Sécurité : 2025, des succès militaires sans soulagement civil

En 2025, la situation sécuritaire a continué de structurer l’ensemble des dynamiques politiques, sociales et humanitaires, avec un impact direct…

En 2025, la situation sécuritaire a continué de structurer l’ensemble des dynamiques politiques, sociales et humanitaires, avec un impact direct sur les civils et l’action publique. À l’heure où 2026 est placée sous le signe de la consolidation, du bien-être et du progrès, le bilan de l’année écoulée pose des questions décisives sur les choix opérés et les perspectives réelles de stabilisation.

L’année 2025 aura confirmé que, malgré une présence militaire plus affirmée sur plusieurs théâtres, l’insécurité reste une réalité quotidienne pour une large partie de la population. Des opérations ont été menées, des positions ont été reprises et certains groupes armés ont subi des pertes. Dans le même temps, les attaques contre les civils, les restrictions de circulation et les perturbations économiques liées à l’insécurité ont continué de peser sur la vie sociale et productive.

Pour l’analyste Yacouba Sogoré, 2025 marque une période charnière de la crise sécuritaire malienne. Il la décrit comme une « phase aiguë » au cours de laquelle la pression atteint son maximum sur les plans sécuritaire, économique et social, après plus d’une décennie de conflit.

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Une insécurité diffuse malgré l’effort militaire

Entre janvier et octobre 2025, au moins 326 attaques visant des civils ont été recensées, faisant près de 480 victimes. Ces violences n’ont pas été confinées aux zones historiquement les plus touchées. Elles ont également concerné des régions jusque-là perçues comme périphériques, confirmant une extension géographique de l’insécurité et une pression continue sur les communautés locales.

Cette extension géographique n’a toutefois pas débouché sur une perte durable de contrôle des centres urbains. Yacouba Sogoré souligne qu’en dépit des attaques enregistrées au sud et à l’ouest du pays, aucune ville majeure ou moyenne n’a été durablement occupée par les groupes armés, évoquant des actions à portée essentiellement symbolique ou médiatique.

Pour le chercheur Alassane Maïga, l’année 2025 confirme un déplacement du foyer de la crise vers le sud du pays, notamment dans les régions de Sikasso et de Kayes. Il rappelle que des signaux faibles étaient observables depuis 2021 dans plusieurs localités, avant de se matérialiser par des attaques directes, des pressions économiques, l’embargo sur l’approvisionnement en hydrocarbures et des attaques ciblant des infrastructures industrielles.

Civils en première ligne et crise humanitaire durable

Cette situation s’est accompagnée d’une crise humanitaire d’ampleur nationale. En 2025, environ 6,4 millions de personnes ont été identifiées comme ayant besoin d’une aide humanitaire, dont près de 3,5 millions d’enfants. Les déplacements forcés restent un indicateur central, dans la mesure où plus de 402 000 personnes vivent en situation de déplacement interne, tandis qu’environ 847 000 relèvent du mandat du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, déplacés internes, réfugiés, retournés et apatrides.

Au-delà des violences directes, les conditions de vie des civils ont été fortement affectées par les entraves à l’accès humanitaire. Les incidents liés à l’accès des acteurs humanitaires aux populations ont augmenté de plus de 60% en un an, limitant la capacité d’intervention dans plusieurs zones. À partir de septembre 2025, les attaques répétées contre les axes logistiques, notamment les convois de carburant, ont aggravé les pénuries, provoquant une hausse des prix et affectant le fonctionnement des services essentiels.

Pour le Directeur du Think Tank « Timbuktu Institute » Bakary Sambe, l’année 2025 marque un tournant dans la stratégie du JNIM, passé d’une logique de conquête territoriale à une véritable « guerre économique ». Le groupe privilégie désormais les blocus, les attaques contre les axes routiers, les convois de carburant et les infrastructures productives, avec l’objectif d’asphyxier les économies et d’isoler les capitales plutôt que de les prendre militairement.

Selon l’analyste, le ciblage des infrastructures répond à une triple logique : provoquer des pénuries immédiates, fragiliser la légitimité de l’État et générer des ressources propres à travers la taxation illégale, les enlèvements et les économies criminelles. Cette stratégie vise à transformer la pression sécuritaire en pression sociale et politique sur les populations.

Yacouba Sogoré, quant à lui, estime que le blocus imposé à partir de l’été 2025 – d’abord sur certaines villes, puis sur l’approvisionnement national en carburant – constituait une stratégie visant à exercer une pression directe sur les civils et à provoquer une instabilité politique. Il estime toutefois que cette stratégie n’a pas atteint son objectif, la mobilisation sociale ayant plutôt renforcé le soutien aux forces de défense et aux autorités.

Cette dégradation se traduit aussi par une fragilisation intense des mécanismes de protection et des parcours éducatifs. Selon les analyses du Cluster Protection couvrant le premier semestre 2025, les violations affectant les civils, en particulier les enfants, ont progressé dans plusieurs régions, exposant davantage les populations aux violences, aux déplacements forcés et aux abus. Dans le secteur de l’Éducation, l’insécurité a conduit à la fermeture de plus de 2 100 écoles, privant des centaines de milliers d’enfants d’un accès régulier à l’enseignement. Les capacités de réponse du Cluster Éducation sont restées limitées, ne couvrant qu’une part restreinte des besoins identifiés.

Pour Alassane Maïga, cette exposition accrue des civils s’explique aussi par la place prise par certaines milices d’autodéfense dans les dynamiques locales de sécurité. Lorsque leur action n’est pas strictement encadrée, elle peut entraîner des représailles ciblant directement les communautés dont elles sont issues. Il souligne la nécessité de maintenir une séparation claire entre opérations militaires et initiatives civiles, et de renforcer la coordination civilo-militaire, notamment à travers des dispositifs de police de proximité.

Cette crise humanitaire s’est en outre déroulée dans un contexte de sous-financement marqué. Pour 2025, le Plan de réponse humanitaire élaboré par les Nations unies pour le Mali évaluait les besoins à 771,3 millions de dollars afin d’assister 4,7 millions de personnes. Au 12 janvier 2026, seuls 157,1 millions de dollars avaient été mobilisés dans le cadre de ce plan, soit un taux de couverture de 20,4%. En incluant les financements humanitaires hors plan, le total rapporté atteint 201,4 millions de dollars, un niveau qui reste largement insuffisant au regard de l’ampleur des besoins. Cette contrainte financière a pesé directement sur la capacité des acteurs humanitaires à maintenir leurs opérations, en particulier dans les zones les plus affectées par l’insécurité et les restrictions d’accès.

Réponses de l’État et limites persistantes

Face à cette situation, l’État a engagé des décisions concrètes au sommet de l’appareil militaire. En octobre 2025, un remaniement de la haute hiérarchie a conduit à la nomination du Général de brigade Toumani Koné comme Chef d’état-major de l’armée de Terre, tandis que le Général de brigade Sambou Minkoro Diakité a été désigné responsable du renseignement militaire. Dans le même mouvement, le Général Élisé Jean Dao, précédemment en poste à l’étranger, a été rappelé et nommé adjoint au Chef d’état-major général des Armées, dans l’objectif de renforcer la coordination au sommet du commandement.

Sur le plan opérationnel, le Général de brigade Famouké Camara a été chargé de la conduite de l’opération Fougakènè, déployée sur des zones identifiées comme prioritaires. Ces nominations et affectations ont permis une clarification de la chaîne de commandement, une conduite plus structurée des opérations sur certains théâtres et une pression plus soutenue sur plusieurs groupes armés, avec des effets localisés sur le contrôle de certaines zones et axes.

Outre ces réajustements du commandement, les forces armées maliennes ont été dotées de nouveaux équipements, présentés publiquement lors de cérémonies officielles, notamment au défilé du 22 septembre 2025. Le port de Conakry et l’axe logistique Conakry – Bamako ont constitué des voies majeures d’acheminement de matériels vers le Mali.

Parallèlement au volet militaire, les autorités ont engagé un mécanisme non armé à travers la mise en œuvre effective du programme de Désarmement, Démobilisation, Réinsertion et Intégration (DDR-I). Lancé en novembre 2025, ce programme prévoit la prise en charge de 3 000 ex-combattants, dont 2 000 destinés à l’intégration dans les forces armées et de sécurité et 1 000 orientés vers la réinsertion civile. Après des étapes dans plusieurs régions, les opérations DDR-I ont officiellement démarré à Tombouctou le 7 janvier 2026, marquant une avancée institutionnelle concrète dans la stratégie de stabilisation.

Ces actions traduisent des résultats réels sur les plans organisationnel, opérationnel et institutionnel. Elles n’ont toutefois pas encore entraîné une amélioration sensible de la situation des civils. Les attaques, les déplacements, les restrictions de circulation et l’insécurité économique demeurent à des niveaux élevés, soulignant l’écart entre les gains enregistrés sur le terrain militaire et l’impact attendu sur la vie quotidienne des populations.

Perspectives

Selon Alassane Maïga, les limites observées en 2025 tiennent moins à l’absence de moyens qu’à une gouvernance sécuritaire incomplète. Il estime que l’approche reste largement centrée sur l’action armée, au détriment d’une implication réelle des collectivités locales et des acteurs de terrain, pourtant essentiels à une stabilisation durable.

Pour Bakary Sambe, le conflit est entré dans une phase de maturité où ni une victoire militaire totale ni un triomphe jihadiste ne paraissent réalistes. Il estime que la lutte contre la radicalisation ne peut reposer uniquement sur la force et plaide pour un dialogue inter-Maliens inclusif, fondé sur la réconciliation, la gouvernance locale et la mobilisation des ressources sociales et religieuses du pays.

L’entrée dans l’année 2026 s’inscrit ainsi dans une équation complexe. Alors que le Président de la Transition a placé l’année sous le signe de la consolidation, du bien-être et du progrès, les faits observés en 2025 rappellent que la sécurité reste le principal déterminant de toute perspective de stabilisation durable. La capacité de l’État à transformer les avancées militaires et institutionnelles en protection effective des civils, en mobilité retrouvée et en accès aux services essentiels constituera l’un des principaux défis des mois à venir.

Massiré DIOP

 

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