Le Mali possède un cheptel considérable et d’importantes ressources halieutiques. Mais leur transformation en aliments accessibles, réguliers et compétitifs reste incomplète.
Annoncés initialement du 4 mai au 29 juillet 2026, les États généraux de l’élevage, de la pêche et de l’aquaculture ont été conçus pour établir un diagnostic des filières, recueillir les préoccupations des acteurs et améliorer la coordination. Leur thème officiel relie la modernisation des productions animales et halieutiques à la sécurité alimentaire et nutritionnelle. L’installation de la Commission nationale d’organisation, le 7 juillet à Bamako, a marqué une étape du processus.
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Le débat intervient pendant une période de soudure difficile. Selon les projections du Cadre Harmonisé reprises par la FAO, près de 1,6 million de personnes pourraient connaître une insécurité alimentaire aiguë entre juin et août 2026, dont environ 56 700 en phase d’urgence. Les conflits, les déplacements et les perturbations commerciales fragilisent les ménages dans le Nord et le Centre.
Les ressources disponibles donnent pourtant la mesure du potentiel national. En 2024, les estimations administratives de la Direction nationale des productions et des industries animales, publiées par l’Institut national de la statistique du Mali, faisaient état de 14,04 millions de bovins, 24,48 millions d’ovins et 33,80 millions de caprins, soit 72,3 millions de têtes. La production de poisson atteignait 113 218 tonnes, contre 133 941 tonnes en 2023. La capture en fournissait 104 178 tonnes et la pisciculture 9 040 tonnes, environ 8% du total.
Ces volumes ne disent pas quelle quantité de lait, de viande ou de poisson parvient réellement aux consommateurs. Entre la ressource et le marché se succèdent l’alimentation, l’eau, la santé, la collecte, le transport, le froid, la transformation, le financement et le contrôle sanitaire. C’est dans ces passages mal assurés que se perd une part du potentiel productif.
Pressions
Converti en Unités de bétail tropical (UBT), le cheptel représentait 21,2 millions d’unités en 2024, une unité correspondant à un animal de 250 kilogrammes. Rapporté à près de 30 millions d’hectares de pâturages, ce volume équivalait à 0,71 unité par hectare, contre 0,63 en 2023. Mopti comptait le plus de bovins, tandis que Gao arrivait en tête pour les ovins et les caprins.
Cette moyenne masque des tensions locales. Un pâturage n’est utile que s’il reste accessible et pourvu d’eau. Les couloirs de passage, les points d’abreuvement, l’entretien des aménagements, la concurrence avec les cultures et l’insécurité des déplacements déterminent la capacité des éleveurs à approvisionner les marchés.
« Généralement, les politiques ne sont pas adaptées à nos réalités », estime Fodé Diallo, de l’Institut polytechnique rural de formation et de recherche appliquée de Katibougou. Il place l’alimentation animale parmi les premières urgences et préconise plus d’aliments de qualité, la valorisation des sous-produits agricoles, l’entretien des points d’eau et un meilleur suivi des exploitations. Il insiste aussi sur la formation des agents, les laboratoires, les services vétérinaires, les abattoirs et les équipements de transformation.
Fodé Diallo juge confuses certaines interventions de la Direction nationale des productions et des industries animales et de la Direction nationale des services vétérinaires, allant jusqu’à proposer leur fusion. Les textes distinguent pourtant la production animale et le pastoralisme, confiés à la première, de la santé et de l’inspection vétérinaires, relevant de la seconde. Son constat renvoie surtout à la coordination, aux moyens et au partage des responsabilités.
Circuits
La filière lait illustre l’écart entre potentiel biologique et offre marchande. La production est dispersée, saisonnière et en partie autoconsommée. Pour atteindre une laiterie, le lait doit être regroupé, contrôlé, refroidi et transporté rapidement. Des récipients inadaptés, une panne d’électricité ou plusieurs heures sur une route dégradée suffisent à compromettre sa qualité.
« Le transport pose problème », souligne Seydou Nourou Diallo, de la FENALAIT. À ses yeux, les difficultés de collecte, de refroidissement, de conservation et d’acheminement empêchent la filière de valoriser davantage le potentiel laitier national. Il évoque un réseau de centres autour de Bamako et un projet d’usine à Dialakorobougou qui n’a pas encore abouti. Ces indications décrivent le besoin d’un réseau reliant les bassins aux transformateurs.
Les coopératives et les femmes transformatrices assurent une partie du regroupement. Leur travail réclame des récipients hygiéniques, des tests de qualité, du froid, une énergie stable, des véhicules adaptés et des fonds de roulement. Sans contrats réguliers entre producteurs, collecteurs et laiteries, les équipements peuvent rester sous-utilisés et le lait local perdre du terrain face aux produits importés, prévient M. Diallo.
La réponse ne se résume pas à produire davantage. Elle suppose d’organiser les flux, de réduire les coûts et de faire respecter les normes depuis la traite jusqu’au consommateur. Une politique laitière cohérente doit lier alimentation du bétail, santé des troupeaux, collecte, énergie, transformation et débouchés.
Dépendance
Le poisson rend la contradiction encore plus visible. En 2023, le Mali a importé 76 939 tonnes de produits halieutiques, dont 75 856 tonnes de poissons congelés, soit 98,6% du volume. Ces importations équivalaient à environ 57% de la production nationale de la même année, sans permettre d’en déduire leur part exacte dans la consommation, faute de données consolidées sur l’autoconsommation.
Une partie du poisson local disparaît avant la vente. Les pertes après capture ont été estimées à 1 734 tonnes en 2023, dont 867 tonnes chez les pêcheurs, 312 chez les mareyeurs et 555 chez les commerçants. Elles surviennent pendant la manutention, le transport, le stockage ou la vente et traduisent l’insuffisance de la glace, du froid et des équipements de marché.
L’Enquête cadre de 2025 estime à 63 653 le nombre de ménages exerçant au moins une activité liée à la pêche sur les sites étudiés, où vivaient 696 595 personnes. Parmi eux, 48 694 ménages participaient à la transformation ou au commerce. Gao en regroupait 24 282, Mopti 13 677, Tombouctou 7 265 et Ségou 6 878. L’enquête recensait aussi 1 024 sites de débarquement sans aménagement, contre 313 aménagés.
« La demande locale dépasse largement l’offre disponible sur les marchés », observe Mme Traoré Assétou Sanogo, promotrice de l’Unité de production d’aliments pour animaux domestiques et active dans le secteur piscicole à Bamako. Elle met en cause l’état des routes, les moyens de transport et le matériel d’acheminement. Selon elle, le Festival du poisson rapproche producteurs et consommateurs, mais aliments et alevins restent décisifs.
Exécution
La pisciculture ne progresse pas assez vite pour compenser le recul des captures. Sa production n’a augmenté que de 59 tonnes entre 2023 et 2024. Son développement exige des alevins fiables, un aliment adapté, de l’eau, de l’énergie, une maîtrise technique, des équipements de conservation et des débouchés identifiés avant la récolte.
« L’accès au financement constitue le principal frein », explique Djibril Keïta, Secrétaire général de la coopérative Séné Yiriwa. Le projet piscicole de la structure demeure en préparation faute de ressources pour aménager les bassins, sécuriser l’eau, acquérir les équipements, acheter les alevins et l’aliment, puis former les membres. Les crédits doivent être compatibles avec des cycles imposant plusieurs mois de dépenses avant les premières recettes.
Certaines réponses sont inscrites dans les programmes publics. Le Mali a obtenu auprès de la Banque islamique de développement un prêt de 23,45 millions d’euros destiné au Programme de développement intégré des ressources animales et aquacoles, pour ses volets aviculture et aquaculture. Le programme prévoit des chambres froides, des entrepôts, des écloseries, des moulins à aliments, des forages et des installations piscicoles. Leur réalisation et leur fonctionnement détermineront leur apport réel.
Les États généraux auront surtout été utiles s’ils permettent de passer d’un inventaire connu à des engagements vérifiables. Chaque mesure devrait désigner une structure responsable, un budget, une zone, un délai et des indicateurs publics. La souveraineté alimentaire ne se mesure ni au nombre d’animaux ni aux tonnes produites, mais à la capacité de conserver, transformer et vendre localement une nourriture saine, régulière, abordable et accessible.




