’observateurs, la « mort » annoncée du G5 Sahel semble inévitable.