Retour de l’Imam Mahmoud Dicko : Le plaidoyer religieux face aux crispations

La demande formulée par le Président du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM), Chérif Ousmane Madani Haidara en faveur du retour au pays de l’Imam Mahmoud Dicko et d’autres exilés politiques a suscité de vives réactions au sein de l’opinion publique. Présentée comme un appel à la réconciliation nationale, cette initiative divise et relance le débat sur la place des acteurs religieux dans la sphère politique malienne.

La controverse trouve son origine dans la déclaration faite par Chérif Ousmane Madani Haidara le 12 janvier 2026, lors de la cérémonie de présentation des vœux de Nouvel An au Président de la Transition, le Général Assimi Goïta, au palais de Koulouba. À cette occasion, le Président du HCIM a publiquement sollicité des autorités la possibilité pour l’Imam Mahmoud Dicko de rentrer au Mali « en toute sécurité », estimant que ce dernier pourrait contribuer à la réconciliation nationale et à la sortie de crise.

Face à la vague de réactions suscitées par cette prise de position, Chérif Ousmane Madani Haidara est revenu sur ses propos le vendredi 16 janvier 2026, lors d’un sermon dans sa mosquée de Banconi. Il a tenu à clarifier sa démarche, affirmant qu’elle s’inscrivait dans une logique de dialogue inclusif, de cohésion sociale et de préservation de la paix. Le guide religieux a rappelé avoir à plusieurs reprises plaidé pour la libération d’imams et d’acteurs politiques détenus, estimant agir conformément à sa mission spirituelle.

Selon ses propres déclarations, Chérif Ousmane Madani Haidara a rencontré trois responsables des autorités de la Transition pour plaider le retour de son « grand frère », l’Imam Mahmoud Dicko. Il a également demandé des garanties afin que « rien ne lui arrive » à son retour, allant jusqu’à suggérer que Dicko puisse jouer un rôle de conseiller pour accompagner les efforts de sortie de crise.

Une initiative qui divise

Dans l’opinion publique, la sortie de Haidara a suscité des réactions contrastées, notamment sur les réseaux sociaux. Pour ses partisans, la démarche relève d’une volonté sincère de réconciliation nationale. Ils estiment que l’exclusion durable de figures influentes, religieuses ou politiques, ne peut qu’aggraver les fractures au sein de la société malienne.

Le journaliste et écrivain Dicko Seidina Oumar défend cette lecture. Selon lui, Chérif Madani parle en guide, en homme de foi conscient que les nations ne se relèvent pas durablement dans l’exclusion, mais dans l’addition des forces. Il ajoute que marginaliser des personnalités influentes revient à se priver de « ressources morales, sociales et humaines précieuses ».

À l’inverse, de nombreuses voix dénoncent une initiative jugée risquée. Certaines critiques accusent le Président du HCIM de complaisance envers une figure perçue comme politiquement clivante. D’autres y voient une atteinte potentielle au principe d’égalité devant la loi. Un analyste politique ayant requis l’anonymat reconnaît que le guide spirituel des Ançars agit « dans son rôle de responsable religieux », mais avertit que suivre ses demandes « revient à encourager l’impunité ».

Selon lui, « aucun Malien n’est au-dessus des lois nationales » et une décision politique ne doit pas interférer avec l’action de la justice. En effet, même s’il ne fait jusque-là pas l’objet de poursuites judiciaires, l’Imam Mahmoud Dicko, accusé à plusieurs reprises par les autorités de la Transition de mener des activités subversives, pourrait être à l’avenir traduit en justice.

Religion et politique : une frontière toujours floue

Au-delà de la question du retour de l’Imam Dicko, c’est une problématique plus profonde qui est soulevée : l’immixtion récurrente des acteurs religieux dans l’arène politique malienne. Depuis des décennies, les religieux jouent un rôle public significatif dans le pays. Leur influence dépasse souvent la sphère strictement spirituelle pour peser sur les choix politiques et sociaux.

Pour certains, cette influence peut favoriser la médiation et l’apaisement. Pour d’autres, elle comporte le risque de brouiller les frontières entre autorité spirituelle et pouvoir politique, au détriment de la laïcité et de la clarté institutionnelle.

Mohamed Kenouvi

HCIM : Le difficile compromis

Entamé en 2019, le mandat de l’actuel Bureau du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM), dirigé par Chérif Ousmane Madani Haïdara, est arrivé à terme en octobre dernier. Contrairement au consensus qui avait prévalu il y a cinq ans, le renouvellement du Bureau de l’organisation musulmane nationale bute sur les divergences entre différents camps. Si des démarches sont en cours pour les rapprocher, un compromis semble encore loin d’être trouvé.

À deux reprises, le 4ème Congrès ordinaire qui devait renouveler les organes du Haut Conseil islamique du Mali a été reporté. Initialement prévu les 26 et 27 octobre 2024, le Congrès a d’abord été repoussé aux 9 et 10 novembre avant d’être reporté sine die.

Selon nos informations, recoupées auprès de sources internes au HCIM, ces reports répétés sont dus à plusieurs causes. Le premier est intervenu essentiellement en raison d’insuffisances techniques et financières sur le plan organisationnel. Les préparatifs matériels n’étaient en effet pas entièrement finalisés aux dates initiales prévues.

À cette situation s’est ajouté le manque de consensus autour du poste de Président de la structure, une divergence à l’origine du second report survenu le 9 novembre.

« Nous n’arrivions pas à trouver un consensus. En plus, il y avait quelques problèmes matériels. Nous avons donc décidé de reporter l’organisation du Congrès en attendant de pouvoir nous mettre d’accord », explique Habib Kane, Secrétaire à la Communication du HCIM. Il confie par ailleurs que l’objectif était de parvenir à un consensus autour du Bureau actuel, conformément aux textes du Haut Conseil islamique qui priorisent cette méthode.

Difficile consensus

L’augmentation du nombre de candidatures pour le poste de Président du HCIM a rendu complexe la recherche d’un consensus au sein de la structure. Selon nos informations, au moins 11 candidats sont en lice. Cependant, aucune liste définitive officielle n’a encore été rendue publique par la Commission d’organisation du Congrès, qui n’a pas encore examiné les dossiers des différents prétendants.

Parmi ces 11 candidatures, 9 sont externes au Bureau sortant du HCIM et 2 en proviennent. Ces dernières incluent le Président sortant, Chérif Ousmane Madani Haïdara, candidat à sa propre succession, et Cheick Soufi Bilal Diallo, Président de la Commission de Contrôle du Bureau sortant. Ces 2 candidats sont les principaux protagonistes de l’élection à venir. Mais les 2 camps peinent à s’accorder par consensus sur le futur Président du HCIM pour les cinq prochaines années.

« Il n’y a pas d’entente pour l’élection du Président. Une tendance dit tout sauf le Président sortant tandis qu’une autre répond le Président sortant ou personne », résume Mohamed Kimbiri, 1er Secrétaire à l’Organisation du HCIM.

Soutenant la candidature de Cheick Soufi Bilal Diallo, le Rassemblement des Musulmans pour l’Union et la Paix (RMUP), un collectif créé en août 2024, critique la gestion de Chérif Ousmane Madani Haïdara lors de son mandat, désormais arrivé à terme.

Le RMUP souligne notamment ses « multiples absences enregistrées aux différentes réunions du Haut Conseil islamique du Mali », ses « divers propos controversés lors des actes de profanation des symboles de l’Islam » ainsi que sa méconnaissance des textes du Haut Conseil islamique, ayant conduit l’organisation faîtière des musulmans à poser des « actes de division » et à installer une « oligarchie déguisée ».

La composition de la Commission d’organisation du Congrès constitue un autre point de discorde. Selon le RMUP, cette commission, jugée proche du Président sortant, devrait être reconstituée pour garantir une équité entre les deux principaux prétendants à la présidence du HCIM.

« Ils ont demandé la dissolution de la Commission d’organisation au profit d’un Comité mixte plus inclusif. C’est une doléance qui reste posée et des démarches sont en cours pour que cela soit effectif », confirme Cheick Soufi Bilal Diallo.

De son côté, le Président sortant du HCIM n’a pas répondu à ces accusations. Cependant, selon nos sources, Chérif Ousmane Madani Haïdara bénéficie du soutien de plusieurs associations et membres influents du Bureau de l’organisation.

Quelle porte de sortie ?

Depuis le dernier report du Congrès, plusieurs démarches sont en cours pour rapprocher les positions des deux camps en vue d’installer un nouveau Bureau par voie de consensus.

« Plusieurs organisations de la société civile, notamment le Conseil national de la société civile, la Coordination des chefs de quartiers de Bamako, les légitimités traditionnelles, ou encore le Collectif des associations musulmanes du Mali, travaillent en coulisse pour qu’un compromis soit trouvé », assure Mohamed Kimbiri. « Il est important d’arriver à un compromis, car une telle situation est une honte pour l’Islam », ajoute-t-il.

Si le ton semble dur et la position tranchée au sein du RMUP, qui soutient la candidature de Cheick Soufi Bilal Diallo, ce dernier se montre néanmoins ouvert aux discussions.

« Avant tout, nous sommes des Musulmans. L’Islam est une religion de paix, d’amour et d’entente entre frères. Dans la situation où nous sommes, la priorité est de trouver un consensus nous permettant d’avoir une porte de sortie honorable. Les négociations et les rencontres continuent dans ce sens », affirme le guide spirituel de la communauté soufie.

Même si un compromis semble difficile à atteindre, les membres du Bureau national du HCIM restent déterminés à y parvenir, même si cela doit prendre du temps.

« Lors de notre dernière réunion, les deux camps avaient décidé d’aller aux élections. Mais la majorité a estimé qu’il fallait continuer le dialogue, car toutes les options n’avaient pas encore été explorées. Nous nous sommes donné un peu de temps pour réfléchir et les discussions reprendront bientôt », explique Habib Kane.

« Nous avons décidé de calmer le jeu et de nous accorder un moment pour que chacun puisse réfléchir avant de reprendre les négociations pour le consensus », poursuit le Secrétaire à la communication du HCIM.

Pour maximiser les chances de sortie de crise, une Commission interne a été créée au sein du Bureau pour trouver des solutions. Le Conseil des sages du HCIM, jusque-là peu impliqué, a également été mobilisé pour contribuer aux démarches.

Nouvelles dates ?

Pour l’instant, aucune nouvelle date n’a été annoncée pour la tenue du 4ème Congrès ordinaire. Les sources internes que nous avons contactées s’accordent sur la nécessité de trouver un compromis avant de fixer un calendrier. D’ailleurs, dans l’histoire du HCIM, comme le rappelle Mohamed Kimbiri, presque tous les mandats ont été prorogés d’une année supplémentaire.

« Ce ne sera pas une exception si le mandat du Président sortant s’étend à une année supplémentaire. Cela est déjà arrivé plusieurs fois au HCIM », glisse-t-il.

Mais s’achemine-t-on vers une nouvelle prorogation ? « Nous ne pouvons pas nous permettre de rester dans l’impasse. Une solution sera trouvée prochainement », conclut Habib Kane.

Mohamed Kenouvi