Enseignants-chercheurs : des départs qui pèsent

Depuis un certain temps, la Guinée attire de plus en plus d’enseignants-chercheurs de la sous-région, dont de nombreux Maliens. En 2025, ils sont une vingtaine à avoir fait ce choix. Dans un système déjà en sous-effectif, ces départs, qui constituent des pertes pour le système universitaire, posent la question de la gestion et de la valorisation des ressources humaines.

La Guinée apparaît désormais comme une nouvelle destination universitaire. En 2024 et 2025, elle a respectivement recruté environ 250 et 300 enseignants du supérieur, essentiellement issus de l’espace ouest-africain. Pour la seule année 2025, 21 Maliens ont été concernés, dont 9 assistants, 6 maîtres-assistants et 6 maîtres de conférences. Cette politique de recrutement traduit une concurrence régionale pour les compétences académiques. Le recrutement d’enseignants entre pays africains s’inscrit dans un marché régional de plus en plus ouvert pour les compétences académiques.
Ces recrutements ont suscité des réactions des autorités, qui dénoncent des « abandons de poste » et pointent du doigt des départs motivés par « l’appât du gain ». Pourtant, la réalité semble plus nuancée. « Les enseignants ne partent pas uniquement pour des raisons financières, mais aussi pour de meilleures conditions de travail et de reconnaissance », explique Mamoutou Karamoko Tounkara, enseignant-chercheur à l’École normale supérieure (ENSUP).
Dans plusieurs pays de la sous-région, notamment dans l’espace UEMOA, les conditions de rémunération et d’exercice apparaissent plus attractives. À compétence égale, les salaires peuvent être nettement supérieurs, parfois multipliés par deux, avec des dispositifs d’accompagnement de la recherche plus structurés. Cette situation alimente un déséquilibre alors que le déficit en enseignants du supérieur est désormais estimé à près de 3 900 postes, selon des données récentes du secteur, confirmant l’ampleur des besoins. De nombreux enseignants évoquent également de meilleures perspectives de carrière et un environnement plus favorable à la production scientifique. Les procédures de recrutement et d’avancement sont souvent jugées lentes, ce qui freine la progression des carrières.
Encourager la mobilité
La question ne se limite pas aux salaires. Les conditions de travail dans leur ensemble sont également en cause. Le métier d’enseignant-chercheur repose sur un équilibre entre enseignement et recherche. Dans certaines facultés, la surcharge des effectifs réduit le temps consacré à la recherche. Or, les financements restent limités, les laboratoires insuffisamment équipés et les opportunités de publication ou de participation à des colloques sont souvent à la charge des enseignants eux-mêmes. Dans plusieurs pays africains, les dépenses consacrées à la recherche restent très faibles, limitant la production scientifique. « Comment évoluer dans un environnement aussi compétitif avec des moyens aussi restreints ? », s’interroge Dr Tounkara.
Les tensions autour des primes de recherche illustrent ces difficultés. Annoncées depuis plusieurs années, elles peinent à être régulièrement versées, malgré des mouvements de grève répétés. À cela s’ajoutent des retards dans le paiement des heures supplémentaires, accentuant le malaise au sein de la profession.
Ces départs sont perçus par certains comme un signal préoccupant. « C’est un indicateur du dysfonctionnement du système d’enseignement supérieur », estime Dr Sékou Amadou Traoré, enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Sociales de Ségou (FASSO). Selon lui, l’absence de perspectives et la faiblesse des investissements fragilisent durablement la qualité de la formation.
La mobilité reste une composante du métier d’enseignant-chercheur. Elle permet d’acquérir de nouvelles expériences, de participer à des travaux scientifiques et d’élargir les réseaux académiques. Pour les enseignants vacataires, souvent confrontés à des rémunérations irrégulières, elle constitue parfois une nécessité.
Avec des heures supplémentaires payées tardivement et peu d’alternatives professionnelles, ces enseignants ne peuvent être considérés comme « ingrats » lorsqu’ils choisissent d’aller ailleurs. Participer à des colloques, publier ou effectuer des missions d’étude implique des moyens financiers souvent supportés par les enseignants eux-mêmes.
Plutôt que de stigmatiser ces départs, plusieurs acteurs plaident pour des mesures visant à retenir les compétences. « Ce que les enseignants demandent, ce sont des conditions minimales pour travailler et produire », souligne Dr Tounkara. Le maintien des ressources humaines passe notamment par une amélioration des conditions de travail et un rapprochement progressif avec les standards observés dans la sous-région.
Malgré les difficultés, les enseignants maliens continuent de se distinguer sur le plan académique. Leur présence dans d’autres pays contribue également au rayonnement de leurs compétences, ce qui pose la question de la valorisation de ce capital humain au niveau national.
Conséquences
La fuite des compétences représente un risque pour le système éducatif. La question de la relève se pose avec acuité dans un contexte de déficit déjà estimé à près de 4 000 enseignants en 2022.
Avec une dizaine d’universités et plusieurs grandes écoles, les effectifs d’étudiants progressent plus rapidement que ceux des enseignants. Le ratio atteint environ 74 étudiants pour un enseignant, bien au-delà de la norme indicative de 25 pour 1 recommandée par l’UNESCO. Cette pression s’inscrit dans une dynamique démographique marquée par une forte croissance du nombre de jeunes en âge d’accéder à l’enseignement supérieur, ce qui accentue les besoins en encadrement et en infrastructures. Les pénuries d’enseignants contribuent à des classes surchargées et à une baisse de la qualité de l’encadrement.
Cette situation peut affecter la qualité de la formation et de la recherche. Le départ d’enseignants expérimentés fragilise la transmission des savoirs et complique le renouvellement des compétences.
Dans un système universitaire en expansion, la pression sur les infrastructures et les ressources humaines devient plus forte. Sans mesures adaptées, certains redoutent un affaiblissement durable de l’enseignement supérieur. À terme, cette situation peut affecter la compétitivité des universités dans l’espace régional.
Trouver un compromis
Face à ces enjeux, plusieurs acteurs appellent à privilégier le dialogue. L’approche fondée sur les sanctions apparaît peu efficace pour contenir le phénomène.
Les enseignants rappellent avoir déjà observé des mouvements de grève pour réclamer leurs droits, notamment le paiement des primes et des heures supplémentaires. L’amélioration des conditions de travail est régulièrement présentée comme une priorité.
L’État est ainsi invité à engager des réformes permettant de mieux valoriser les enseignants-chercheurs. Le rapprochement avec les pratiques de la sous-région, le renforcement du financement de la recherche et le développement de partenariats académiques sont souvent évoqués.
D’autres pays restent également attractifs pour ces profils qualifiés, ce qui renforce l’urgence d’agir. La capacité à retenir ces compétences apparaît comme un enjeu stratégique pour l’avenir de l’enseignement supérieur.
Le système universitaire évolue dans un environnement compétitif, où la qualité repose largement sur les ressources humaines. Préserver ce capital suppose des choix structurants et une vision à long terme.

An II de la dissolution de l’AEEM : La voix des étudiants quasi inaudible

Près de deux ans après la dissolution de l’AEEM, la violence a reculé dans les universités maliennes. Mais, derrière l’accalmie, les difficultés structurelles persistent et la capacité des étudiants à faire entendre leurs revendications s’est considérablement affaiblie.

Près de vingt-et-un mois après la dissolution de l’Association des Élèves et Étudiants du Mali (AEEM), le climat dans les cités universitaires s’est profondément transformé. Les affrontements armés, les rackets et les violences qui rythmaient autrefois la vie académique ont pratiquement disparu. À Kabala comme sur la Colline du savoir, les anciens foyers de tension sont désormais silencieux. Cette accalmie, saluée par de nombreux parents et responsables éducatifs, marque une rupture nette avec des décennies de dérives.

Créée en 1990 pour défendre les droits moraux et matériels des élèves et étudiants, l’AEEM s’était progressivement éloignée de sa vocation initiale. Instrumentalisée, infiltrée par des logiques de clans et de pouvoir, elle était devenue au fil des années un espace de violence et de prédation. Le 28 février 2024, lors du renouvellement de ses instances, des affrontements meurtriers éclatent entre factions rivales, causant la mort d’un étudiant et plusieurs blessés. Pour les autorités, le seuil de l’acceptable est franchi. Le 13 mars 2024, le gouvernement annonce officiellement la dissolution de l’AEEM.

Interrogations

Si la mesure est largement approuvée à l’époque, notamment pour avoir mis fin à l’insécurité chronique dans les universités, ses effets à moyen terme suscitent aujourd’hui des interrogations. Le calme est revenu, mais les conditions d’étude, elles, restent précaires. Retards dans le paiement des allocations, grèves répétées des enseignants, chevauchement des années académiques et infrastructures insuffisantes continuent de peser sur le quotidien des étudiants.

Selon un sondage réalisé auprès d’une centaine d’étudiants issus de différentes facultés, 57,33% déclarent regretter la dissolution de l’AEEM, contre 26,67% qui estiment qu’elle était nécessaire. Ce regret ne traduit pas une nostalgie des dérives passées, mais plutôt l’absence d’un cadre collectif capable de porter les revendications étudiantes.

Issiaka dit Bayo Koné, étudiant en Master à la Faculté des lettres de l’Université Yambo Ouologuem, résume ce malaise en ces termes : « il faut toutefois reconnaître que si la dissolution de l’AEEM a permis de rétablir un certain apaisement au sein de l’espace universitaire, la situation actuelle demeure préoccupante. En effet, les étudiants se retrouvent désormais livrés à eux-mêmes, sans structure capable de défendre leurs droits. Le Centre national des œuvres universitaires (CNOU) ne se sent plus réellement contraint de régulariser cette situation, sachant qu’aucune revendication n’est désormais possible ».

Difficultés en série 

Les difficultés académiques s’accumulent. Des étudiants admis en 2021 espéraient être aujourd’hui en cycle de Master. Beaucoup sont encore bloqués en deuxième année, sans visibilité claire. « Depuis notre admission, nous subissons reports, grèves et décisions administratives imposées. Nous n’avons aucun moyen de nous faire entendre », confie un étudiant sous couvert d’anonymat. Dans certaines facultés, des sessions uniques ont été imposées pour rattraper le retard, souvent au détriment de la qualité pédagogique.

Face à ce vide organisationnel, des réflexions émergent. En octobre 2024, lors d’une rencontre avec le Président de la Transition, l’Amicale des anciens militants et sympathisants de l’UNEEM a proposé la création d’une nouvelle structure étudiante, fondée sur des principes de paix, de responsabilité et de dialogue. L’idée d’une représentation refondée, débarrassée des pratiques violentes, fait son chemin parmi les étudiants.

Entre la fin d’une ère marquée par la violence et l’absence actuelle d’une voix structurée, l’université malienne traverse une phase de transition délicate. Le défi qui reste entier vise à préserver l’ordre retrouvé tout en redonnant aux étudiants un cadre légitime pour défendre leurs droits et améliorer durablement leurs conditions de vie et d’étude.

Joseph Amara Dembélé