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Justice/SYNABEF : Bras de fer enclenché

L’affaire défraye la chronique depuis deux semaines. Suite à une plainte d’EDM-SA après des constats d’irrégularités dans l’exécution des marchés…

L’affaire défraye la chronique depuis deux semaines. Suite à une plainte d’EDM-SA après des constats d’irrégularités dans l’exécution des marchés relatifs à la construction d’une mini centrale hydroélectrique de 7,5 MW à Djenné et à la mise en place des réseaux de distribution pour l’électrification de 22 villages, 6 personnes, dont 2 employés d’Ecobank Mali, ont été placées sous mandat de dépôt le 7 mars 2025. Face à ces arrestations, le Syndicat national des Assurances, banques, établissements financiers et commerces du Mali (SYNABEF) proteste.

Le 7 mars dernier, après 8 jours de garde à vue à la Brigade spécialisée du Pôle national économique et financier de Bamako, 6 personnes, dont 2 expatriés indiens et 2 banquiers travaillant pour Ecobank Mali, ainsi que le Coordonnateur du Projet de développement des mini centrales hydroélectriques (PDM-HYDRO) et 1 agent d’une société spécialisée en génie civil ont été mises sous les verrous. Elles ont d’abord été placées à la Maison centrale d’arrêt de Bamako, puis transférées 48 heures plus tard à la prison de Kénioroba, située à 70 km de la capitale.

Inculpées de « faux », « usage de faux », « blanchiment de capitaux » et « complicité », ces 6 personnes constituent une partie des 9 initialement entendues par la justice. Elles sont soupçonnées d’être impliquées dans une fraude financière de grande envergure ayant conduit au décaissement de plus de 5 milliards de francs CFA, à l’aide de fausses garanties bancaires, au profit de 2 sociétés indiennes attributaires des contrats de construction de la mini centrale hydroélectrique de Djenné et des réseaux de distribution pour l’électrification des 22 villages avoisinants.

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Malgré le paiement de cette avance, les travaux liés aux marchés attribués à deux sociétés indiennes – MECAMIDI HPP / PRIL pour la conception, la fourniture, le montage et l’installation de la mini centrale hydroélectrique de Djenné, pour un montant de 13 078 604 984 francs CFA, et le Groupement AEEPL – NEPL – SUNCITY pour la construction des réseaux de distribution afin d’électrifier les 22 villages avoisinants, pour un contrat de 2 738 190 744 francs CFA – n’ont guère progressé, dépassant largement les délais prévus.

Le SYNABEF soutient « ses » banquiers

Pour le SYNABEF, le placement sous mandat de dépôt des 2 travailleurs d’Ecobank Mali, dont le Chef des opérations, est injustifié. Le syndicat dénonce une détention abusive, affirmant que les agents d’Ecobank mis en cause n’ont enfreint aucune règle du fonctionnement du système bancaire. « Nos camarades ont agi conformément aux procédures bancaires et à la réglementation. Donc, en aucun cas, leur responsabilité ne peut être engagée », clame Hamadoun Bah, Secrétaire général du SYNABEF.

« Le délit qui leur est reproché est d’avoir rédigé et signé des courriers d’accompagnement des messages reçus pour le compte d’EDM-SA et d’avoir osé authentifier les messages SWIFT reçus. Il convient de noter qu’Ecobank n’a aucune connaissance du marché : les garanties ne sont pas domiciliées chez elle, encore moins les fonds », poursuit-il.

Le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), créé en 1973, est un réseau de messagerie sécurisé utilisé par les banques et les institutions financières du monde entier pour envoyer et recevoir des instructions de paiement internationales de manière rapide et fiable.

Pour protester contre l’arrestation de ses camarades, la Section des Banques du SYNABEF a d’abord suspendu les transferts de garanties concernant EDM-SA et toutes les autres structures publiques et parapubliques du pays, avant de tenir des sit-in devant toutes les banques du Mali du 10 au 12 mars dernier.

Les syndicalistes, qui exigent la libération de leurs camarades, ont annoncé le 16 mars un préavis de grève de 120 heures, reconductible à 120 heures, allant du 7 au 18 avril 2025 et englobant 14 autres points de revendication.

Vers un bras de fer ?

La détermination du SYNABEF à obtenir gain de cause dans sa lutte pour la libération des deux agents d’Ecobank Mali incriminés est grande. « Si ces problèmes ne sont pas réglés, nous préférons abandonner le syndicalisme. Nous sommes là pour défendre certains principes », assure Hamadoun Bah.

Qu’adviendra-t-il si après la grève annoncée les détenus ne sont pas libérés ? Jusqu’où est prêt à aller le SYNABEF pour se faire entendre ? Autant de questions qui, pour l’heure, restent sans réponse.

En juin 2024, le SYNABEF a réussi à faire libérer son Secrétaire général, qui avait été arrêté dans le cadre d’un conflit syndical interne. Ce qui avait ressemblé à un bras de fer entre les banquiers et les magistrats avait alors tourné à l’avantage des premiers. Pour obtenir la libération d’Hamadoun Bah, même l’UNTM (Union nationale des travailleurs du Mali) s’était impliquée, activant des leviers au plus haut sommet de l’État.

Ce précédent assurera-t-il une nouvelle « victoire » du SYNABEF face aux juges du Pôle national économique et financier de Bamako ? « Les deux situations ne sont pas les mêmes. En 2024, Hamadoun Bah avait été arrêté suite à une plainte d’un autre syndicaliste, sur fond de rivalité interne. Sa libération avait été facilitée par le souci des autorités de préserver le climat social. Mais aujourd’hui, dans l’affaire des fausses garanties, la situation est bien plus grave », analyse un observateur qui a requis l’anonymat.

« À mon avis, la justice ira jusqu’au bout, quel que soit le temps qu’il faudra. Si les juges estiment que les deux banquiers incriminés doivent rester écroués pour les besoins de l’avancement de la procédure, la grève du SYNABEF n’y pourra rien », ajoute-t-il.

Il ressort d’ailleurs de nos échanges avec une source interne du bureau du SYNABEF que le syndicat, même après le dépôt de son préavis de grève, s’active toujours pour éviter d’en arriver à la cessation du travail. Selon notre interlocuteur, Hamadoun Bah fait tout pour éviter la grève annoncée et des négociations non officielles sont en cours à différents niveaux pour aboutir à une solution satisfaisante avant les dates prévues pour la grève.

Une affaire complexe

Financé par la Banque africaine de développement (BAD), le projet de construction de la mini centrale de Djenné et de ses réseaux de distribution pour l’électrification de 22 villages avoisinants a débuté en 2020 et a suivi toutes les étapes normales de passation des marchés.

Mais, en octobre 2024, des révélations de fraudes financières initiées par les deux groupements attributaires des contrats, MECAMIDI HPP / PRIL et Groupement AEEPL – NEPL – SUNCITY ont conduit EDM-SA à porter l’affaire en justice. Dans sa lettre de retrait de ses fonctions du projet, l’experte en suivi-évaluation, Mme  Ramatoulaye Kanakomo, a accusé les deux sociétés indiennes d’avoir produit de « fausses garanties d’avance de démarrage et de bonne exécution », toutes émises par une fausse banque du nom d’Acumen Bank LTD Londres.

Selon nos investigations, l’attribution de ce marché au groupement MECAMIDI HPP / PRIL avait fait l’objet de contestation. Le 17 février 2021, le groupement d’entreprises GCA / GUGLER / CONSTRONIC, également soumissionnaire de l’appel d’offres, avait saisi l’autorité contractante d’un recours gracieux pour ne pas avoir été attributaire de ce marché, alors que les résultats de l’évaluation avaient retenu que son offre avait été acceptée.

Un recours, resté sans suite, qui a conduit le groupement à saisir le Comité de règlement des différends (CRD) de l’Autorité de régulation des marchés publics et des délégations de service public. Le CRD avait déclaré le recours irrecevable pour « prématurité » et s’était abstenu de se prononcer sur le fond, ordonnant la poursuite de la procédure de passation du marché mis en cause.

Mohamed Kenouvi