Transition : quel bilan 3 ans après la « rectification » ?

Le 7 juin 2021, le Colonel Assimi Goïta était investi Président de la Transition, après avoir mis deux semaines plus tôt, le 25 mai 2021, « hors de leurs prérogatives » le Colonel-major à la retraite Bah N’Daw et Moctar Ouane, alors respectivement Président et Premier ministre de la Transition. 3 ans plus tard, le nouvel attelage Goïta – Maïga a réalisé des avancées notables, non sans quelques points négatifs. Alors que la période transitoire devrait encore s’étendre sur plusieurs mois, retour sur le bilan de la rectification et les perspectives futures.

L’an III de la Transition s’amorce sur les prémices d’une éventuelle rupture entre les alliés stratégiques depuis la rectification de mai 2021 : les militaires de l’ex CNSP et le M5-RFP. Cela pourrait constituer un tournant majeur dans la nouvelle année qu’elle entame. La tendance de ce mouvement proche du Premier ministre a publié le 24 mai dernier un mémorandum assez critique sur la gestion des militaires durant les 12 derniers mois. Le signataire du mémorandum, Boubacar Karamoko Traoré, Président par intérim du M5 tendance Choguel a été interpellé quelques jours plus tard dans les locaux de la Primature. Il a été placé sous mandat de dépôt le 28 mai pour outrage à magistrat, atteinte au crédit de l’État et diffusion de propos mensongers attribués à des tiers. Son jugement est prévu pour le 1er juillet. Cette arrestation, la deuxième d’un très proche du Premier ministre après Abdel Kader Maïga, ainsi que « l’assentiment » donné à une tendance du M5 dirigée par l’Imam Oumarou Diarra et Mountaga Tall, illustre les tensions entre les militaires et le Premier ministre. Dans le mémorandum, il est dénoncé une rupture du pacte le 1er juillet 2023, lors du remaniement ministériel qui a débarqué les ministres du M5-RFP du gouvernement « sans consultation ni proposition de Dr. Choguel K. Maïga, en sa double qualité de Premier ministre et de Président du M5-RFP ».

Pour le politologue Dr. Bréhima Mamadou Koné, une éventuelle rupture entre le M5 et les militaires n’aurait aucune conséquence pour la suite de la Transition parce que « le M5 a été surestimé, en réalité, aujourd’hui c’est une coquille vide, sans contenu ».

Si la 3ème année de la rectification s’ouvre sur cette détérioration apparente des relations entre la branche du M5-RFP fidèle au Premier ministre et les autorités militaires de la Transition, elle aura été, tout comme les deux années précédentes, marquée par plusieurs évènements majeurs.

An III dans la continuité

Après avoir mis fin à l’opération Barkhane, tourné le dos à la France, après une série de brouilles diplomatiques entre les deux pays, et annoncé le retrait du Mali du G5 Sahel, les autorités de la Transition sont restées dans la dynamique de rupture enclenchée depuis le second coup de force de mai 2021.

Le 16 juin 2023, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale Abdoulaye Diop demande devant le Conseil de sécurité des Nations Unies le retrait sans délai de la MINUSMA, accusant la mission onusienne d’être devenue une partie du problème malien en alimentant les tensions communautaires exacerbées par des allégations d’une extrême gravité et arguant que la MINUMSA n’avait pas atteint son objectif fondamental. Cette demande sera approuvée deux semaines plus tard par le Conseil de sécurité, qui décidera le 30 juin 2023 de mettre fin au mandat de la mission onusienne après 10 ans de présence dans le pays. Ce retrait de la MINUSMA est effectif depuis le 31 décembre 2023, mais la phase de liquidation est encore en cours.

Dans la foulée de ce départ des forces onusiennes, l’armée malienne reprend les différents camps de la Mission et entame une reconquête du territoire marquée par la reprise de la ville de Kidal, le 14 novembre 2023. Deux mois après, le 25 janvier 2024, le gouvernement de transition annonce la fin de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, signé en 2015 avec les groupes armés indépendantistes.

Le 16 Septembre 2023, le Burkina Faso, le Niger et le Mali signent la Charte du Liptako-Gourma, actant la création de l’Alliance des États du Sahel, avec pour objectif d’établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle entre les 3 pays, qui annonceront plus tard, le 28 janvier 2024, leur retrait de la CEDEAO.

Sur un autre plan, longtemps voulu mais toujours abandonné par la suite par les anciens Présidents, le passage à la 4ème république a été acté le 22 juillet 2023, avec la promulgation par le Président de la Transition de la nouvelle Constitution, largement plébiscitée lors du référendum du 18 juin 2023.

« Pour moi, le bilan positif de l’an III 3 de la transition se limite à la réussite de la récupération de Kidal. C’est une vraie victoire militaire et politique, un symbole fort et le couronnement d’une volonté politique clairement affichée. Mais en dehors de Kidal, pour le reste c’est un désespoir profond. La Transition navigue à vue, sans vision ni perspectives, et on avance en essayant de communiquer pour occulter les vrais sujets », estime Dr. Amidou Tidiani, enseignant-chercheur à l’Université Paris-13.

Bilan global mitigé

Pour les proches du Premier ministre, depuis la rectification de la trajectoire de la Transition, les résultats du changement pour la refondation du Mali sont « irréfutables, visibles et tangibles à tous les niveaux ».

 « C’est un bilan satisfaisant. Quand on prend les 5 axes principaux du Plan d’action gouvernemental approuvé par le CNT en août 2021, on se rend compte qu’il y a eu des avancées dans presque tous les axes. Il n’y a que sur l’axe de l’organisation des élections générales qu’on peut estimer d’une certaine manière que les autorités de la Transition n’ont pas réussi », argue un collaborateur du Premier ministre. Toutefois, lors de son dernier passage devant le CNT, en avril 2022, les membres de l’organe législatif de la Transition s’étaient montrés très critique à l’égard du Premier ministre. Il est de nouveau convoqué par le CNT à une date qui n’est pas encore connue.

Dr. Amidou Tidiani résume pour sa part ce bilan en quatre étapes : l’étape du tâtonnement, l’étape de la résistance, celle de la victoire militaire et ensuite les « déconvenues de la gestion politique et économique ». Pour lui, cette dernière étape jette un « gros point négatif » sur le bilan global de la Transition. « Les opposants se retrouvent malmenés. On essaye de faire taire toute forme d’opposition politique et toute idéologie contraire est opprimée. En plus, aujourd’hui, économiquement nous avons un État dont les finances publiques sont calamiteuses, privé de toute capacité d’investissement et qui a du mal à résoudre la crise énergétique qui secoue le pays », déplore l’universitaire. Le 10 avril dernier, les autorités de la Transition ont annoncé la suspension jusqu’à nouvel ordre des activités des partis politiques et des activités à caractère politique des associations.

Perspectives

Le Dialogue inter-Maliens pour la paix et la réconciliation nationale a recommandé une prolongation de 2 à 5 ans de la durée de la Transition et formulé plusieurs autres recommandations, dont certaines pourraient être prioritaires pour la suite de la Transition en fonction de la décision des plus hautes autorités.

L’organisation de l’élection présidentielle semble être reléguée au second plan et pour beaucoup la question sécuritaire doit continuer d’être prioritaire sous la Transition. « La priorité reste la sécurisation de l’ensemble du territoire national. Il faudra la poursuivre jusqu’à la stabilisation du pays, parce qu’il n’est pas facile de combattre le terrorisme, malgré les capacités opérationnelles renforcées de l’armée sur les théâtres d’opérations », souligne Dr. Bréhima Mamadou Koné.

« Après, il reviendra aux autorités de juger d’organiser ensuite des élections si les contextes sécuritaire et sociopolitique le permettent et si elles jugent être en capacité de mobiliser les ressources financières nécessaires », poursuit-il.

Au-delà de la question des élections, qui ne semble pas prioritaire, le Mali, le Burkina Faso ainsi que le Niger vont amorcer l’après CEDEAO à partir de janvier 2025. Un retrait de l’instance sous-régionale qui pourrait avoir un effet papillon sur les acquis entre les différents États et s’étendre à la question monétaire, le franc CFA étant très souvent pris pour cible.

Mais, pour Dr. Tidiani, si la Transition devait se poursuivre, il faudrait un « changement d’hommes ». « Quand on regarde aujourd’hui le gouvernement de Transition, on ne voit personne avec de véritables perspectives susceptibles de sortir le pays de la crise. Ce n’est pas tant le résultat des trois années passées qui pose problème, mais beaucoup plus l’absence de perspectives pour la suite », glisse l’enseignant-chercheur.