L’expert indépendant des Nations unies sur les droits humains au Mali, Eduardo Gonzalez, a présenté son rapport au Conseil des droits de l’Homme à Genève les mercredi 25 et jeudi 26 mars 2026, en soulignant que la sortie de crise ne pouvait reposer uniquement sur une réponse militaire. Les autorités maliennes contestent la méthodologie du document, rejettent plusieurs conclusions et défendent l’action de l’État ainsi que celle des forces de sécurité.
Le rapport a-t-il été officiellement présenté aux autorités maliennes. Quelle a été leur réaction face à son contenu, en particulier concernant les critiques émises à l’égard de la gestion des droits humains dans le pays ?
Le rapport que j’ai présenté au Conseil des droits de l’Homme est le fruit d’une enquête minutieuse au cours de laquelle j’ai sollicité à plusieurs reprises la collaboration des autorités maliennes. En effet, le 24 septembre 2025, j’ai adressé au gouvernement une lettre accompagnée d’un questionnaire détaillé afin de recueillir son point de vue sur la situation des droits de l’Homme dans le pays, mais je n’ai reçu aucune réponse. De même, le projet de mon rapport a été remis au gouvernement le 18 décembre 2025 afin de recueillir ses observations et suggestions, mais là encore je n’ai reçu aucune réponse. Ce n’est que le 27 janvier 2026, alors que le texte avait déjà été remis pour traduction, que j’ai reçu un document de réponse que j’ai remercié le gouvernement d’avoir fourni et que j’ai publié en annexe du rapport.
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Le gouvernement malien répond de trois manières : premièrement, il critique la méthodologie du rapport en affirmant qu’elle repose sur des informations non confirmées. Deuxièmement, il nie les faits en indiquant, entre autres, que le gouvernement n’a pas adopté de mesures liberticides, que les forces armées n’attaquent pas de cibles civiles, qu’il n’y a jamais eu de présence du groupe « Wagner » au Mali, que de nombreux procès sont menés contre les violations des droits de l’Homme et que le rapport exagère la gravité de la situation. Troisièmement, le gouvernement critique personnellement le titulaire du mandat, m’attribuant le désir de rester en fonction, un manque d’impartialité et une incapacité à proposer des solutions.
Quel genre de dialogue peut-il y avoir pour garantir que la justice puisse pleinement accomplir son travail, malgré les tensions actuelles ? Pensez-vous qu’un dialogue direct avec les autorités maliennes est envisageable dans un avenir proche, compte tenu des défis politiques actuels ? Est-ce que le fil du dialogue entre les Nations Unies et les autorités maliennes reste ouvert, même après le rejet de certains points critiques de ce rapport ?
En tant qu’expert indépendant nommé par le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, je suis témoin de l’espoir que les différents pays placent dans un dialogue constructif avec les autorités maliennes. Ce dialogue est possible et nécessaire. Il existe, bien sûr, des domaines où nos analyses et nos positions divergent, mais j’ose dire que la plupart des questions font l’objet d’un consensus : le rejet des actions des groupes terroristes tels que le JNIM et l’État islamique de la province du Sahel; la nécessité d’une paix durable, qui implique des actions à tous les niveaux, et pas seulement sur le plan militaire ; la nécessité d’élections crédibles, participatives et équitables ; le respect absolu de la souveraineté du Mali et de la souveraineté de son peuple à décider de son destin.
De manière plus concrète, de quoi parle précisément ce rapport ? Quelles sont les principales conclusions en termes de violations des droits humains et de manquements observés ?
Le rapport présente une analyse contextuelle du pays, passant en revue la situation politique, sécuritaire et l’état de la lutte contre l’impunité. Il salue comme une avancée positive à tous ces égards l’adoption de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation, mais constate une détérioration générale de la situation due à des mesures telles que la dissolution des partis politiques et la prolongation du mandat des autorités en place sans élections ; l’extension géographique et l’ampleur des actes commis par les groupes terroristes ; ainsi que l’absence de progrès dans les enquêtes judiciaires sur les violations des droits de l’Homme et l’aggravation de cette situation suite à la dénonciation du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
Le rapport analyse en détail les violations classées selon le type de droits concernés : droits civils et politiques, situation des femmes, situation des enfants, situation des réfugiés et des personnes déplacées et droits économiques, sociaux et culturels. Il s’agit de la section la plus longue du rapport, qui recense de nombreuses violations commises tant par les groupes terroristes que par les forces de l’État et leurs alliés.
Le rapport souligne que la solution à cette crise multidimensionnelle ne peut être exclusivement ni principalement militaire, mais qu’elle nécessite la création d’un climat d’ouverture politique et l’élargissement de l’espace civique, afin que toutes les voix de la société malienne puissent, en toute liberté, proposer des voies vers la paix. De même, le rapport propose que la lutte contre le terrorisme soit menée dans le strict respect des droits humains. Il propose notamment que les forces de sécurité mettent en place des protocoles pour protéger la population civile des risques liés aux nouvelles technologies militaires, telles que les drones, et que des mécanismes soient mis en place pour la réparation des victimes civiles du conflit.
Le rapport souligne que la justice transitionnelle est un instrument de consolidation de la paix; que le rapport de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation, remis au gouvernement en décembre 2022, soit publié dans son intégralité, car il constitue une contribution précieuse au dialogue national et à la paix ; que l’Agence pour la gestion de la réparation des victimes, créée en 2023, commence à indemniser efficacement les victimes et que l’on mette fin à l’impunité au sein du système judiciaire malien en publiant de manière transparente toutes les enquêtes menées et en fournissant des informations sur leurs résultats et la participation des victimes. Le rapport exige de tous les acteurs armés non étatiques qu’ils mettent fin à toutes les pratiques qui violent le droit international humanitaire, telles que les enlèvements, les barrages routiers, les assassinats de civils et de soldats hors combat. Le rapport recommande en outre que la communauté internationale, dans le strict respect de la souveraineté du Mali, favorise la coordination et le dialogue entre l’Alliance des États du Sahel, l’Union africaine et la CEDEAO. Enfin, le rapport recommande que si la justice malienne ne parvient pas à faire progresser la lutte contre l’impunité celle-ci soit renforcée par le biais de la Cour pénale internationale et de la justice universelle.
Pouvez-vous nous expliquer comment les enquêtes ont été menées sur le terrain pour garantir la transparence de la démarche et la rigueur des données recueillies ? Quelles ont été les sources principales utilisées dans le rapport ?
Conformément au Code de conduite pour les titulaires de mandat au titre des procédures spéciales du Conseil des droits de l’Homme, le présent rapport est rédigé sur la base d’informations objectives et fiables émanant de sources pertinentes crédibles, qu’il a dûment vérifiées par recoupements, dans toute la mesure possible.
Conformément aux normes internationales et à la pratique en la matière, l’Expert indépendant a utilisé la norme des « motifs raisonnables de croire » pour fonder son rapport sur des informations fiables, crédibles et concordantes, sur la base desquelles une personne raisonnable et prudente aurait des motifs de croire qu’un incident ou comportement s’est produit.Le présent rapport n’inclut pas les allégations jugées peu crédibles ou des incidents non confirmés.
En outre, le Code de conduite susmentionné souligne également que les rapports rédigés par les titulaires de mandat au titre des procédures spéciales ont un caractère non judiciaire.
Ainsi, conformément aux normes internationales et à la pratique en la matière, en ma qualité d’Expert indépendant, je ne suis pas tenu d’établir la culpabilité et n’adopte donc pas, contrairement aux tribunaux, le niveau de preuve « hors de tout doute raisonnable » applicable en matière pénale.
Comment les autres acteurs internationaux ont-ils réagi à ce rapport et y a-t-il des initiatives de soutien à la mise en œuvre des recommandations qui en découlent ?
De nombreux pays de toutes les régions ont pris la parole lors du dialogue interactif du 25 mars au cours duquel le rapport a été présenté. Un large consensus s’est dégagé autour du respect de la souveraineté du Mali et de la salutation des avancées positives telles que l’adoption de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation. La position de l’Union africaine, exprimée par plusieurs pays, s’est montrée particulièrement favorable à la Charte nationale et a soutenu les efforts du gouvernement. Dans le même temps, plusieurs pays, dont ceux de l’Union européenne (notamment la Belgique et l’Espagne), ainsi que d’autres comme l’Égypte, la Colombie et le Pérou, ont demandé au gouvernement de renforcer sa coopération avec mon mandat. De nombreuses délégations ont demandé comment renforcer la protection des civils, en particulier des enfants, et d’autres ont exprimé leur inquiétude face au phénomène de la violence sexuelle liée au conflit.
De nombreuses ONG internationales ont pris part au dialogue, exprimant leur inquiétude face à la détérioration de la situation au Mali. Certaines ont fait part de leurs préoccupations concernant la fermeture de plus de 20% des écoles du pays, qui affecte les enfants. D’autres ont dénoncé les arrestations et les poursuites arbitraires de journalistes et d’opposants et, dans certains cas, les disparitions forcées.
Dans quelle mesure la société civile malienne, ainsi que les victimes des violations des droits humains, ont-elles été impliquées dans le processus de collecte d’informations et d’élaboration de ce rapport ?
Toutes les informations sur lesquelles s’appuie ce rapport proviennent de sources dignes de confiance, issues de tous les secteurs sociaux du pays. Il convient de noter qu’au cours de l’année, j’ai rédigé, en collaboration avec d’autres experts des Nations Unies, de nombreuses lettres adressées au gouvernement pour demander des informations sur certains faits marquants, tels que des allégations de massacres de civils, de disparitions forcées et de détentions arbitraires. Ces allégations ne peuvent être présentées qu’avec le consentement des victimes.
Selon vous, comment l’État de droit peut-il être rétabli dans un contexte aussi complexe, où des groupes armés continuent de menacer la stabilité du pays ? Existe-t-il des pistes de réconciliation qui pourraient être explorées au sein des institutions judiciaires maliennes ?
Le rétablissement de l’État de droit exige que les autorités maliennes tiennent dès que possible leur promesse de mettre fin à la transition par le biais d’un processus électoral pacifique et inclusif. Cela nécessite de sortir au plus vite du vide juridique engendré par la dissolution des partis politiques. De même, le rétablissement de l’État de droit passe par la restauration de l’espace civique, car il n’est pas possible pour les autorités de fonctionner en toute indépendance et transparence si elles ne sont pas soumises au regard de l’opinion publique.
La réconciliation nationale est une nécessité et une possibilité. Le Mali avait déjà entamé un processus de réconciliation à partir du processus d’Alger, qui a été dénoncé par les autorités. Ce processus comprenait différentes initiatives visant à concilier justice et réconciliation, à travers la vérité, le pardon et la réparation. C’est pourquoi la Commission Vérité, Justice et Réconciliation a été créée, suivie de l’Agence pour la gestion de la réparation des victimes et du Centre pour la paix et l’unité. Mais il faut que ces initiatives ne restent pas au niveau bureaucratique, qu’elles mobilisent la population. La Commission Vérité, par exemple, a reçu plus de 30 000 témoignages de victimes qui, malgré la situation sécuritaire, sont venues raconter leurs expériences, faisant ainsi un geste généreux de confiance envers l’État malien. L’Agence pour la gestion de la réparation des victimes et le Centre pour la paix doivent également aller à la rencontre de la population et créer des espaces de dialogue communautaire afin d’apaiser les esprits et de renforcer les droits des victimes.
Quel rôle la communauté internationale peut-elle jouer pour soutenir les autorités maliennes dans la restauration de l’État de droit, tout en respectant la souveraineté nationale du pays ?
La communauté internationale doit dialoguer avec l’État malien dans le plus grand respect de sa souveraineté, sans arrogance ni hautaineté. Le dialogue doit progresser au rythme de la confiance, sans précipitation ni retard. Il existe différents domaines dans lesquels le dialogue technique peut contribuer à l’échange d’expériences internationales, notamment en s’appuyant sur l’expérience d’autres pays du Sud qui ont connu des situations similaires. Je pense par exemple à l’expérience de la Colombie, qui combine la justice pénale avec des éléments réparateurs de pardon. Je pense à l’expérience de l’Afrique du Sud, qui a réalisé d’énormes progrès dans les technologies de recherche des personnes disparues. Je pense au Maroc, qui travaille depuis des décennies à la réparation des victimes et des populations touchées par des violations des droits humains. La liste est longue et le Mali pourrait compter sur la meilleure volonté du Sud global.
Quels seraient, selon vous, les premiers pas concrets que le gouvernement malien pourrait entreprendre pour améliorer la situation des droits humains et restaurer la confiance dans les institutions ?
Je pense que le gouvernement opérerait un revirement radical en annonçant la relance du processus politique visant à mettre fin à la transition. La libération des prisonniers d’opinion et la clarification du sort des personnes disparues constitueraient des mesures très positives qui entraîneraient une reprise immédiate du dialogue national avec toutes les voix du pays. De même, entamer les réparations en faveur des victimes en toute transparence et mener un dialogue national sur la base de la Charte pour la paix et la réconciliation et du rapport de la Commission Vérité créeraient des conditions de confiance accrues. Le gouvernement devrait également annoncer des mesures concrètes pour prévenir les abus contre les populations civiles dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et mener des enquêtes aboutissant à des résultats concrets sur tous les crimes commis contre des civils et des personnes hors des combats.




