Discours de haine : Le piège de la parole virale

À l’occasion de la Journée internationale de la lutte contre les discours de haine, célébrée le 18 juin, rappelons que…

À l’occasion de la Journée internationale de la lutte contre les discours de haine, célébrée le 18 juin, rappelons que le Mali demeure confronté à une parole publique fragilisée par l’insécurité, les tensions sociales et la viralité numérique. Entre rumeurs, faux documents, vidéos sorties de leur contexte et appels à la vindicte, l’enjeu est de protéger le débat public sans laisser prospérer les discours qui divisent.

La date du 18 juin renvoie au lancement en 2019 de la Stratégie et du Plan d’action des Nations unies contre les discours de haine, puis à la proclamation de cette Journée internationale par l’Assemblée générale en 2021. L’ONU définit le discours de haine comme toute communication orale, écrite, visuelle ou numérique qui attaque ou emploie un langage discriminatoire contre une personne ou un groupe en raison de son identité réelle ou supposée. Cette définition ne vise pas la critique, le désaccord ou la dénonciation citoyenne. Le basculement intervient lorsque la parole ne vise plus un acte, une décision ou une responsabilité, mais une identité collective, une origine ou une appartenance.

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Le phénomène prend une dimension plus large avec l’essor du numérique. Fin 2025, le pays comptait 8,91 millions d’internautes, soit 35,1% de la population, selon DataReportal. Il enregistrait aussi 23,2 millions de connexions mobiles et 2,40 millions d’identités actives sur les réseaux sociaux. Ces chiffres montrent l’importance du téléphone mobile, des messageries et des plateformes dans la circulation de l’information.

Les contenus les plus sensibles ne circulent pas seulement sur les pages publiques. Les groupes WhatsApp, Telegram ou Messenger, les audios anonymes, les captures d’écran et les vidéos courtes jouent un rôle important. Dans ces espaces fermés, la vérification est plus difficile. Une image ancienne peut être présentée comme récente, un document fabriqué peut imiter les codes de l’administration et un commentaire émotionnel peut transformer un doute en certitude.

Dérives

Plusieurs faits récents illustrent cette fragilité. Après les attaques coordonnées du 25 avril 2026 contre plusieurs localités, les réseaux sociaux ont été traversés par des rumeurs, des vidéos sensibles et des contenus jugés susceptibles de troubler l’ordre public. Le 28 avril, le Procureur du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité a mis en garde contre des appels à la haine et à la justice populaire, des messages de désinformation relayés sans fondement, des informations tendancieuses et la circulation de vidéos sensibles ou malveillantes.

Le 6 mai 2026, la Commission nationale des droits de l’Homme a, à son tour, signalé des discours de haine, des appels à la violence et à la vindicte populaire sur les réseaux sociaux. Un autre cas récent concerne un faux communiqué attribué au Procureur général près la Cour d’appel de Bamako, diffusé fin mai 2026 sur WhatsApp. Le document annonçait de prétendues enquêtes visant plusieurs Imams et prédicateurs après les événements du 25 avril. BenbereVerif a relevé plusieurs incohérences juridiques et administratives permettant d’établir qu’il s’agissait d’un faux.

Ces exemples montrent que le discours de haine est souvent lié à la désinformation. Une rumeur désigne une cible, une fausse image donne une preuve apparente, un faux document donne une impression d’officialité et un commentaire violent oriente la réaction. Dans les zones déjà fragilisées par les violences armées, les déplacements ou les tensions locales, ce mécanisme peut nourrir la peur, la colère et la méfiance.

Abdoulaye Guindo, de la plateforme Benbere, insiste sur la difficulté de traiter certains vocaux en langues locales. D’après lui, certains peuvent être vérifiés lorsqu’ils contiennent des éléments factuels, mais d’autres, notamment ceux attribués à une personnalité ou à une localité difficile d’accès, exigeraient des outils d’authentification que les rédactions ne possèdent pas toujours. Il rappelle aussi que la critique légitime vise « les actes, les choix politiques ou les responsabilités institutionnelles », tandis que le discours de haine s’en prend à l’identité, à l’origine, à la religion, au genre ou à l’existence même d’un groupe. À l’en croire, ces contenus peuvent installer « un climat de suspicion » entre des groupes qui vivaient jusque-là dans la confiance, amplifier des conflits latents et renforcer la marginalisation des personnes visées. Pour y faire face, il plaide pour une réponse graduée, combinant fact-checking, éducation aux médias, dialogue communautaire et application de la loi, notamment lorsque les auteurs récidivent malgré les rappels à l’ordre.

Prévention

Pour autant, le cadre juridique existe. La loi de 2019 portant répression de la cybercriminalité encadre plusieurs infractions liées aux technologies de l’information et de la communication. Le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité a traité en 2025, 1 338 soit-transmis, dont 1 130 plaintes et 208 auto-saisines. Environ 834 procédures étaient en enquête. Ces données traduisent la pression croissante sur la justice spécialisée.

Mais la responsabilité publique ne se limite pas à l’existence des textes ni au traitement judiciaire des dérives. Avec la progression prévisible du mobile et des réseaux sociaux, la prévention devait aussi occuper une place centrale. La sensibilisation des jeunes internautes, la vulgarisation des lois, l’éducation aux médias, le travail avec les administrateurs de pages, les blogueurs, les influenceurs et les radios locales sont des leviers nécessaires pour éviter que l’État n’intervienne seulement qu’après la propagation des contenus dangereux. Cette prévention existe déjà par endroits, notamment à travers des formations de jeunes aux usages responsables du numérique, mais elle reste à élargir.

Responsabilités

Cette exigence de prudence concerne d’abord les médias numériques. Modibo Fofana, Président de l’Association des professionnels de la presse en ligne du Mali, rappelle qu’ils ont « une responsabilité majeure » dans la prévention des discours de haine. Les sujets liés à la sécurité, à la politique, aux relations communautaires, à la religion ou à la diplomatie sont, selon lui, les plus exposés aux dérapages en ligne. Dans ce climat, « la rapidité ne doit jamais se faire au détriment de la rigueur », insiste-t-il. Il rappelle aussi que la Charte de la presse en ligne doit servir de cadre de référence pour renforcer la modération, l’éthique et la responsabilité dans la diffusion des contenus.

Le même enjeu se pose pour les blogueurs et créateurs de contenus, très suivis par les jeunes internautes. Boureima Soulo, Président de l’Association des Blogueurs du Mali, estime que la frontière entre liberté d’expression, critique légitime et discours de haine est aujourd’hui « très fine ». Il pointe surtout les contenus audio, « très difficiles à vérifier et authentifier », qui circulent facilement sur WhatsApp, Facebook, TikTok ou Instagram, avec parfois de fausses informations, des messages incendiaires ou des appels à la haine. L’ABM mise, dit-il, sur la formation et la sensibilisation des jeunes. Il cite notamment la formation d’une centaine de jeunes à travers le pays entre novembre et décembre 2025 dans le cadre du projet Mara Ni Kunafoni.

Depuis Gao, Yehia Ben Salah, journaliste et influenceur communautaire, décrit une situation « préoccupante » dans l’espace numérique local. Il observe surtout la circulation de vocaux WhatsApp visant des personnes, des groupes ou des communautés, parfois avec des insultes, des messages de stigmatisation ou des appels à la haine. Selon lui, une forme « d’intolérance de l’espace numérique » gagne du terrain lorsque des sujets liés à la religion, aux communautés, à l’État ou aux dirigeants provoquent des réactions violentes. Il plaide pour plus de sensibilisation, mais aussi pour des sanctions contre les auteurs identifiés afin de lutter contre l’impunité.

Ainsi donc, la lutte contre les discours de haine ne peut donc pas reposer uniquement sur la sanction. L’application de la loi est nécessaire face aux appels à la violence, à la vindicte ou à la stigmatisation. Mais la prévention passe aussi par le fact-checking, en français et en langues nationales, la responsabilisation des influenceurs, le dialogue communautaire et la prudence avant tout partage. Le 18 juin rappelle que les mots ne sont pas de simples opinions lorsqu’ils servent à exclure, humilier ou menacer.

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