La démission collective, le 17 janvier 2026, de l’ensemble du Comité exécutif de la Fédération malienne de football (FEMAFOOT) marque l’aboutissement d’une longue crise de gouvernance, entamée dès l’élection de Mamoutou Touré en 2019. Désormais, l’avenir du football malien se joue sous le regard attentif de la FIFA, appelée à arbitrer une sortie de crise décisive.
Tout s’est accéléré à la suite de la Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2025. Le 9 janvier 2026, les Aigles du Mali quittent la compétition après une défaite face au Sénégal, concluant un parcours sans la moindre victoire en cinq matchs. Une élimination douloureuse qui agit comme le révélateur d’un malaise plus profond.
Le lendemain, le message officiel de soutien publié par le Comité exécutif de la FEMAFOOT provoque l’effet inverse de celui escompté. Sur les réseaux sociaux et dans l’opinion sportive, les supporters dénoncent une gouvernance déconnectée, un manque d’autocritique et l’absence de vision. Les appels à la dissolution du Comité exécutif se multiplient.
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Une hémorragie institutionnelle sans précédent
Sous la pression conjuguée de l’opinion publique et des tensions internes, une première vague de démissions intervient le mardi 13 janvier 2026. Dix membres influents du Comité exécutif, responsables de commissions stratégiques, quittent officiellement leurs fonctions pour « convenances personnelles ».
Le 15 janvier, la crise prend une tournure judiciaire. Le Secrétaire général de la FEMAFOOT, Sidy Bekaye Magassa, est interpellé puis libéré dans le cadre d’enquêtes portant sur la légalité de sa nomination et sur des accusations de diffamation et de falsification de documents.
Selon plusieurs sources proches du dossier, il aurait tenté d’appliquer l’article 38.9 des statuts afin de pourvoir les postes vacants du Comité exécutif, une initiative jugée illégale par de nombreux acteurs du football national. Ses déclarations faisant état de pressions des autorités sur les membres démissionnaires, transmises à la FIFA, aggravent davantage la situation.
Face à l’impasse institutionnelle et à la perte totale de crédibilité, les neuf membres restants du Comité exécutif, y compris le Président Mamoutou Touré et ses Vice-présidents, annoncent à leur tour leur démission le 17 janvier. La FEMAFOOT se retrouve alors sans aucun organe exécutif en fonction.
Une crise enracinée depuis plusieurs années
L’implosion actuelle de la FEMAFOOT est l’aboutissement d’un long cycle de tensions entamé dès l’élection de Mamoutou Touré à la tête de l’instance, le 29 août 2019. Dès ses premiers mois de mandat, sa gouvernance est contestée par plusieurs acteurs du football national.
Recours juridiques, conflits entre ligues, défiance de certains clubs, relations tendues avec les autorités sportives : la fédération devient un champ de bataille permanent. L’arrestation de Mamoutou Touré, en août 2023, dans une affaire de détournement de fonds, puis sa réélection controversée alors qu’il est en détention, accentuent la fracture.
La révision des statuts, en mars 2025, dans un climat très contesté, est par ailleurs perçue par de nombreux acteurs comme un outil de verrouillage du système, limitant l’accès à la gouvernance à des cercles restreints.
Comme le souligne le consultant sportif Sidi Yaya Koné, la crise actuelle dépasse largement les personnes. Elle révèle un système figé depuis plusieurs décennies, dominé par les mêmes associations, les mêmes équilibres électoraux et les mêmes pratiques. Les élections fédérales se jouent entre cercles restreints, sans réel renouvellement ni ouverture.
Ali Kaba Sacko, ancien membre du staff des Aigles, abonde dans le même sens. Pour lui, la démission du Comité exécutif de la FEMAFOOT « ne doit pas être analysée comme une simple crise de dirigeants ni comme une conséquence mécanique de l’échec à la CAN. Elle est la conséquence logique d’un système mal construit depuis des années ».
Il pointe également un déséquilibre du corps électoral, où des structures peu actives sportivement disposent d’un poids décisif lors des scrutins, au détriment des clubs et acteurs réellement engagés sur le terrain. Cette configuration, estime-t-il, fausse la démocratie interne et éloigne les décisions de la réalité du football malien.
Cette lecture est partagée par d’autres observateurs, qui estiment que le football malien fonctionne depuis 30 à 40 ans sur les mêmes équilibres. Les mêmes associations, les mêmes réseaux et les mêmes pratiques dominent la gouvernance, empêchant tout renouvellement réel.
Un vide statutaire qui appelle une réponse exceptionnelle
Selon Sidi Yaya Koné, la situation est juridiquement claire : sans Comité exécutif, la FEMAFOOT ne dispose plus d’un organe légitime pour gérer les affaires courantes, convoquer une Assemblée générale ou organiser une élection crédible. Les mécanismes internes sont épuisés.
« Selon les statuts de la FIFA, auxquels la FEMAFOOT a adhéré, chaque fédération membre doit disposer d’organes élus, stables et légitimes. Lorsque ces conditions ne sont plus réunies, la FIFA prévoit un dispositif exceptionnel : la mise en place d’un Comité de normalisation (CONOR) », affirme le consultant.
À l’en croire, loin d’être une sanction ou une humiliation, ce mécanisme a déjà été utilisé dans plusieurs pays confrontés à des crises similaires, avec pour objectif clair de rétablir l’ordre statutaire, de réviser les textes si nécessaire et d’organiser des élections libres et transparentes. Cela avait d’ailleurs déjà été le cas au Mali en 2018, après une longue crise qui avait secoué la FEMAFOOT.
Pour sa part, Moustaph Maiga, Président de la ligue de football de Ségou, explique également que la balle est désormais dans le camp de la FIFA, qui a le choix entre deux options principales. La première consisterait à demander au Secrétaire général de convoquer une Assemblée générale extraordinaire élective dans un délai de 90 jours, conformément aux textes antérieurs. Une option juridiquement délicate, dans un climat de défiance et avec des statuts contestés.
La seconde, plus probable au regard du vide institutionnel actuel, serait la mise en place d’un Comité de normalisation. Celui-ci aurait pour mission de gérer la fédération sur une période transitoire, de revoir les statuts de manière inclusive et d’organiser un scrutin crédible, car, estiment plusieurs observateurs, un simple changement de dirigeants sans réforme structurelle reviendrait à reproduire mécaniquement les crises passées.
Au-delà de la crise, l’enjeu d’une refondation
Pour de nombreux observateurs du football malien, dont Ali Kaba Sacko et le journaliste sportif Boun Afane Doumbia, la crise qui secoue aujourd’hui la FEMAFOOT ne peut être traitée comme une simple parenthèse institutionnelle. Elle constitue au contraire un moment charnière qui impose une remise en question profonde des fondements mêmes de la gouvernance du football national. Tous les deux estiment que l’heure n’est plus aux solutions de circonstance ni aux changements cosmétiques, mais à une refondation structurelle capable de rompre durablement avec les dérives du passé.
Selon eux, cette réforme ne saurait être importée ou dictée de l’extérieur. Le football malien possède ses spécificités, ses contraintes et ses dynamiques propres, qu’il s’agisse du fonctionnement des clubs, de l’état des infrastructures, des réalités économiques ou de la culture sportive locale. Copier mécaniquement des modèles étrangers, sans adaptation au contexte national, a souvent produit des réformes de façade, inefficaces sur le long terme. Toute transformation crédible doit donc être pensée à partir du terrain, en intégrant les attentes des clubs, des ligues, des acteurs techniques et des supporters.
Pour autant, cette exigence d’ancrage local ne signifie pas un affranchissement des règles internationales. Ali Kaba Sacko et Boun Afane Doumbia soulignent que le respect strict des textes de la FIFA constitue un socle indispensable pour garantir la stabilité institutionnelle. Ces normes ne sont pas perçues comme une contrainte, mais comme un cadre de protection contre l’arbitraire, les conflits d’intérêts et les crises à répétition qui ont fragilisé la FEMAFOOT au fil des années. L’enjeu est donc de trouver un équilibre subtil entre souveraineté sportive nationale et crédibilité internationale.
Concrètement, cette refondation devrait s’accompagner d’un assainissement complet de l’administration du football. Les deux analystes plaident pour une remise à plat du fonctionnement du Secrétariat général, souvent cité comme maillon faible de la gouvernance, ainsi que pour la réorganisation des commissions électorales et juridictionnelles, dont la légitimité est aujourd’hui largement contestée. La mise en place d’organes véritablement indépendants apparaît comme une condition essentielle pour restaurer la confiance et garantir la transparence des processus décisionnels.
Ils appellent également à une relecture approfondie des statuts révisés en mars 2025, afin d’en corriger les dispositions jugées ambiguës ou exclusives. Le corps électoral, souvent critiqué pour son déséquilibre, devrait être réexaminé afin de mieux refléter la réalité du football malien et de redonner une voix prépondérante aux structures réellement actives. Dans le même esprit, la gouvernance de certaines ligues et districts mis en place sous l’ancienne direction mérite d’être revue pour éviter toute reproduction des logiques de verrouillage.
Enfin, au-delà des textes et des structures, Ali Kaba Sacko et Boun Afane Doumbia insistent sur la nécessité d’une rupture éthique. La sortie durable de crise passe par l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, sélectionnés sur la base de la compétence, de l’intégrité et d’un véritable projet de développement. Sans ce renouvellement moral et institutionnel, préviennent-ils, le football malien risque de retomber rapidement dans les mêmes travers, au détriment de sa crédibilité et de son immense potentiel sportif.
Mohamed Kenouvi




