26 mars : Que reste‑t‑il de la promesse démocratique ?

Le 26 mars 1991 a ouvert une ère nouvelle au Mali, fondée sur l’espoir d’un État démocratique et respectueux des libertés. Trentecinq ans plus tard, le bilan de cette ambition collective se lit à l’aune des crises traversées et des mutations politiques en cours.

Le 26 mars 1991 marque une date fondatrice de l’histoire contemporaine du Mali. Ce jour‑là, à la suite d’un soulèvement populaire et d’une répression sanglante, le régime de Moussa Traoré s’effondre, ouvrant la voie à une transition démocratique conduite par Amadou Toumani Touré. Dans la foulée, le multipartisme est instauré, les libertés publiques reconnues et un nouveau contrat social scellé par la Constitution de 1992.

Pendant plusieurs années, le Mali fut cité en exemple sur le continent pour la vitalité de sa démocratie. Alternance politique, liberté de la presse et dynamisme de la société civile donnaient corps à une promesse longtemps espérée. Mais, derrière cette vitrine, des fragilités structurelles persistaient. Trois décennies plus tard, la trajectoire du pays invite à un examen lucide : la promesse démocratique de 1991 a‑t‑elle été tenue ou progressivement dévoyée ?

Après les événements de 1991, le Mali s’engage dans une dynamique de transformation politique profonde. La Conférence nationale, l’adoption de la Constitution et l’organisation d’élections pluralistes marquent l’entrée dans la IIIe République. L’élection d’Alpha Oumar Konaré en 1992 consacre ce tournant.

Une rupture fondatrice porteuse d’espoirs

Pour de nombreux observateurs, cette période inaugure une ère nouvelle. « Les événements de 1991 ont permis au peuple malien de signer un nouveau contrat social », rappelle le politologue Jean‑François Marie Camara. Ce contrat consacre le principe de souveraineté populaire et installe un modèle de démocratie représentative.

Sur le plan formel, les avancées sont indéniables : institutions républicaines, pluralisme politique, libertés fondamentales. Le Mali devient, dans les années 1990 et 2000, une référence en Afrique de l’Ouest. L’alternance entre Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré illustre cette stabilité apparente. Cette période est également marquée par une effervescence médiatique et associative sans précédent, avec la naissance de nombreux journaux indépendants, radios privées et organisations de la société civile qui alimentent le débat public.

Cependant, cette dynamique ne s’accompagne pas toujours d’un enracinement profond des pratiques démocratiques. Derrière les apparences d’un système pluraliste, les institutions peinent à s’imposer comme de véritables contre‑pouvoirs. Les mécanismes de contrôle restent limités et la culture démocratique, encore en construction, se heurte à des logiques anciennes de gouvernance.

Des acquis réels fragilisés par des failles structurelles

Si la démocratie malienne a produit des acquis réels, elle s’est aussi construite sur des bases fragiles. Pour l’analyste Amidou Tidiani, enseignant‑chercheur en droit à l’Université Paris‑13, l’une des erreurs majeures réside dans l’importation d’un modèle institutionnel peu adapté aux réalités locales. « Nous avons pensé qu’il suffisait de faire du « prêt‑à‑porter » : on prend des institutions qui fonctionnent ailleurs et on les reproduit chez nous », explique‑t‑il.

Selon lui, le Mali s’est longtemps limité à une approche formelle de la démocratie, centrée sur l’organisation d’élections et l’adoption de textes juridiques. « L’adoption de règles et l’organisation d’élections ne suffisent pas », insiste‑t‑il. « La démocratie suppose un ajustement constant, une capacité d’adaptation et un renforcement continu des institutions. À défaut, celles‑ci restent vulnérables et exposées aux crises ».

Le constat est partiellement partagé par Jean‑François Marie Camara, qui souligne le décalage entre les avancées constitutionnelles et leur mise en œuvre effective. « Au plan fonctionnel, il y a beaucoup de choses à améliorer, notamment la gouvernance démocratique et la liberté d’opinion », note‑t‑il. Cette tension entre norme et pratique a progressivement alimenté une crise de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants.

Au fil des années, des pratiques telles que la corruption, le clientélisme et la personnalisation du pouvoir ont fragilisé l’édifice. « Nous avons construit notre État autour de personnes plutôt que d’institutions solides », analyse Amidou Tidiani. Une faiblesse structurelle qui rend le système particulièrement vulnérable aux chocs politiques : à chaque crise majeure, l’architecture institutionnelle vacille, révélant l’absence d’équilibres durables.

2012 – 2021 : Des ruptures qui ébranlent le modèle

Le coup d’État de mars 2012 constitue un tournant majeur. Il met fin au régime d’Amadou Toumani Touré et plonge le pays dans une crise multidimensionnelle, marquée notamment par l’effondrement de l’État dans le Nord. Cette rupture affecte durablement la crédibilité des institutions démocratiques et installe une instabilité persistante.

La décennie suivante ne parvient pas à inverser cette tendance. Malgré le retour à l’ordre constitutionnel en 2013, avec l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta, les attentes des populations restent largement insatisfaites. Les difficultés sécuritaires, la gouvernance contestée et la montée du mécontentement social contribuent à fragiliser davantage le système.

Les événements d’août 2020, qui conduisent à la chute du régime IBK, puis le coup de force du 24 mai 2021, ouvrent une nouvelle séquence de rupture. Depuis lors, le Mali est engagé dans une transition politique prolongée, caractérisée par des restrictions des libertés publiques et une recomposition du paysage politique, notamment avec la dissolution des partis. Cette situation alimente un débat intense sur la nature du régime actuel et l’avenir du pluralisme politique.

Pour Amidou Tidiani, le diagnostic est sans appel : « ce n’est pas un recul, c’est pire que cela. C’est une rupture. » Il estime que la multiplication des coups d’État traduit l’échec du modèle démocratique tel qu’il a été conçu après 1991. Selon lui, le pays paie aujourd’hui le prix d’un système qui n’a pas su se réformer ni se consolider.

À l’inverse, Jean‑François Marie Camara adopte une lecture plus nuancée. Selon lui, la période actuelle s’inscrit dans une logique transitoire. « C’est une suspension », affirme‑t‑il, rappelant que la finalité reste, en principe, le retour à l’ordre constitutionnel par le biais d’élections.

Entre refondation et incertitudes

La notion de « refondation » est aujourd’hui au cœur du discours politique. Elle renvoie à l’idée d’un nouveau départ, d’une reconstruction du système sur des bases plus solides et mieux adaptées aux réalités nationales. Mais sa mise en œuvre concrète soulève de nombreuses interrogations.

Pour Amidou Tidiani, il est impératif de tirer les leçons des échecs passés. « Les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets », prévient‑il. Il appelle à une refonte en profondeur des institutions pour construire un modèle démocratique plus robuste, capable de résister aux crises. Dans cette perspective, la transition actuelle pourrait constituer une opportunité historique, à condition qu’elle débouche sur des réformes structurelles sérieuses.

Jean‑François Marie Camara partage l’idée d’une possible recomposition, mais conditionne son succès à l’orientation des réformes engagées. « Tout dépend de la manière dont la refondation est menée », souligne‑t‑il. Une refonte qui ne viserait pas à consolider la gouvernance démocratique risquerait d’aboutir à l’affaiblissement durable du pluralisme et des libertés.

La question de la participation citoyenne apparaît également déterminante. Au fil des années, une certaine désaffection vis‑à‑vis de la politique s’est installée, nourrie par le sentiment que les institutions ne répondent pas aux attentes. Pourtant, la vitalité de la société civile et l’engagement des jeunes témoignent d’un attachement aux principes démocratiques, même dans un contexte contraint.

Trente‑cinq ans après le 26 mars 1991, le Mali se trouve à un moment charnière de son histoire politique. La promesse démocratique issue de cette date n’a ni totalement disparu ni pleinement abouti. Elle est aujourd’hui mise à l’épreuve par les réalités d’un pays confronté à des défis multiples.

Entre espoir de refondation et risque de recul durable, l’avenir dépendra de la capacité des acteurs à dépasser les logiques passées pour construire un système plus inclusif, plus stable et véritablement ancré dans les réalités nationales. Plus qu’un simple retour à l’ordre constitutionnel, c’est sans doute une redéfinition en profondeur du projet démocratique malien qui est désormais en jeu.

Mohamed Kenouvi

Transition prolongée : Entre logique sécuritaire et rupture démocratique

La prolongation du mandat du Président de la Transition à cinq ans renouvelables marque un tournant institutionnel inédit depuis 2020. Entre justifications sécuritaires, incertitudes électorales et critiques sur la gouvernance, la question de la permanence du provisoire s’impose au cœur du débat politique national.

Le 11 juin 2025, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi révisant la Charte de la Transition. Il ouvre la voie à un mandat de cinq ans renouvelable pour le chef de l’État, le Général Assimi Goïta. Cette décision, qui devrait encore être entérinée par le Conseil national de transition (CNT), modifie de manière substantielle le cadre temporaire en vigueur depuis septembre 2020. Rappelons que le Conseil national de transition (CNT), mis en place par ordonnance en décembre 2020, fait toujours office d’organe législatif intérimaire. Il regroupe 147 membres désignés par le Président de la Transition, représentant les forces de défense, la société civile, les syndicats et les partis politiques d’alors. Il détient le pouvoir de valider les projets de loi et de contrôler l’action du gouvernement.

Ainsi, la Charte initiale, adoptée en octobre 2020, avait fixé une durée de transition de 18 mois. Une première prolongation en février 2022 l’étendra à 24 mois, jusqu’en février 2024. La nouvelle révision de juin 2025 prolongerait cette durée à cinq ans, avec possibilité de renouvellement. Cette orientation s’inscrit dans un contexte où les consultations nationales et les difficultés sécuritaires ont fortement influencé les choix de gouvernance.

L’élément déclencheur de la suspension du processus électoral remonte à septembre 2023. La présidentielle, prévue pour février 2024, est reportée en raison du blocage des données biométriques par la société française IDEMIA, qui réclame environ 5 milliards de francs CFA. Le fichier est finalement récupéré en février 2024 par des informaticiens maliens, sans que les contours de cette affaire ne soient entièrement connus. Malgré la récupération de ces données, aucune date de scrutin n’est annoncée. Cette absence de calendrier n’est pas sans rappeler la crise de 2022, lorsque la CEDEAO avait imposé de lourdes sanctions au Mali après l’annonce d’une transition prolongée à 5 ans d’après certaines sources. À l’époque, la levée des sanctions avait été conditionnée à la remise d’un chronogramme électoral crédible, ce qui fut obtenu à la suite de négociations en juillet 2022.

Pourtant, les promesses initiales de renforcement de la décentralisation formulées en 2021 pour permettre l’organisation de ces élections dans de bonnes conditions sont restées sans traduction concrète dans les politiques territoriales.

Engagements électoraux non tenus

Pourtant, dans sa lettre de cadrage de novembre 2024, le Premier ministre Abdoulaye Maïga, également ministre de l’Administration territoriale, avait placé l’organisation des élections parmi ses priorités. Une enveloppe de 80 milliards de francs CFA figure même dans le projet de Loi de finances 2025, mais sans détails ni chronogramme précis, alimentant les incertitudes sur la volonté effective de tenir des scrutins.

Entre-temps, plusieurs signaux institutionnels se sont superposés. On se souvient que le 31 décembre 2024, dans son discours à la Nation, le Président de la Transition n’avait fait aucune référence au processus électoral. En avril 2024, les activités des partis politiques avaient été suspendues, puis une dissolution générale décidée par décret le 13 mai 2025. Ces mesures sont justifiées par le gouvernement comme nécessaires à la refondation du système politique. Le 3 mai 2025, plusieurs centaines de citoyens ont manifesté à Bamako contre la dissolution des partis politiques et l’absence de perspectives électorales. Il s’agit de la première mobilisation d’ampleur enregistrée dans la capitale depuis la suspension des activités politiques en avril 2024. Les organisateurs dénonçaient une « confiscation du débat public » et appelaient à la restauration des libertés fondamentales, ainsi qu’à l’organisation d’élections pour sortir de la Transition.

Les consultations nationales menées à Bamako du 20 au 29 avril 2025, dites « Rencontres des forces vives », avaient recommandé explicitement la prolongation de la Transition pour cinq ans renouvelables, en harmonie avec le Burkina Faso et le Niger. Ces pays, membres avec le Mali de la Confédération des États du Sahel (AES), ont également fixé leurs transitions à cinq ans (Niger, mars 2025 ; Burkina Faso, mai 2024). Rappelons aussi que le 29 janvier 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officialisé leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette décision, assortie d’un délai d’un an selon les traités, a été justifiée par les autorités comme une affirmation de leur « souveraineté stratégique ». Elle renforce le positionnement des trois États autour de la Confédération des États du Sahel (AES), mise en place en juillet 2024, où prévaut un modèle de transition militaire prolongée.

En privé, certains partenaires étrangers avaient déjà exprimé leurs doutes quant à la faisabilité d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel avec cette nouvelle organisation regroupant les trois pays.

Coopérations internationales suspendues

Ce positionnement trouve également un ancrage antérieur dans les Assises nationales de la refondation, tenues en décembre 2021, où certaines recommandations évoquaient déjà une transition longue, pouvant aller jusqu’à cinq ans. L’argument sécuritaire est central dans les justifications avancées par les autorités. Les données disponibles indiquent une persistance de l’insécurité dans le centre et le nord du pays, avec plusieurs incidents meurtriers recensés au premier semestre 2025. On se rappelle que le 7 février 2025, une embuscade dans la région de Gao, attribuée à des éléments de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, a causé la mort de 34 civils et blessé 20 militaires maliens. Quelques mois plus tôt, le 17 septembre 2024, une attaque simultanée contre des installations sécuritaires à Bamako avait fait des dizaines de morts. De plus, selon le Global Terrorism Index 2025, le Sahel concentre plus de 50% des décès liés au terrorisme dans le monde, avec 4 800 morts enregistrées en 2024. Le Mali à lui seul a comptabilisé environ 1 532 décès liés à des violences armées cette même année, notamment dans les régions du centre et du nord.

Sur le plan juridique, la Constitution adoptée par référendum le 23 juillet 2023 prévoit, dans son article 45, que le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. Le prolongement actuel, décidé sans élection, repose donc sur un cadre transitoire qui s’écarte du droit constitutionnel en vigueur.

Sonnette d’alarme

Par ailleurs, plusieurs personnalités politiques ont exprimé publiquement leurs inquiétudes. Le 15 juin 2025, Mountaga Tall a alerté sur les risques d’une confiscation du pouvoir et a proposé douze mesures pour restaurer la confiance, dont la fixation d’une date de fin de transition et la réhabilitation des partis. Le 16 juin, Yaya Sangaré a dénoncé une « violation répétée » des textes, avant d’appeler à une mobilisation citoyenne. Oumar Ibrahim Touré avait rappelé que le Mali était le seul pays de l’AES à disposer d’une Constitution en vigueur, insistant sur la responsabilité à respecter l’État de droit. Le politologue Cheick Oumar Doumbia avait lui aussi tiré la sonnette d’alarme sur les risques de démocratie sous pression liés à une gouvernance trop fortement militarisée.

L’histoire politique récente du Mali est marquée par deux précédentes transitions. En 1991, le régime militaire issu de la chute de Moussa Traoré a organisé en un an une Conférence nationale souveraine, suivie d’élections pluralistes en 1992. En 2012, après un coup d’État intervenu en pleine crise sécuritaire au Nord, une transition de moins de 15 mois a permis d’organiser des élections sous supervision internationale. Ces précédents tranchent avec la transition actuelle, dont la durée cumulée et l’évolution institutionnelle sont sans précédent.

Dans l’attente d’une validation du texte par le CNT, aucun calendrier électoral n’est actuellement publié. Le cadre transitoire demeure en vigueur, sans perspective claire de sortie. La consolidation institutionnelle du Mali s’inscrit ainsi dans une temporalité prolongée qui pose la question de la permanence du provisoire.

Le paradoxe des données de la démocratie

Cette année électorale historique, au cours de laquelle le vote aura eu lieu dans des pays qui représentent la moitié de la population mondiale, a mis en évidence une sombre réalité : la vérité est attaquée. Qu’il s’agisse de l’ancien président américain Donald Trump, qui répand des mensonges sur la réponse fédérale à l’ouragan Helene, des politiciens d’extrême droite en Hongrie qui prétendent que leurs adversaires ont l’intention de déclencher la Troisième Guerre mondiale ou de la prolifération des « deepfakes » générés par l’intelligence artificielle, ce torrent de désinformation fait qu’il est difficile pour les électeurs de distinguer les faits de la fiction. Cela érode le fondement même de la gouvernance démocratique.

Au cœur de cette crise se trouve un paradoxe : les données, qui sont l’élément vital des démocraties modernes, peuvent devenir leur perte lorsqu’elles sont exploitées par de mauvais acteurs pour diffuser de la désinformation et saper les institutions démocratiques. Bien que cette menace soit particulièrement aiguë à l’approche d’élections majeures, il faut, pour y faire face, s’engager résolument en faveur de la vérité au-delà des campagnes électorales.

Les données jouent un rôle crucial dans le renforcement de la confiance du public dans les institutions politiques. Au fond, le contrat social entre les gouvernements démocratiques et leurs citoyens repose sur une compréhension commune de l’identité de ces citoyens. Les outils tels que les recensements et les cartes sont essentiels à ce processus, car ils reflètent la mesure dans laquelle les gouvernements reconnaissent les personnes qu’ils sont censés servir.

La transition de l’Afrique du Sud de l’apartheid à la démocratie en est un excellent exemple. Après des décennies d’exclusion et d’oppression systémiques, la construction d’une société démocratique nécessitait des informations fiables. À cet égard, le recensement de 1996 – le premier réalisé sous un gouvernement démocratique – a marqué un tournant décisif : un véritable effort a été fait pour dénombrer l’ensemble de la population. Les recensements précédents, conçus par le régime de l’apartheid, s’étaient concentrés sur les citoyens blancs tout en sous-estimant considérablement la majorité noire et d’autres groupes raciaux.

Comme l’immigration est au cœur des préoccupations des électeurs, la question de savoir qui peut être considéré comme un citoyen et comment traiter les non-citoyens se pose avec acuité. Des études montrent notamment que les électeurs européens surestiment systématiquement la taille des populations immigrées et que cette perception erronée alimente la demande pour des politiques qui sèment la discorde. Bien que l’immigration soit souvent une question controversée, ces débats pourraient être moins déstabilisants si les électeurs avaient une compréhension plus claire, basée sur des données, de la démographie de leur pays.

Pour que la démocratie s’épanouisse, les gouvernements doivent également rendre des comptes à leurs citoyens. Là encore, les données jouent un rôle essentiel. Des informations fiables permettent aux responsables politiques de prendre des décisions judicieuses et aux électeurs de demander des comptes aux dirigeants politiques.

Fournir ces informations est la tâche vitale – mais ingrate – des agences nationales de statistiques. Malgré un rendement remarquable de 32 dollars pour chaque dollar investi dans les données du secteur public, les gouvernements prvilégient les initiatives avec un attrait populaire plus immédiat, plutôt qu’investir dans l’infrastructure des données.

Mais il s’agit là d’un faux choix. Lorsqu’elles sont utilisées efficacement, les données peuvent augmenter les recettes fiscales et stimuler l’investissement privé, ce qui accroît les budgets publics et permet aux responsables politiques d’améliorer les services publics. Au Nicaragua, par exemple, une étude financée par la Banque mondiale a révélé que les projets d’égouts à grande échelle profitaient de manière disproportionnée aux ménages les plus riches. Les priorités en matière de dépenses ont donc été réorientées vers les latrines et les programmes d’éducation, qui ont profité aux communautés les plus pauvres à un coût moindre.

La responsabilité dépend également d’un échange continu d’informations entre les gouvernements et les citoyens. Pour que les démocraties fonctionnent, les gouvernements doivent investir dans la transparence, à la fois pour comprendre les attentes des électeurs et pour tenir le public informé de leurs propres actions. Comme l’a dit le vice-président ghanéen Mahamudu Bawumia, « les statistiques apportent à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles, mais les gouvernements efficaces ont besoin d’entendre les deux ».

Comme le montre bien l’année en train de s’écouler, il n’est pas facile d’empêcher les politiciens et les mauvais acteurs de répandre des mensonges pendant les campagnes électorales. Mais il est possible d’atténuer l’impact de ces mensonges. Alors que les organismes nationaux et internationaux se concentrent à juste titre sur la tâche urgente de réduire la désinformation sur les médias sociaux, les gouvernements peuvent aider les citoyens à naviguer dans l’écosystème de l’information d’aujourd’hui. En renforçant leur infrastructure de données, ils contribueraient à développer un système d’information public aussi résistant et efficace que les forces qui cherchent à l’affaiblir. Les gouvernements peuvent également promouvoir l’éducation aux médias, en dotant les citoyens des outils nécessaires pour identifier et rejeter la désinformation. L’intégration de ces compétences dans les programmes scolaires pourrait préparer les futurs électeurs à résister à la manipulation.

Des données crédibles et accessibles sont aussi essentielles à la gouvernance démocratique que les élections et les assemblées législatives. À l’heure où la démocratie elle-même est remise en question dans de nombreux pays, des données fiables sont essentielles pour préserver l’intégrité de nos écosystèmes d’information, permettre aux gouvernements de relever les défis les plus urgents et garantir que les institutions démocratiques puissent résister aux nouvelles menaces autoritaires.

 

Claire Melamed est directrice générale du Partenariat mondial pour les données du développement durable.

 

Project Syndicate, 2024.
www.project-syndicate.org