La répétition des effondrements de bâtiments nourrit les inquiétudes sur la sécurité des chantiers et l’application des règles de construction. Les interrogations portent autant sur les permis de construire que sur les études techniques, le suivi des travaux et les responsabilités.
Au Mali désormais, les effondrements de bâtiments ne peuvent plus être traités comme des accidents isolés. De Bamako à Kita, en passant par Ségou, leur répétition installe une inquiétude autour de chantiers qui montent parfois sans que l’on sache si des permis existent, si des études ont été réalisées et si les travaux sont suivis.
Ainsi, à chaque drame reviennent les mêmes questions : autorisation du chantier, conception des plans, vérification du sol, des fondations, du béton et du ferraillage, contrôle de l’exécution et responsabilités en cas d’effondrement. Toutefois, elles ont pris une nouvelle force après la sortie du Directeur national de l’Urbanisme et de l’Habitat, Mahamadou Ouologuem, sur l’ampleur des chantiers dépourvus d’autorisations à Bamako.
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Permis absents
En effet, le 6 mai 2026 Mahamadou Ouologuem a affirmé que la plupart des chantiers de Bamako n’avaient pas d’autorisation de construire. Cette déclaration pèse d’autant plus qu’elle vient de l’administration chargée de l’urbanisme, de l’habitat et du contrôle. Elle montre également que le problème ne se limite pas à quelques constructions isolées.
Pour faire face à cette situation, la Direction nationale de l’Urbanisme et de l’Habitat a annoncé le renforcement des contrôles, des équipes dans les six communes du District, le recensement des bâtiments à risque, la transmission de procès-verbaux aux tribunaux, la réforme du permis de construire et la sensibilisation des promoteurs.
Pour autant, le drame de Daoudabougou reste marquant. Le 22 mars 2026, un immeuble R+4 en chantier s’est effondré en pleine phase de travaux. Les premiers bilans ont fait état de victimes et de personnes secourues. Ce cas s’ajoute à d’autres effondrements : Kita, le 10 avril 2023, trois morts et huit blessés ; ACI 2000, le 30 juin 2023, sans décès signalé ; Moribabougou et Sénou-Banankoroni, le 16 septembre 2023, au moins sept morts ; Lafiabougou, le 13 juillet 2024, trois morts et quatre blessés ; puis Ségoubougouni, à Kita, en avril 2026.
Cette répétition oblige à examiner toute la chaîne de construction. Selon des experts, un bâtiment peut céder parce que le sol a été mal étudié, la structure mal dimensionnée, le béton mal dosé, le ferraillage insuffisant, les plans non respectés ou le chantier insuffisamment contrôlé.
Les textes maliens prévoient pourtant des garde-fous. Le décret N°2020-0031/P-RM du 27 janvier 2020 impose un permis de construire préalable. Le dossier doit être élaboré par un architecte agréé, sauf dans certains cas attribués à un ingénieur-conseil agréé. Le permis doit être refusé si le projet ne respecte pas les règles d’urbanisme ou les normes. Une construction nouvelle ou réaménagée ne peut pas être occupée avant un constat de conformité.
Le cadre officiel impose aussi l’identification du chantier par un panneau mentionnant le maître d’ouvrage, le maître d’œuvre, l’entreprise, la nature du projet, la localité et les références de la parcelle. Dans une ville où l’administration reconnaît l’ampleur des chantiers sans autorisation, cette obligation devient un outil de transparence.
Chaîne rompue
La loi relative à l’Ordre des Architectes du Mali rappelle que l’architecte intervient dans la conception, l’organisation, le contrôle des travaux et la conformité dans l’exécution. Sa mission touche donc aussi au suivi.
Pour Hassoun Dicko, Président de l’Ordre des Architectes du Mali, il serait réducteur d’expliquer les effondrements par une seule cause. Le problème vient plutôt de défaillances dans toute la chaîne. Selon lui, l’existence d’un permis ne garantit pas la sécurité d’un chantier si les études ne sont pas sérieuses, si les matériaux ne sont pas contrôlés ou si les professionnels sont contournés après l’autorisation.
« Le principal problème est souvent l’écart entre le dossier administratif et la réalité du chantier », explique-t-il. Il insiste sur la nécessité de vérifier la mission réelle des architectes, ingénieurs, bureaux d’études et entreprises, au-delà des noms inscrits. Pour lui, les contrôles annoncés vont dans le bon sens, mais doivent être faits sur le terrain avec des moyens suffisants. « Le vrai contrôle ne se fait pas seulement dans les dossiers, il se fait aussi sur le chantier », résume-t-il.
Hassoun Dicko plaide pour l’étude de sol obligatoire, l’attestation de mission des professionnels, le mécanisme de traçabilité, à travers le VISA OAM, le contrôle technique indépendant pour les immeubles de plusieurs étages et le diagnostic des bâtiments suspects à Bamako. Il estime aussi que les communes doivent mieux surveiller les constructions, tandis que les ordres professionnels doivent lutter contre les signatures de complaisance.
L’Ordre des Architectes du Mali avait déjà exprimé sa solidarité aux victimes de Daoudabougou-Sirafara et rappelé que l’acte de construire engage la sécurité des personnes et des biens.
Suivi technique
Les ingénieurs occupent une place tout aussi décisive. Un immeuble à plusieurs niveaux dépend d’études techniques précises : connaissance du sol, calcul des charges, dimensionnement des fondations, contrôle du béton, du ferraillage, des poteaux, des poutres, des dalles et du bétonnage. Si l’ingénieur intervient seulement au moment du dossier, puis disparaît pendant l’exécution, le chantier perd une partie essentielle de son contrôle technique.
Pour Hamidou Traoré, ingénieur et Chargé de communication de l’Ordre des Ingénieurs-conseils, les causes techniques d’un effondrement peuvent être multiples. Mauvaise étude du sol, erreurs de calcul, matériaux de qualité insuffisante ou mauvais suivi des travaux peuvent fragiliser un bâtiment. Il cite aussi les catastrophes naturelles, vibrations, détonations, accidents ou ruptures d’échafaudages.
Hamidou Traoré rappelle que les conditions d’autorisation de construire sont fixées par le décret de 2020. Selon lui, les exigences deviennent importantes lorsque la distance entre les poteaux dépasse cinq mètres, lorsque le bâtiment comprend un sous-sol ou lorsqu’il compte plus de deux niveaux. Dans ces cas-là, études techniques, notes de calcul et contrôle du chantier ne devraient pas être de simples formalités.
Dans la pratique, il estime que les ingénieurs ne sont pas toujours associés au suivi réel des travaux. « Dans la majorité des cas, les chantiers sont réalisés à Bamako sans l’intervention d’un bureau d’ingénieur pour le suivi, surtout les chantiers des particuliers », affirme-t-il. Beaucoup de maîtres d’ouvrage sollicitent les ingénieurs-conseils pour la phase du permis de construire, sans les associer ensuite au chantier.
Foncier bloqué
Mahamar A. Maïga, ingénieur du génie civil et expert immobilier, fait le même constat. Il évoque des problèmes liés aux fondations, aux notes de structure, à l’étude de sol et à la qualité des matériaux. Selon lui, beaucoup de constructions sont lancées sans plans véritables ou avec des plans établis sans étude de sol et sans intervention effective des ingénieurs. « Il y a des bâtiments qui ne répondent pas aux normes », relève-t-il.
Il souligne aussi une difficulté liée au foncier. À Bamako, certaines zones loties ne seraient pas approuvées, ce qui complique l’obtention régulière du permis. Des propriétaires peuvent déposer un dossier sans obtenir d’autorisation parce que la zone n’est pas régularisée, puis décider malgré tout de construire. Cette situation alimente les chantiers irréguliers et montre que le contrôle ne peut pas être séparé de la régularisation des lotissements.
Mahamar A. Maïga indique aussi que tout chantier construit sans autorisation devrait être arrêté. Il demande que les services techniques disposent de moyens suffisants pour effectuer un contrôle permanent sur le terrain et exigent l’autorisation de construire, l’étude du sol, les notes de structure, les plans et la présence d’ingénieurs.
L’urbanisme est au cœur de la chaîne. Le décret n°01-210/P-RM du 10 mai 2001 charge le Directeur national de l’Urbanisme et de l’Habitat de diriger, coordonner et contrôler les activités du service. Il prévoit une Division Réglementation et Contrôle, chargée de veiller à l’application des textes.
La responsabilité ne s’arrête pas à un seul acteur, car toute la chaîne de construction est concernée, du promoteur aux services de contrôle. Pour les habitants, l’urgence est d’avoir des permis vérifiables, des études réelles, des chantiers suivis et des bâtiments à risque identifiés avant le prochain drame.




