Mame Diarra Diop:  » Il n’y a pas de femmes journalistes ou d’hommes journalistes. Il y a des journalistes tout court « 

Dans son ouvrage Mali : Chroniques d’une journaliste citoyenne du monde, Mame Diarra Diop revient sur son parcours, son rapport au Mali et les mutations du journalisme au Sahel. De Bamako à Washington, elle interroge la distance, l’éthique, la formation, la place des femmes dans les rédactions et l’avenir de la presse malienne.

Dans votre introduction, vous expliquez que ce livre est né d’un moment de recul, après votre départ de la MINUSMA et lors d’un séjour à Washington. Est-ce que cette distance géographique vous a aidée à regarder autrement le Mali, le métier de journaliste et votre propre parcours ?
Effectivement, ce livre a pris forme dans un moment de recul. J’ai quitté Bamako en octobre 2024 pour effectuer un fellowship de recherche à Washington pendant six mois, et c’est lors de ce séjour que j’ai eu l’idée d’écrire ces chroniques sur le Mali et sur mon métier de journaliste.
La distance géographique aide forcément à porter un autre regard. Vous n’êtes plus dans l’urgence du quotidien, vous ne subissez pas directement les événements sociopolitiques qui se déroulent dans le pays. Cela donne un certain recul pour analyser ce qui se passe et regarder de loin ce Mali confronté à énormément de problèmes.
Cette distance aide aussi à rechercher une certaine objectivité, qui reste l’un des principes fondamentaux du métier de journaliste. C’est une exigence que j’ai toujours essayé d’appliquer tout au long de mon parcours : rester à bonne distance des événements pour pouvoir les analyser et en parler avec le plus de neutralité possible.
Vous avez traversé plusieurs univers médiatiques, de la presse écrite à la télévision, de RFI au Journal du Mali, puis à Mikado FM. Quelle expérience vous a le plus marquée dans ce parcours, et que vous a-t-elle appris sur la manière de raconter le Mali sans tomber dans les clichés ni dans la simplification ?
J’ai effectivement commencé par la presse écrite à Paris, lorsque j’étais pigiste, avant d’aller vers la radio, puis la télévision au Mali, et ensuite la presse digitale. Je suis revenue à la radio avec Mikado FM.
Toutes ces expériences m’ont appris des choses différentes. J’ai beaucoup aimé la radio, mais je pense que, même lorsqu’on fait de la radio, il faut avoir une bonne base en presse écrite. La presse écrite m’a formée, puis la radio m’a permis de me perfectionner. J’ai moins aimé la télévision, qui comporte beaucoup plus de stress, parce que votre image est directement en jeu.
À Mikado FM, la radio des Nations Unies au Mali, nous nous adressions notamment à des communautés reculées. Il fallait donc éviter les clichés, rendre l’information la plus factuelle possible, ne pas simplifier à l’excès et comprendre les réalités locales pour mieux restituer ce que vivaient les populations.
Le livre revient sur la guerre informationnelle au Sahel, la désinformation et les nouveaux défis du métier. Aujourd’hui, qu’est-ce qui menace le plus le journalisme malien : le manque de moyens, la pression politique, les réseaux sociaux ou la perte de confiance du public ?
Il faut replacer cette question dans une perspective plus large. Le journalisme au Sahel est devenu très difficile. Les journalistes font face à des défis sécuritaires, à la question de l’indépendance éditoriale, à la polarisation de l’environnement et à une actualité en évolution permanente.
Il y a évidemment le manque de moyens, les pressions politiques liées aux changements de régime dans plusieurs pays du Sahel, mais aussi l’influence des réseaux sociaux, qui accentue la désinformation et rend plus complexe la pratique d’un journalisme éthique. Je pense aussi qu’il existe une perte de confiance du public.
Aujourd’hui, les journalistes doivent se demander comment produire un journalisme de qualité dans le contexte que vivent le Mali, le Niger et d’autres pays du Sahel. On voit des journalistes menacés, emprisonnés, parfois portés disparus. Tous ces éléments montrent que les défis sont nombreux, et la désinformation en fait partie.
Vous consacrez aussi une place au regard des femmes dans la presse et à leur rôle dans les rédactions. Après plus de quinze ans de métier, pensez-vous que les femmes journalistes au Mali ont gagné en visibilité ou restent-elles encore cantonnées à certains sujets et certaines positions ?
C’était important pour moi de consacrer un chapitre aux femmes. « Regard de femmes », c’était d’ailleurs le nom de l’émission que je réalisais à Africable. Dans toutes mes expériences journalistiques, j’ai toujours œuvré pour que les femmes gagnent en visibilité et pour que les femmes journalistes puissent s’intéresser à tous les sujets, pas uniquement à ceux que l’on présente comme des sujets de femmes.
Pour moi, il n’y a pas de femmes journalistes ou d’hommes journalistes. Il y a des journalistes tout court. On doit pouvoir traiter toutes sortes de sujets.
Lorsque j’étais présidente d’APPEL-Mali, l’association des éditeurs de la presse en ligne, j’ai initié de nombreuses formations à l’attention des femmes, afin qu’elles puissent s’affirmer dans le métier et occuper des postes de responsabilité, notamment comme rédactrices en chef. Je suis heureuse de voir de plus en plus de consœurs créer leurs propres médias, en ligne ou sur papier. Il existe aussi des associations de femmes journalistes. Elles se battent et avancent. Demain, j’aimerais voir une femme à la tête de la Maison de la presse du Mali. Je pense qu’elles en sont capables.
Le dernier chapitre interroge l’avenir de la presse malienne. Si vous deviez retenir une priorité pour les jeunes journalistes qui arrivent dans le métier aujourd’hui, serait-ce la formation, l’éthique, l’indépendance économique, la maîtrise du numérique ou le retour au terrain ?
Tout est important. Ce dernier chapitre dresse un diagnostic de la presse malienne et aborde les conditions économiques, la formation, l’éthique, la maîtrise du numérique et le retour au terrain.
S’il faut parler de priorité, je dirais qu’il faut des journalistes très bien formés, surtout avec l’évolution des nouveaux médias et de l’intelligence artificielle. Au-delà des conditions économiques, lorsqu’on crée un média, il faut s’assurer d’avoir les moyens nécessaires pour produire un journalisme de qualité. Il faut aussi que les journalistes soient constamment formés et qu’ils suivent l’évolution technologique.
Aujourd’hui, tout le monde produit du contenu et les choses se confondent. Il faut pouvoir distinguer le journalisme des autres formes de contenus disponibles sur Internet. Pour moi, la priorité est d’avoir des journalistes bien formés, travaillant dans des contextes sains et bénéficiant de bonnes conditions de travail.
Vous revenez sur votre expérience à Mikado FM et sur la fin de la présence des casques bleus au Mali. Avec le recul, que retenez-vous de cette période où l’information était à la fois un outil de service public, de médiation et parfois de tension politique ?
L’expérience à Mikado FM, la radio des Nations Unies au Mali, m’a énormément appris. Il s’agissait d’un contexte diplomatique, celui d’une mission de maintien de la paix. On n’y pratique pas le journalisme comme dans une rédaction classique. La radio était une unité de l’information publique de la mission, avec un service de communication qui avait un droit de regard sur tous les contenus produits.
J’y ai appris le fonctionnement institutionnel, diplomatique et multilatéral. C’est un journalisme qui comporte aussi une dimension de communication très forte, parce que toute institution a besoin d’expliquer ce qu’elle fait.
Ensuite nous sommes arrivés à un moment où il y avait beaucoup de tensions, une incompréhension de la présence de la mission au Mali et une perception assez négative. Mais je suis fière que Mikado FM ait réussi à s’imposer dans un environnement où il existait déjà beaucoup de radios. Notre public n’était pas seulement à Bamako, mais surtout dans les régions, avec des programmes en sonrai, bambara, tamasheq et peul. Le jour où la radio a cessé d’émettre, le 30 novembre 2023, nous avons reçu beaucoup d’appels d’auditeurs qui nous demandaient si la radio pouvait rester malgré le départ de la mission. Pour nous, cela signifiait que le travail avait été utile, surtout pour les populations les plus éloignées.
Dans vos chroniques, on sent une volonté de regarder le Mali sans complaisance, mais aussi sans renoncer à l’attachement au pays. Comment trouver cet équilibre entre regard critique, responsabilité citoyenne et exigence journalistique ?
Le Mali, c’est mon pays. C’est aussi pour cela que ces chroniques me tenaient à cœur. Dans le titre, j’ai voulu dire : Mali, chroniques d’une journaliste citoyenne du monde. Je pars toujours du Mali pour évoquer le monde, et beaucoup de mes reportages ou de mes couvertures ont eu le Mali comme point de départ.
Le Mali m’a ouvert beaucoup de portes à l’international. C’est pour cela que je suis très attachée à ce pays, tout en gardant un regard critique sur lui. Je pense que nous sommes aussi des citoyens avant d’être journalistes, donc nous avons forcément un regard personnel sur notre pays.
Mais il faut savoir dissocier les choses. Il y a la sphère citoyenne, où l’on peut exprimer une sensibilité, et la sphère journalistique, où l’exigence de neutralité doit rester centrale. Il faut donner les faits. Si l’on développe une opinion, on entre dans un registre éditorial. L’équilibre consiste donc à garder un regard critique, à assumer sa responsabilité citoyenne, sans jamais perdre l’exigence journalistique.
Vous évoquez la formation continue, les bourses et les opportunités qui peuvent transformer un parcours. Quel conseil donneriez-vous à une jeune journaliste malienne qui veut s’ouvrir au monde sans perdre son ancrage local ?
Un journaliste est forcément quelqu’un d’ouvert au monde. Il est important de continuer à se former, de participer à des programmes, de chercher des bourses et des opportunités. Elles existent, mais il faut aller les chercher.
On m’a souvent dit que je voyageais beaucoup. Mais j’ai toujours fait en sorte de ne pas rester cantonnée à un seul univers. En 2015, par exemple, j’ai été sélectionnée pour participer au programme des visiteurs internationaux (IVLP) aux Etats-Unis et je pense que cela était lié à mon expérience. Quand vous faites un travail de qualité, les opportunités viennent aussi à vous.
Le conseil que je donnerais à un jeune journaliste, c’est de perfectionner ses qualités rédactionnelles, mais aussi les langues. Elles sont très importantes et permettent de faire des couvertures internationales. L’une des couvertures qui m’a le plus marquée est celle du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, et j’ai été sélectionnée parce que je parlais anglais.
Il faut sortir de son champ quotidien, sortir de sa zone de confort, chercher, postuler, être curieux. Si vous n’êtes pas curieux, vous risquez de vous ennuyer très vite dans ce métier. Le journalisme mène à tout, à condition de vouloir en sortir.
Vous ajoutez en annexe votre mémoire de master à l’École supérieure de journalisme de Lille, consacré à la transformation du Journal du Mali en version papier. Pourquoi avoir tenu à intégrer ce document dans l’ouvrage ?
Il s’agit de mon mémoire de master à l’École supérieure de journalisme de Lille. Il portait sur la transformation du Journal du Mali en version papier, devenu aujourd’hui Le Journal du Mali L’Hebdo.
À l’époque où je faisais ce master, je recevais beaucoup d’appels de journalistes qui me demandaient comment s’inscrire, quelles étaient les conditions et comment accéder à ce type de formation. J’ai donc voulu intégrer ce travail pour donner des clés de compréhension à ceux qui pourraient être intéressés.
C’est aussi un outil pédagogique. Ce master en management des médias m’a permis de mieux manager une rédaction. En mettant ce mémoire en annexe, j’espère que d’autres journalistes pourront s’en inspirer et, peut-être, postuler à leur tour.