Données publiques : une infrastructure dédiée

Un centre de données certifié Tier III a été mis en service à Bamako pour l’hébergement des données publiques et des services numériques de l’État. L’infrastructure a été inaugurée en marge de la Semaine du Numérique, en présence des autorités maliennes et de représentants du Burkina Faso et du Niger.

 

Ce data center est destiné à accueillir les plateformes de l’administration électronique, les bases de données publiques et les systèmes d’information de l’État. Jusqu’à présent, une partie des données administratives maliennes était hébergée sur des infrastructures situées hors du territoire national, principalement en Europe et en Amérique du Nord, via des prestataires internationaux.

 

La certification Tier III garantit une disponibilité théorique de 99,982 %, correspondant à une indisponibilité maximale annuelle de 1 heure et 35 minutes. Ce niveau repose sur la redondance complète des systèmes critiques, incluant l’alimentation électrique, le refroidissement et les équipements réseau, permettant la continuité des services numériques publics.

 

Les autorités maliennes n’ont pas communiqué de chiffres officiels sur la capacité installée du centre de Bamako. À titre de comparaison documentée, le data center national public du Niger, conçu selon des standards équivalents, représente un investissement de 9 000 000 000 FCFA et dispose d’une capacité adaptée à l’hébergement des services numériques de l’État nigérien. Au Burkina Faso, deux data centers publics ont été réalisés pour un coût global de 15 000 000 000 FCFA, avec une capacité de stockage annoncée de 3 000 téraoctets.

 

La cérémonie a été présidée par le ministre de la Communication, de l’Économie numérique et de la Modernisation de l’administration, Alhamdou Ag Ilyène. Les autorités ont indiqué que l’infrastructure constitue un support pour la dématérialisation des procédures administratives et pour l’hébergement des services numériques de l’État.

 

Les données économiques disponibles pour des projets comparables en Afrique indiquent que le coût annuel d’exploitation d’un data center public certifié Tier III, incluant l’énergie, la maintenance et la sécurité, s’établit à environ 1 000 000 000 FCFA par an. Ce niveau de dépense est principalement lié aux besoins énergétiques continus et à la maintenance des équipements critiques.

 

La présence des ministres en charge du numérique du Burkina Faso et du Niger inscrit cette infrastructure dans la dynamique de la Confédération des États du Sahel.

 

Dans les pays disposant de centres de données publics certifiés, les premières migrations concernent les portails administratifs, les systèmes budgétaires et financiers et certaines bases de données d’état civil. Les volumes de données rapatriées atteignent plusieurs dizaines de téraoctets dès les premières phases d’exploitation.

 

À l’échelle continentale, l’Afrique concentre moins de 5 % de la capacité mondiale des centres de données, une part majoritairement localisée en Afrique du Sud, au Nigeria, au Kenya et en Égypte. Les centres certifiés Tier III restent rares dans l’espace sahélien.

 

Avec cette infrastructure, le Mali dispose désormais d’un outil conforme aux standards internationaux pour l’hébergement des données publiques.

 

L’évolution des volumes hébergés, le nombre de services migrés et l’exploitation effective du site permettront d’en mesurer l’impact dans l’organisation numérique de l’État et dans l’environnement régional.

 

La Russie précise ses priorités africaines et son appui aux pays du Sahel

Lors de sa conférence annuelle de bilan diplomatique tenue à Moscou récemment, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a exposé les grandes lignes de la politique africaine de la Russie pour l’année en cours, avec un accent particulier sur le Sahel.

Le chef de la diplomatie russe a confirmé la poursuite du redéploiement diplomatique de Moscou sur le continent. Cette dynamique repose sur l’ouverture progressive de nouvelles ambassades africaines, dans l’objectif de renforcer les relations politiques, économiques et institutionnelles avec les États partenaires.
Sergueï Lavrov a également annoncé la préparation du troisième sommet Russie–Afrique, prévu en 2026. Cette rencontre s’inscrit dans la continuité des sommets de Sotchi en 2019 et de Saint-Pétersbourg en 2023, qui avaient réuni dirigeants africains, institutions régionales et acteurs économiques autour de projets de coopération.
Évoquant l’Afrique de l’Ouest, le ministre russe a cité les pays membres de l’Alliance des États du Sahel, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Il a réaffirmé la position de Moscou en faveur du respect des choix souverains opérés par ces États dans leurs orientations politiques, sécuritaires et diplomatiques.
Selon les autorités russes, plusieurs accords-cadres ont déjà été conclus ou sont en cours de finalisation avec des partenaires sahéliens. Ces coopérations concernent principalement les domaines sécuritaire, économique, institutionnel et de formation, dans un contexte marqué par la reconfiguration des alliances régionales.
Sergueï Lavrov a par ailleurs souligné l’intérêt de la Russie pour les initiatives africaines de dialogue régional, estimant que la stabilité du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest repose sur des mécanismes portés par les États du continent eux-mêmes.
La conférence a enfin permis à Moscou de réaffirmer sa vision d’un partenariat fondé sur la non-ingérence et la coopération bilatérale, dans un contexte international marqué par une intensification de la concurrence diplomatique en Afrique.

Burkina Faso : l’AES précise son architecture institutionnelle par de nouveaux protocoles

Le Conseil des ministres du Burkina Faso a adopté, le 22 janvier 2026, quatre projets de loi autorisant la ratification de protocoles additionnels au traité portant création de la Confédération des États du Sahel. Ces textes, signés le 23 décembre 2025 à Bamako, visent à encadrer les mécanismes de fonctionnement de l’Alliance réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Les projets de loi concernent respectivement l’organisation des sessions confédérales des Parlements, la coordination en matière de défense et de sécurité, l’harmonisation de l’action diplomatique ainsi que la coordination des politiques de développement. Leur adoption en Conseil des ministres marque une étape institutionnelle dans la structuration juridique de l’AES, moins de deux mois après sa proclamation officielle.
Ces protocoles additionnels ont pour objectif de préciser les modalités d’application du traité fondateur, entré en vigueur à la suite des décisions politiques prises par les trois États sahéliens à la fin de l’année 2025. Ils visent notamment à définir les cadres de concertation entre institutions nationales, à formaliser la coopération militaire déjà engagée sur le terrain et à organiser la représentation diplomatique commune sur certaines questions internationales.
Sur le plan institutionnel, la démarche s’inscrit dans une logique progressive connue en droit international. À l’image de l’Union européenne, dont la construction s’est faite par traités successifs venant compléter le texte initial, l’AES opte pour une consolidation par étapes plutôt que par la création immédiate d’institutions supranationales.
La comparaison s’arrête toutefois à la méthode. Contrairement à l’Union européenne, l’AES ne dispose pas, à ce stade, d’organes permanents autonomes, de budget commun consolidé ni de parlement élu à l’échelle confédérale. Les protocoles visent avant tout à organiser la coopération interétatique, sans transfert formel de souveraineté.
L’approche diffère également de celle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO repose sur un traité révisé qui encadre une intégration économique étendue, dotée d’institutions communautaires et de mécanismes juridictionnels. L’AES, pour sa part, concentre ses priorités sur la sécurité, la diplomatie et le développement, dans un contexte marqué par la crise sécuritaire persistante au Sahel central.
La comparaison avec le G5 Sahel, aujourd’hui inactif, apparaît plus directe. Alors que cette structure était essentiellement sécuritaire et largement dépendante de financements extérieurs, les textes adoptés par l’AES visent à intégrer les volets militaire, diplomatique et de développement dans un cadre confédéral unique, fondé sur une gouvernance interne.
L’adoption de ces projets de loi par le Burkina Faso intervient alors que les autres États membres sont également engagés dans leurs procédures nationales de ratification. Conformément aux règles constitutionnelles propres à chaque pays, les textes doivent encore être examinés par les organes législatifs de transition avant leur entrée en vigueur.
Cette phase juridique conditionne la mise en œuvre effective des mécanismes prévus par les protocoles. Elle constitue une étape déterminante pour la transformation de l’AES, encore largement politique, en un dispositif institutionnel opérationnel.
À travers ces ratifications, les autorités sahéliennes cherchent à doter la Confédération d’un socle normatif capable d’encadrer durablement leur coopération, dans un contexte régional marqué par la recomposition des alliances et la redéfinition des cadres d’intégration en Afrique de l’Ouest.

Gilles Yabi : « La force unifiée de l’AES ne peut pas, à elle seule, résoudre la crise sécuritaire »

Dans un entretien qu’il nous a accordé, Gilles Yabi, fondateur et directeur exécutif du think tank ouest-africain WATHI, analyse les apports et les limites de la force unifiée de l’Alliance des États du Sahel face à la crise sécuritaire. Il souligne que son efficacité dépendra d’une coordination réelle, de la protection des civils et d’une coopération régionale encore fragilisée. Propos recueillis par Massiré Diop.

La force unifiée de l’AES, lancée en décembre 2025, peut-elle réellement changer la dynamique sécuritaire en 2026 ? À quelles conditions concrètes ?

La force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (FU-AES) composée à son lancement en décembre 2025 de 5000 militaires issus des trois pays membres de l’AES peut et devrait constituer une contribution significative à la lutte contre les groupes armés divers opérant dans la région sahélienne. Elle pourra modifier le rapport de forces avec ces groupes armés dans les zones de déploiement mais elle ne me semble pas en mesure de constituer, seule, une réponse décisive à la crise sécuritaire sahélienne qui est profonde, multidimensionnelle et exige des réponses qui ne se limitent pas aux actions des armées nationales individuellement et collectivement.

Le principal apport potentiel de la Force unifiée réside dans la coordination opérationnelle transfrontalière qui sera rendue possible par un commandement unifié, là où les armées nationales ont longtemps agi de manière fragmentée, souvent de façon ponctuelle et réactive. La FU-AES s’inscrit dans la continuité d’expériences antérieures de coopération militaire, notamment les opérations conjointes dans le Liptako-Gourma, comme le plan Yéréko en 2025, mais aussi les actions à l’époque du G5 Sahel, avant les changements politiques consécutifs aux coups d’Etat. Ces initiatives ont montré que la coordination des armées et des appareils de sécurité, de défense et de renseignement est nécessaire et possible, mais qu’elle est toujours limitée dans un espace donné, essentiellement dans les zones frontalières, et qu’elle ne constitue pas un substitut aux efforts d’amélioration des réponses de chaque État concerné. La menace incarnée par les groupes armés djihadistes dans ces trois pays est vaste et diffuse. Elle ne se limite pas aux zones frontalières. Les groupes armés exploitent aussi bien l’isolement des zones rurales enclavées que les failles de gouvernance, les tensions communautaires et les fragilités économiques.

Pour que la FU-AES ait un impact réel en 2026, il me semble qu’il faut veiller à ce que la chaîne de commandement soit réellement intégrée, avec le degré de confiance entre les officiers des trois pays qui permet de prendre rapidement des décisions opérationnelles, et de les exécuter efficacement. Il faudra s’assurer que la Force ne soit pas une juxtaposition de contingents nationaux. Et il faudra s’assurer qu’elle dispose effectivement des moyens logistiques adaptés avec un accent particulier sur la mobilité terrestre et aérienne, le partage de renseignements. Une articulation claire avec les autorités civiles locales me semble aussi indispensable. Les opérations militaires qui ne s’accompagnent pas d’une volonté délibérée de protection des civils, de fourniture d’un accès minimal aux services de base et de possibilités et cadres de dialogue avec les communautés tendent à nourrir les dynamiques que les groupes armés exploitent.

La CEDEAO travaille en parallèle sur une force antiterroriste régionale : comment éviter une duplication inefficace avec la force de l’AES ?

Le risque de duplication est réel mais le cœur du problème réside dans le contexte de fragmentation politique en Afrique de l’Ouest, espace dont font partie les trois pays du Sahel central qui ont créé l’AES et qui sont ensuite sortis de la CEDEAO. J’ai toujours estimé qu’il fallait dans l’analyse distinguer la décision des dirigeants de trois États de créer un dispositif d’intégration poussé comme une confédération de celle de sortir leurs pays respectifs – et leurs populations – d’une organisation régionale plus large comme la CEDEAO. À partir du moment où les pays de l’AES ne sont plus membres de la CEDEAO, on ne peut pas s’attendre à ce que cette dernière ne se préoccupe pas de ses dispositifs de sécurité régionale et s’en remette à ceux mis en place par la Confédération de l’AES. On sait en plus dans quel contexte de défiance et d’animosité s’est opéré le divorce entre ces États sahéliens, d’une part, les pays côtiers voisins et la CEDEAO, de l’autre.

Les divergences et les tensions politiques entre certains États sont telles qu’on ne peut espérer à court terme un travail commun de l’AES et de la CEDEAO à douze États pour mettre en place une force anti-terroriste ouest-africaine. Ceci dit, je ne suis pas sûr que la priorité au niveau de la CEDEAO soit celle de la création d’une force anti-terroriste qui prendra des années encore à faire émerger, alors que le contexte sécuritaire continue à se dégrader. Il y a des alternatives plus souples, flexibles, moins coûteuses et plus réalistes qui pourraient être envisagées, donnant la priorité au partage de renseignements et éventuellement à des opérations conjointes ponctuelles aux frontières. Mais si ces alternatives ne permettent pas la jonction entre des pays comme le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire et même le Sénégal d’une part et de l’autre, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, les groupes armés continueront probablement à tirer profit du déficit de coopération régional ancré dans le déficit de confiance entre les États concernés par la menace.

Quel minimum de coopération AES–CEDEAO est aujourd’hui indispensable, sachant que la menace jihadiste s’étend désormais vers les pays côtiers et le golfe de Guinée ?

Il faut de la coopération sécuritaire au niveau opérationnel, mais c’est difficile d’aller loin dans cette direction et de partager notamment des renseignements lorsque la méfiance plutôt que la confiance règne entre les autorités politiques de pays voisins. C’est la qualité des relations bilatérales qui est déterminante en l’absence d’un cadre sécuritaire régional comme celui de la CEDEAO. Malgré toutes ses faiblesses, le dispositif de la CEDEAO permettait par exemple aux chefs d’état-major des pays membres, aux hauts responsables de la police et des services de renseignements et d’autres institutions sécuritaires des pays membres de se retrouver dans des réunions régulières, de tisser des liens de confiance qui facilitent des initiatives communes.

Lorsqu’on n’a plus ces cadres formels, il est toujours possible de coopérer entre États dans le cadre de relations bilatérales ou dans des cadres ad hoc réunissant quelques pays volontaires. À court terme, et peut-être même à moyen terme, donc pendant quelques années, les alternatives que je viens de citer sont sans doute les plus réalistes. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas pousser parallèlement la CEDEAO et l’AES à créer et à maintenir un canal de dialogue structuré sur les questions cruciales d’intérêt commun. Il ne faut juste pas oublier que ces organisations n’existent pas indépendamment de leurs États membres et que les relations entre ces États resteront déterminantes pour l’avenir de la coopération dans la région.

La question du financement des forces régionales est centrale : quelles garanties de transparence et de contrôle devraient être exigées ?

Le financement des forces régionales est toujours un défi majeur. Il renvoie de manière générale au financement de toutes les initiatives les plus stratégiques à l’échelle d’une région ou d’un groupe d’États. Que ce soit au niveau des États individuellement ou d’une région, il faut des mécanismes de transparence et de contrôle pour s’assurer que les ressources affectées à une initiative comme une force militaire soient utilisées efficacement et échappent aux formes diverses de malversations bien connues dans les pays de la région. L’absence de transparence et de mécanismes de contrôle crédibles alimente la défiance des populations et fragilise durablement la légitimité des dispositifs sécuritaires.

Des garanties minimales sont indispensables, même dans des contextes sécuritaires difficiles avec un besoin de rapidité dans les procédures, notamment l’identification claire des budgets alloués, un contrôle parlementaire ou « quasi-parlementaire », y compris en période de transition, ainsi qu’une traçabilité effective des principales dépenses militaires. Dans les faits, ces exigences se heurtent fortement aux logiques de transition politique et de secret-défense, qui tendent à restreindre l’accès à l’information et à affaiblir les mécanismes de redevabilité. Cette opacité a contribué, par le passé, à fragiliser des régimes pourtant élus, notamment dans les trois pays du Sahel central.

Les détournements liés aux équipements militaires, même lorsqu’ils ne sont pas parfaitement documentés et confirmés par la justice, constituent un problème récurrent et structurel grave dès lors que la perception populaire est celle d’une corruption au sein des forces armées et des acteurs politiques et militaires en charge de la défense et de la sécurité d’un pays. Mais il faut aujourd’hui observer que dans le Sahel et dans plusieurs autres pays de la région ouest-africaine, les pouvoirs exécutifs en place sont en roue libre et que les organisations et acteurs de la société civile ainsi que les médias indépendants ne sont plus en mesure ne serait-ce que de poser des questions sensibles aux dirigeants, comme celles qui touchent aux dépenses de sécurité.

Quels mécanismes de contrôle civil et de respect des droits humains doivent encadrer ces forces pour éviter les dérives en 2026 ?

C’est un point absolument central. Les violations des droits humains ne constituent pas seulement un problème moral ou juridique. Elles sont un facteur direct d’insécurité, car elles alimentent la défiance des populations, fragilisent la légitimité des forces de sécurité et offrent aux groupes armés un puissant levier de recrutement et de propagande. Toute stratégie sécuritaire qui néglige cette dimension est, à terme, contre-productive. Il est donc indispensable de disposer de règles d’engagement claires, connues et publiquement assumées, alignées sur le droit international humanitaire et intégrées dans la conduite quotidienne des opérations. Ces règles doivent être accompagnées de mécanismes d’enquête indépendants, capables de traiter rapidement, de manière crédible et transparente les allégations d’abus.

Plusieurs enquêtes ont été annoncées ces dernières années, notamment à la suite des événements de Moura au Mali en 2022, mais l’absence de conclusions rendues publiques continue d’alimenter le doute et le sentiment d’impunité. Par ailleurs, il est essentiel d’intégrer des formations systématiques et continues sur la protection des civils, la gestion des interactions avec les populations et la prévention des abus, y compris dans les unités engagées en opérations conjointes. Ces formations ne doivent pas être perçues comme un volet accessoire, mais comme une composante opérationnelle à part entière. Enfin, même en période de transition politique sous présidence militaire, un contrôle civil minimal demeure indispensable.

Sans mécanismes de redevabilité, les forces régionales risquent de devenir des forces autonomes, échappant à tout encadrement institutionnel et au service exclusif de leurs donneurs d’ordre au sommet des États et des armées nationales. En l’absence de garde-fous, les forces censées protéger les populations risquent, paradoxalement, de renforcer l’ancrage et la légitimité des groupes armés, compromettant ainsi les objectifs de la lutte contre l’insécurité. Et il ne faut pas oublier que l’objectif dans les pays du Sahel et dans la région ouest-africaine ne devrait pas se limiter à la lutte contre les groupes armés recourant, entre autres moyens, au terrorisme. Il doit être de créer les conditions d’un retour effectif et durable à la paix, à la stabilité et à la sécurité collective dans la région.

CPI : La procédure de retrait de l’AES toujours en attente

Annoncé en 2025, le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cour pénale internationale n’a pas encore été formalisé. En l’absence de notification officielle, la procédure prévue par le Statut de Rome demeure juridiquement inchangée.

En septembre 2025, les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont annoncé leur intention de se retirer de la Cour pénale internationale (CPI), dans le cadre d’une démarche présentée comme concertée au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette déclaration intervenait dans un contexte de redéfinition des relations entre les États sahéliens et certaines institutions internationales. Plusieurs mois plus tard, aucune évolution juridique formelle n’a toutefois été enregistrée.

La Cour pénale internationale est régie par le Statut de Rome, traité entré en vigueur en 2002. Celui-ci prévoit, en son article 127, la possibilité pour tout État partie de se retirer selon une procédure précise. Le retrait doit être notifié par écrit au Secrétaire général des Nations unies, dépositaire du traité. Ce n’est qu’à compter de la réception officielle de cette notification que le processus juridique est engagé.

Procédure

Conformément aux dispositions du Statut, le retrait n’entre en vigueur qu’un an après cette notification. Durant cette période, l’État concerné demeure pleinement partie au traité, avec l’ensemble des droits et obligations qui en découlent. En l’absence de notification formelle, une annonce politique ne produit donc aucun effet juridique.

À ce stade, aucune communication publique de la CPI ni des Nations unies ne fait état de la réception d’une notification de retrait émanant du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Les trois pays demeurent ainsi, sur le plan juridique, États parties au Statut de Rome. À la date de consultation des registres officiels du dépositaire du Statut de Rome, aucune notification de retrait concernant le Mali, le Burkina Faso ou le Niger n’est enregistrée.

Obligations

Selon une source institutionnelle proche de la Cour pénale internationale, la procédure repose sur plusieurs principes essentiels. Le retrait doit être notifié individuellement par chaque État, même lorsqu’une démarche est politiquement coordonnée. Il ne devient effectif qu’un an après la notification officielle. Par ailleurs, le retrait ne soustrait pas l’État à son obligation de coopérer pour toutes les procédures engagées durant la période où il était partie au Statut.

Cette règle constitue un élément central du fonctionnement de la justice pénale internationale. Les enquêtes ouvertes avant la date effective d’un éventuel retrait demeurent juridiquement valables et la Cour conserve sa compétence pour les faits concernés.

Dans le cas du Mali, l’intervention de la CPI remonte à 2012, lorsque l’État avait saisi la juridiction afin qu’elle enquête sur les crimes commis sur son territoire dans le contexte d’un conflit armé. La Cour dispose toujours d’un bureau à Bamako, relevant du Greffe, organe administratif chargé du soutien aux activités judiciaires.

Deux affaires sont actuellement publiques. La première concerne Al-Hassan Ag Abdoul Aziz, ancien membre de la police islamique d’Ansar Eddine, condamné en juin 2024 à 10 ans d’emprisonnement pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. La seconde porte sur un mandat d’arrêt délivré en 2017 contre Iyad Ag Ghali, chef du Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans, toujours en fuite.

Précédents

Des précédents existent dans d’autres pays. En 2016, l’Afrique du Sud avait engagé une procédure de retrait, avant qu’elle ne soit suspendue pour des raisons constitutionnelles. En Gambie, une annonce similaire avait été abandonnée en 2017 à la suite d’un changement politique. À l’inverse, le Burundi (2016 – 2017) et les Philippines (2018 – 2019) ont mené à terme leur retrait, sans que cela n’empêche la CPI de poursuivre les enquêtes ouvertes antérieurement.

Ces expériences montrent que seules les démarches formalisées conformément au Statut de Rome produisent des effets juridiques. Dans l’espace AES, le processus demeure donc, à ce stade, au niveau déclaratif.

L’évolution du dossier dépendra de la transmission éventuelle d’actes officiels aux instances compétentes et de leur enregistrement. En attendant, les règles du droit international continuent de s’appliquer, la distinction entre annonce politique et effectivité juridique restant au cœur de la compréhension de cette procédure.

Burkina Faso : un gouvernement redessiné

Les autorités de la transition ont procédé, ce 12 janvier 2026, à un remaniement ministériel marqué par des changements d’hommes et une refonte notable de l’intitulé de plusieurs départements. Au-delà des nominations, cette recomposition traduit une volonté assumée de redéfinir le rôle de l’État et le sens de l’action publique.

Le remaniement intervenu au Burkina Faso s’inscrit dans la continuité de la transition conduite par le président Ibrahim Traoré, mais il en accentue les marqueurs idéologiques. Sans bouleverser l’équilibre général de l’exécutif, les autorités ont choisi de renforcer certains pôles stratégiques et de revoir la dénomination de ministères jugés centraux dans la conduite du projet politique actuel.
La nomination du général de division Célestin Simporé comme ministre d’État, ministre de la Guerre et de la Défense patriotique constitue le changement le plus structurant. Le choix du terme « Guerre », absent jusque-là de l’architecture gouvernementale, rompt avec la prudence lexicale habituelle de l’administration burkinabè. Il acte une lecture frontale de la situation sécuritaire et confère à la défense nationale une dimension idéologique clairement assumée, plaçant la souveraineté et la reconquête du territoire au cœur de l’action gouvernementale.
Dans le même temps, la réorganisation du portefeuille des Sports, de la Jeunesse et de l’Emploi, confié à Annick Zingué Ouattara, répond à un enjeu démographique et social majeur. En associant explicitement jeunesse et emploi, l’exécutif entend dépasser les politiques sectorielles classiques pour proposer une approche plus intégrée, dans un pays où la pression sociale liée au chômage et à la déscolarisation demeure forte, notamment dans les zones affectées par l’insécurité.
Le secteur éducatif n’est pas en reste avec l’arrivée de Moumouni Zoungrana à la tête du ministère de l’Enseignement secondaire et de la Formation professionnelle et technique. Cette nomination intervient dans un contexte où l’enseignement post-primaire et la formation qualifiante sont perçus comme des leviers essentiels pour stabiliser les parcours des jeunes et répondre aux besoins d’une économie en quête de compétences techniques.
Au-delà des personnes, ce remaniement se distingue surtout par une révision en profondeur de l’intitulé de plusieurs ministères, révélatrice d’un repositionnement politique. Le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération régionale et des Burkinabè de l’Extérieur devient simplement ministère des Affaires étrangères, suggérant un recentrage diplomatique et une volonté de simplifier l’appareil institutionnel dans un environnement international marqué par des recompositions régionales sensibles.
Le ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme est rebaptisé ministère de la Construction de la Patrie, une appellation qui dépasse les seules questions techniques pour inscrire l’aménagement du territoire dans un registre national et symbolique. Cette même logique traverse la transformation du ministère de la Fonction publique en ministère des Serviteurs du Peuple, qui vise à redéfinir la posture de l’administration et à rappeler sa vocation première au service des citoyens.
La justice connaît également une clarification institutionnelle avec le retour à l’appellation de ministère de la Justice, abandonnant un intitulé long et composite. Ce choix semble traduire une volonté de renforcer la lisibilité et l’autorité de l’institution judiciaire dans un contexte de fortes attentes sociales en matière d’équité et de régulation.
Enfin, le ministère de l’Action humanitaire et de la Solidarité nationale devient le ministère de la Famille et de la Solidarité, recentrant l’action sociale sur la cellule familiale, considérée comme un socle de cohésion dans un pays confronté à des déplacements internes massifs et à des fragilités sociales durables.
Pris dans son ensemble, ce remaniement ne se limite pas à un simple ajustement gouvernemental. Il révèle une stratégie politique fondée sur la symbolique des mots, la centralité de la souveraineté et la volonté de refaçonner l’image de l’État. À travers cette nouvelle architecture, les autorités de la transition entendent imprimer une direction claire à l’action publique et affirmer une vision du pouvoir où l’État se veut à la fois combattant, bâtisseur et serviteur.

Confédération AES : Une feuille de route consolidée pour la souveraineté, la sécurité et le développement

Réunis le 23 décembre 2025 à Bamako, les Chefs d’État de la Confédération des États du Sahel (AES) ont clos leur 2ème session ordinaire par une série de décisions majeures. Sécurité collective renforcée, approfondissement de l’intégration institutionnelle, affirmation diplomatique et priorités de développement endogène ont marqué les conclusions de ce sommet stratégique pour l’avenir de l’espace confédéral.

Le Collège des Chefs d’État a d’abord passé en revue l’état d’exécution des décisions issues de la première session tenue à Niamey en juillet 2024. Les dirigeants ont pris note, avec satisfaction, du relevé des conclusions de la première session du Conseil des ministres de l’AES, organisée à Bamako les 20 et 21 décembre 2025, et en ont entériné les recommandations jugées pertinentes. Les rapports relatifs à la mise en œuvre de la feuille de route de l’An I ainsi qu’aux négociations entre l’AES et la CEDEAO ont également été examinés et approuvés.

Le sommet a salué le leadership exercé par le Président Assimi Goïta dans la phase de mise en place de la Confédération. Les Chefs d’État se sont félicités des progrès réalisés dans la consolidation de l’identité politique et institutionnelle de l’AES, matérialisée notamment par l’adoption d’un logo, d’un drapeau, d’un hymne, d’une devise, de documents d’identité confédéraux, ainsi que par la création d’outils médiatiques et financiers communs, dont la Télévision et la Radio AES et la Banque confédérale pour l’Investissement et le Développement.

Quatre protocoles structurants adoptés

L’un des temps forts de cette session a été l’adoption de plusieurs protocoles additionnels destinés à renforcer l’architecture institutionnelle de la Confédération. Les Chefs d’État ont ainsi validé des instruments juridiques relatifs à la défense et à la sécurité, à la coordination diplomatique, à la coordination des actions de développement, ainsi qu’à l’organisation des sessions confédérales des Parlements. Il a été instruit au Conseil des ministres de veiller à leur mise en œuvre diligente et efficace.

Dans le domaine sécuritaire, le Collège a réaffirmé sa détermination à éradiquer le terrorisme sous toutes ses formes. Les tentatives de déstabilisation des États membres, y compris celles soutenues par des acteurs étatiques étrangers, ont été fermement condamnées.

Les Chefs d’État se sont également félicités de l’excellence de la coordination entre les Forces de défense et de sécurité, notamment à travers les opérations conjointes ayant permis de réduire significativement les capacités de nuisance des groupes terroristes.

Sécurité et souveraineté renforcées

La session a également consacré l’entrée en activité officielle de la Force unifiée de la Confédération AES (FU-AES), marquée par la remise solennelle de son étendard le 20 décembre 2025.

Dans un contexte géopolitique jugé complexe, les Chefs d’État ont appelé à un renforcement de la coopération judiciaire afin de mieux défendre la souveraineté juridique des États membres et de contrer les campagnes de désinformation et de harcèlement judiciaire visant les ressources naturelles de la Confédération.

Sur le plan diplomatique, le Collège a salué les efforts ayant permis à l’AES de s’imposer comme un acteur géopolitique crédible dans la sous-région et au-delà. La concertation préalable aux grandes rencontres internationales et la coordination des positions communes ont été encouragées, tout comme l’implication accrue de la diaspora dans la dynamique de développement et de communication confédérale.

Développement endogène

En matière de développement, les Chefs d’État se sont réjouis des résultats enregistrés, notamment l’opérationnalisation du prélèvement confédéral et la création de la Banque confédérale pour l’Investissement et le Développement, instruments clés du financement endogène.

La convergence des politiques économiques, la transformation locale des matières premières, ainsi que l’implication des jeunes et des femmes ont été identifiées comme des priorités pour bâtir une AES des peuples.

Ibrahim Traoré prend les commandes

À l’issue des travaux, le Président du Faso, le Capitaine Ibrahim Traoré a été désigné Président de la Confédération des États du Sahel pour un mandat d’un an.

Dans son discours d’acceptation, il a placé son action sous le sceau de la continuité, tout en appelant à une mobilisation accrue pour répondre aux aspirations des populations.

En clôturant la session, le Président Assimi Goïta a exprimé sa confiance dans l’avenir de l’AES, affirmant que la Confédération poursuit sa marche résolue vers l’émancipation, la stabilité et la prospérité partagée.

Mohamed Kenouvi

Restriction d’entrée aux USA : les motifs de l’ajout du Mali

À compter du 1er janvier 2026, les ressortissants maliens seront soumis à une restriction d’entrée aux États-Unis dans le cadre d’un dispositif sécuritaire américain. Les motifs avancés, leurs implications concrètes et les voies de réévaluation prévues permettent d’en mesurer la portée réelle.

À quelques jours de son entrée en vigueur, la restriction américaine visant les ressortissants du Mali s’inscrit dans un cadre juridique déjà mobilisé par l’exécutif des États-Unis pour ajuster sa politique d’admission. Le texte officiel ne cible pas un événement précis ni une défaillance ponctuelle imputée aux autorités maliennes. Il intègre le Mali à un groupe de pays pour lesquels Washington estime que les conditions actuelles ne permettent pas d’assurer un niveau de contrôle jugé conforme à ses exigences de sécurité.
Cette décision ne concerne pas uniquement le Mali. Les ressortissants du Niger et du Burkina Faso, également membres de l’Alliance des États du Sahel, sont soumis au même régime de restriction, traduisant une appréciation américaine globale de la situation sécuritaire dans l’espace sahélien.
Les motifs explicitement associés au Mali reposent sur une appréciation générale de la situation sécuritaire. Les autorités américaines évoquent un contexte de conflit armé persistant et la présence de groupes qualifiés de terroristes disposant, selon leur analyse, de capacités d’action dans certaines zones du territoire. Cette lecture est présentée comme un facteur de risque suffisant pour justifier la suspension de l’entrée des ressortissants maliens, indépendamment de leur profil individuel.
Il convient de souligner ce que le texte ne met pas en avant. Aucune référence chiffrée n’est faite à des dépassements de durée de séjour, à des fraudes documentaires spécifiques ou à un défaut mesurable de coopération consulaire. Les arguments retenus relèvent d’une approche structurelle et sécuritaire, inscrite dans une perception régionale plus large du Sahel, régulièrement abordé dans les documents américains sous l’angle de l’instabilité et de la lutte contre les groupes armés.
Sur le plan pratique, la mesure s’appliquera aux ressortissants maliens se trouvant hors des États-Unis au 1er janvier 2026 et ne disposant pas d’un visa valide à cette date. Les visas délivrés antérieurement ne sont pas automatiquement annulés par le dispositif. Des exceptions sont prévues, notamment pour les résidents permanents, certaines catégories diplomatiques, les binationaux voyageant avec un passeport non concerné, ainsi que pour des cas examinés au titre de l’intérêt national américain.
Les conséquences se font déjà sentir dans plusieurs secteurs. Les projets académiques, les déplacements professionnels, les échanges culturels et les tournées artistiques sont directement affectés par l’incertitude créée autour des procédures d’entrée. Pour les familles et les membres de la diaspora, la restriction complique les mobilités et prolonge des séparations parfois déjà éprouvantes.
L’impact dépasse ainsi le seul cadre administratif pour toucher des dynamiques humaines et économiques plus larges.
La mesure n’est toutefois pas présentée comme définitive. Le dispositif américain prévoit des mécanismes de réévaluation périodique, généralement tous les six mois.
Ces revues permettent d’examiner l’évolution de la situation des pays concernés et d’apprécier les efforts consentis en matière de sécurité, de coopération administrative et de procédures d’identification. Dans des cas antérieurs, certains États ont été retirés de listes similaires à l’issue de processus techniques et diplomatiques progressifs, souvent menés hors de l’espace public.
Au-delà du cas malien, cette décision illustre une tendance plus générale au durcissement des politiques de mobilité internationale, où les considérations sécuritaires pèsent de plus en plus lourd dans l’accès aux territoires.
Pour les pays de l’AES, l’enjeu dépasse la seule levée d’une restriction administrative. Il renvoie à leur capacité collective à peser sur la perception internationale de leur environnement sécuritaire, sans fragiliser les échanges académiques, culturels et humains.

Confédération AES : Bamako accueille l’ouverture de la 2ᵉ session du collège des Chefs d’État

La 2ᵉ session du collège des Chefs d’État de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est ouverte solennellement ce mardi 23 décembre 2025 au Centre international de conférences de Bamako. Réunis autour d’une vision commune de souveraineté et d’intégration, les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont dressé le bilan de la première année de la Confédération et réaffirmé leur détermination à consolider ce projet stratégique.

Aux côtés des Chefs d’État, l’ensemble des membres des gouvernements des trois pays, des représentants du corps diplomatique ainsi que des autorités administratives, coutumières et religieuses, ont assisté à la cérémonie, témoignant de l’importance politique et symbolique de cette session.

La cérémonie s’est ouverte par la projection d’un film institutionnel retraçant les réalisations de la première année d’existence de la Confédération AES. Cette rétrospective a permis de mettre en lumière les avancées enregistrées depuis la création de l’organisation, malgré un environnement régional et international jugé complexe.

Prenant la parole, le Capitaine Ibrahim Traoré a livré un discours aux accents mobilisateurs. Évoquant les défis à venir, le Président du Faso a parlé d’un « hiver noir » qui menacerait l’Afrique de l’Ouest, soulignant que la création de l’AES répondait à la nécessité d’anticiper et de faire face collectivement à ces périls. Pour lui, l’unité des trois États constitue un rempart face aux épreuves annoncées. Il a reconnu que le chemin emprunté n’est pas exempt de difficultés, tout en affirmant que la Confédération progresse avec sérénité vers ses objectifs. « Une chose est sûre, l’AES vaincra », a-t-il martelé, réaffirmant la foi des dirigeants dans le projet confédéral.

Le Président nigérien, le Général d’armée Abdourahamane Tiani, a pour sa part insisté sur la dimension souverainiste de l’Alliance. Selon lui, la création de l’AES marque une prise en main effective du destin des peuples concernés. Il a souligné que la souveraineté recherchée n’est pas un simple slogan, mais un engagement quotidien qui se traduit par des actes concrets. Pour le Chef de l’État nigérien, le combat mené par l’AES s’inscrit dans une dynamique plus large de renaissance africaine, porteuse des germes d’une Afrique libre et souveraine.

Abdourahamane Tiani a également replacé cette session dans un contexte mondial en pleine mutation, caractérisé par des défis multiformes. Il a indiqué que cette rencontre offre l’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis un peu plus d’un an, malgré les adversités internes et externes, tout en réfléchissant collectivement aux perspectives d’approfondissement et d’opérationnalisation de la Confédération afin de répondre aux aspirations des populations.

Clôturant la série d’interventions, le Général d’armée Assimi Goïta a rappelé le contexte ayant présidé à la création de l’AES et a dressé le bilan de la présidence malienne de la Confédération, exercée depuis le 6 juillet 2024. Il a estimé que la Confédération a posé, en une année, les fondations d’une coopération renforcée et intégrée entre les États membres, guidée par l’intérêt exclusif et le bien-être des populations.

Le Président de la Transition a salué l’engagement des peuples de l’AES, qu’il a qualifiés de vaillants et résilients. Selon lui, leur adhésion précoce aux idéaux portés par la Confédération constitue un facteur déterminant dans la consolidation du projet commun et dans la poursuite des choix stratégiques opérés.

À noter que cette cérémonie d’ouverture a été précédée de deux inaugurations majeures à Bamako : celle de la Télévision de l’AES et celle de la Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BICD-AES). Deux instruments présentés comme essentiels pour accompagner la visibilité, le financement et l’opérationnalisation de la Confédération.

Par cette 2ᵉ session, les dirigeants de l’AES entendent ainsi franchir une nouvelle étape dans la structuration de leur alliance, en consolidant les acquis et en traçant les perspectives d’un espace sahélien plus souverain, solidaire et intégré.

Mohamed Kenouvi

Premier Conseil des ministres : l’AES installe ses mécanismes

Réunis le 20 décembre 2025 au palais de Koulouba, les ministres du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont lancé la première session confédérale du Conseil des ministres de la Confédération des États du Sahel. Présidée par le Général Assimi Goïta, la rencontre est présentée comme l’étape politique qui prépare la 2e session du Collège des chefs d’État prévue à Bamako les 22 et 23 décembre.

Au-delà de l’annonce, cette session installe, pour la première fois, un organe prévu par le Traité du 6 juillet 2024. Le texte définit le Conseil des ministres comme une instance confédérale rassemblant les portefeuilles des Affaires étrangères, de la Défense et de la Sécurité et de la coordination des questions de Développement. Il précise aussi que l’ordre du jour est fixé par le président de la Confédération après concertation, sur proposition du ministre des Affaires étrangères de l’État assurant la présidence.
Ce cadrage juridique permet de lire la réunion de Koulouba comme un moment de structuration administrative, destiné à transformer une architecture institutionnelle en instruments opérationnels. Le Traité constitutif de la Confédération des États du Sahel identifie trois domaines de compétences confédérales : la défense et la sécurité, la diplomatie et le développement.
Selon la communication officielle relayée par la présidence malienne, l’agenda de cette première session porte notamment sur le rapport d’exécution de la feuille de route de “l’An I”, sur des projets de protocoles additionnels liés aux trois piliers (défense, diplomatie, développement) et sur des textes encadrant les futures sessions parlementaires confédérales. Cette dernière pièce est centrale dans le Traité, qui prévoit des sessions confédérales des Parlements délibérant sur les questions d’intérêt commun et fixe le principe d’une représentation à nombre égal, avec des modalités renvoyées à un protocole additionnel.
Le format retenu à Bamako s’inscrit dans un calendrier de travaux en plusieurs paliers, avec des réunions préparatoires d’experts et de hauts fonctionnaires avant la session ministérielle, puis la rencontre des chefs d’État les 22 et 23 décembre.
L’enjeu annoncé est d’aboutir à des textes adoptables au plus haut niveau. La session du Collège doit aussi conduire à la désignation d’un nouveau président de la Confédération.
Dans son allocution inaugurale, Assimi Goïta a inscrit l’Alliance des États du Sahel dans une dynamique d’affirmation et d’autonomie, tout en appelant à des réponses concrètes et coordonnées face aux enjeux sécuritaires et économiques. Le discours présidentiel a également mis en avant l’ancrage populaire du projet confédéral et salué l’engagement des forces de défense et de sécurité des trois États membres.
Cette première session du Conseil des ministres installe un niveau de décision confédéral intermédiaire, appelé à traduire, en textes et en mécanismes, les orientations arrêtées par le Collège des chefs d’État.
Dans l’immédiat, le chantier le plus attendu reste la finalisation des protocoles additionnels annoncés, conçus pour préciser, domaine par domaine, les compétences confédérales et les règles de fonctionnement des organes prévus par le Traité.

AES : l’étendard remis à la Force unifiée

Le président de la Transition, chef de l’État et chef suprême des armées, le général d’armée Assimi Goïta, a présidé le samedi 20 décembre 2025 à Bamako la cérémonie solennelle de remise de l’Étendard à la Force unifiée de la Confédération des États du Sahel (FU-AES), présentée comme l’entrée en activité de ce dispositif multinational.

La cérémonie s’est tenue en présence du Premier ministre, du président du Conseil national de Transition, de responsables d’institutions, des ministres chargés de la Défense des pays membres, des chefs d’état-major, ainsi que de représentants diplomatiques et d’organisations internationales accrédités au Mali.

Dans son allocution, Assimi Goïta a présenté la remise de l’étendard comme une démarche politique et militaire, adossée à la dynamique engagée depuis la Déclaration de Niamey et le traité constitutif signé le 6 juillet 2024. Il a également mis en avant les opérations conjointes citées sous les noms Yéréko I et Yéréko II, attribuées à une planification commune, au partage du renseignement et à la mutualisation des moyens.

Sur le plan de l’architecture annoncée, le poste de commandement de la FU-AES est établi à Niamey, au sein de la base aérienne 101, site attenant à l’aéroport international Diori-Hamani. L’état-major intégré y est dirigé par un officier burkinabè, le colonel Éric Dabiré, cité comme premier responsable de cette structure.

À Bamako, la Présidence a aussi salué l’installation du commandement de la Force unifiée. Les communications relayées mentionnent également le général de brigade Daouda Traoré comme commandant de la FU-AES.

Le ministre malien de la Défense et des Anciens combattants, le général de corps d’armée Sadio Camara, a insisté sur une approche portée par la solidarité entre États membres, avec une doctrine affichée de prise en charge souveraine de la sécurité de l’espace AES.

La cérémonie a enfin donné lieu, à une présentation d’équipements associés à la Force unifiée, incluant notamment des blindés armés et des avions de combat.

 

Dr Bréhima Ely Dicko :  » Le rendez-vous de Bamako doit désormais confirmer la continuité politique de l’AES et clarifier son mode de fonctionnement ».

Une année après sa création, la confédération des Etats du Sahel tient son deuxième sommet à Bamako. Une réunion décisive pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger réunis au sein de la confédération. Bréma Ely Dicko, sociologue, répond aux questions de Journal du Mali.

Le sommet de Bamako marque-t-il un tournant pour l’AES ?

Ce sommet constitue d’abord un moment d’évaluation. Deux ans après la création de la Confédération, il permet de mesurer ce qui a été effectivement mis en place. Des avancées sont déjà visibles, notamment la force conjointe réunissant des contingents des trois pays sous un commandement commun, ainsi que la régularité des concertations ministérielles et institutionnelles. Le rendez-vous de Bamako doit désormais confirmer la continuité politique de l’AES et clarifier son mode de fonctionnement.

La multiplication des instruments confédéraux suffit-elle à crédibiliser le projet ?

La crédibilité tient avant tout à la volonté politique et à l’exécution. L’AES reprend des mécanismes déjà éprouvés, comme le passeport commun ou la coordination sécuritaire. Leur pertinence se mesurera à leur cohérence et à leurs effets concrets sur la sécurité et l’accès aux services essentiels, conditions du soutien des populations.

Quelle posture extérieure l’AES doit-elle adopter après la sortie de la CEDEAO ?

La sortie de la CEDEAO n’efface pas l’environnement régional. Enclavés, les pays de l’AES restent liés aux États côtiers par des interdépendances économiques et sécuritaires. Des relations pragmatiques s’imposent donc. À l’échelle internationale, la crédibilité de l’AES dépendra aussi de sa capacité à éviter les partenariats exclusifs et à diversifier ses coopérations dans un contexte mondial fragmenté.

Birahim Soumaré : « L’enfermement diplomatique n’est pas une option »

À l’approche du sommet de Bamako des 22 et 23 décembre 2025, Birahim Soumaré analyse les enjeux diplomatiques de l’Alliance des États du Sahel. L’ancien ambassadeur plaide pour une diplomatie unifiée, ouverte et fondée sur la coopération régionale et la sécurité des populations.

Le sommet de Bamako des 22 et 23 décembre 2025 est-il, selon vous, une étape de consolidation diplomatique de l’AES ou surtout un acte politique ?

Birahim Soumaré : Le sommet de Bamako va constituer une étape importante. Il peut être perçu comme une consolidation diplomatique, mais également comme un acte politique majeur pour les États de l’AES.

Il s’agira surtout de faire en sorte que les annonces politiques, la création d’institutions et le renforcement de la coopération militaire et économique puissent se traduire par une voie diplomatique unifiée. À certains moments, des nuances ont pu être observées dans les prises de position, notamment sur des dossiers régionaux sensibles. Ce sommet pourrait permettre d’harmoniser davantage le discours, compte tenu des enjeux sécuritaires et de développement.

Les experts et les ministres des Affaires étrangères ont travaillé sur des rapports et des textes préparatoires afin de donner une structuration durable à l’Alliance. Pour autant, cette structuration doit rester ouverte.

La rupture avec la CEDEAO est-elle tenable dans la durée, ou l’AES devra-t-elle recréer des canaux de dialogue régionaux ?

Birahim Soumaré : La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO a été actée en janvier 2025. À partir de cette date, l’organisation ouest-africaine a été reconfigurée par le départ de ces trois États.

Cependant, aussi bien la CEDEAO que l’AES ont intérêt à négocier des accords bilatéraux ou ad hoc, en particulier pour les États enclavés. Les défis sécuritaires dépassent les appartenances institutionnelles.

Les groupes armés opèrent selon leurs propres logiques stratégiques, indépendamment des cadres régionaux. Il est donc indispensable d’harmoniser la coopération, notamment en matière d’échange d’informations et d’opérations, afin de limiter l’impact sur les populations.

L’exemple des tensions sur l’approvisionnement en carburant au Mali illustre la nécessité de coopérer avec les États côtiers. Les trois pays de l’AES étant enclavés, l’isolement diplomatique ne constitue pas une option viable.

Comment les États voisins non membres de l’AES devraient-ils regarder cette alliance ?

Birahim Soumaré : Certains États perçoivent l’AES comme une rupture susceptible d’affecter la stabilité de la sous-région. Il s’agit néanmoins d’une initiative souverainiste affirmée. Sur le plan politique, cette dynamique peut apparaître ambivalente, car elle met parfois en tension souverainisme et intégration régionale.

L’essentiel est que l’AES se positionne comme un acteur de sa propre trajectoire, cherchant à s’autodéterminer, sans pour autant se fermer à des partenariats avec d’autres pays, y compris avec d’anciennes puissances, dès lors que les intérêts stratégiques et ceux des populations sont respectés.

La diversification des partenariats demeure essentielle. L’AES doit rester ouverte au monde.

Après le sommet de Bamako, quel sera selon vous l’enjeu diplomatique le plus urgent pour l’AES ?

Birahim Soumaré : L’enjeu principal réside dans le renforcement de l’intégration des forces de défense et de sécurité et dans la mise en place d’une diplomatie unifiée, sans confrontation directe avec la CEDEAO. Les trois États de l’AES constituent le Sahel central et sont confrontés à des défis sécuritaires, d’influence et de désinformation majeurs.

Il existe également des risques de frictions entre États de la sous-région, ce qui impose une vigilance accrue.

Sans coordination stratégique sécuritaire à l’échelle sous-régionale, il sera difficile de contenir durablement la menace armée. Ces dynamiques sont étroitement liées à des enjeux de contrôle et d’exploitation des ressources stratégiques, soutenues par des intérêts extérieurs.

Il est important que le sommet mette en évidence ces réalités, notamment autour des ressources minières. Enfin, une évolution de la CEDEAO vers une organisation davantage centrée sur les peuples pourrait faciliter une coopération fonctionnelle avec l’AES. L’espace sous-régional ne doit pas devenir un terrain d’influence de puissances extérieures, mais un cadre de coopération équilibrée au service des populations.

 

Politique et sécurité : Quel bilan pour l’année 2025 ?

L’année 2025 s’achève sur une impression de durcissement politique et de tension sécuritaire continue. Entre verrouillage de l’espace partisan, consolidation de l’appareil d’État et adaptation des groupes armés, le Mali a traversé une année dense et souvent heurtée.

Dès le début d’année, les autorités de la Transition affichent une orientation axée sur la souveraineté et la sécurité. Le 29 janvier 2025, la sortie de la CEDEAO, actée avec le Burkina Faso et le Niger un an plus tôt, devient effective, inscrivant la coopération régionale des trois États dans un cadre désormais porté par l’Alliance des États du Sahel, puis sa Confédération. Ce départ est perçu comme un signal politique fort, assumé comme une rupture avec les mécanismes régionaux jugés contraignants, sans pour autant effacer l’interdépendance économique et sécuritaire avec l’espace ouest-africain.

Sur le terrain, la situation sécuritaire demeure préoccupante, marquée par des attaques récurrentes contre des positions militaires et des axes stratégiques dans le centre et le nord, avec une pression qui, par endroits, se rapproche davantage du sud. En parallèle, les Forces armées maliennes renforcent leurs moyens opérationnels et intensifient leurs actions offensives, avec des opérations annoncées comme ayant permis de neutraliser des combattants et de désorganiser certaines bases arrière de groupes armés, même si l’instabilité ne se résorbe pas de façon uniforme.

Verrouillage politique

Le 13 mai 2025, le gouvernement franchit un cap avec le décret dissolvant les partis politiques et organisations à caractère politique, dans le prolongement des Concertations nationales tenues en avril. Cette décision verrouille largement le champ partisan et consolide un cadre politique centralisé, présenté par les autorités comme nécessaire pour préserver la stabilité dans un contexte de menace sécuritaire persistante.

Dans la foulée, le 16 mai, le Premier ministre Abdoulaye Maïga présente au Conseil national de transition le programme gouvernemental 2025 – 2026, axé sur la sécurité, la refondation de l’État et la stabilisation institutionnelle. En juillet 2025, la Charte de la Transition est révisée, officialisant la prolongation de la transition avec un mandat présidentiel de cinq ans renouvelable jusqu’à la pacification du pays, une disposition qui consacre la concentration de l’Exécutif et place la sécurité au cœur de la trajectoire institutionnelle.

Dans ce climat, l’année est aussi marquée par des procédures visant d’anciens responsables. En août, l’ancien Premier ministre Choguel Kokalla Maïga est placé en détention dans le cadre d’une enquête pour corruption, tandis que l’ancien Premier ministre Moussa Mara est emprisonné le même mois, dans un contexte de tensions autour des prises de position politiques publiques.

Pression armée et blocus

À partir de septembre, des groupes djihadistes adaptent leur stratégie en mettant en place des formes de blocus sur plusieurs axes logistiques, notamment ceux liés à l’approvisionnement en carburant. Cette tactique provoque des pénuries dans plusieurs localités et centres urbains, affectant l’activité économique et la mobilité des populations. Face à ce changement, les FAMa intensifient les opérations, annoncent des actions de sécurisation de corridors et des interventions ciblées visant à réduire la capacité de nuisance des groupes armés.

Sur le plan diplomatique et sécuritaire transfrontalier, le gouvernement dépose le 4 septembre une requête contre l’Algérie à la Cour internationale de justice, après la destruction d’un drone malien à la frontière dans la nuit du 31 mars au 1er avril, un épisode qui met en évidence la dimension régionale des enjeux de sécurité. Par ailleurs, le 8 octobre, 11 militaires, dont les Généraux Abass Dembélé et Nema Sagara, arrêtés début août dans une affaire de tentative de déstabilisation, sont radiés de l’armée.

Ainsi, le bilan 2025 dessine un pays où l’État renforce ses instruments politiques et sécuritaires, tandis que la conflictualité se reconfigure sans disparaître. L’équilibre recherché par les autorités entre contrôle intérieur, efficacité militaire et stabilité durable reste, à l’épreuve des faits, le principal marqueur d’une année qui a multiplié les décisions lourdes et les signaux de fermeté.

 Mohamed Kenouvi

Alliance des États du Sahel : L’architecture confédérale se dessine

À l’approche du deuxième sommet de l’AES, prévu les 22 et 23 décembre 2025 à Bamako, le Mali, le Burkina Faso et le Niger veulent installer dans la durée ce qui n’était il y a encore un an qu’une promesse d’intégration accélérée. Force unifiée, banque confédérale et modalités de cohabitation avec l’espace CEDEAO après la sortie effective du 29 janvier 2025 structurent l’attente autour de ce rendez-vous.

La tenue du sommet s’inscrit dans une montée en régime voulue par les autorités des trois pays. Une réunion de hauts fonctionnaires a ouvert le cycle, suivie d’une session confédérale du Conseil des ministres, avant la rencontre des chefs d’État en clôture. Les documents examinés portent notamment sur l’évaluation de la mise en œuvre de la feuille de route de la première année et sur les instruments juridiques destinés à accélérer l’opérationnalisation de la Confédération.

L’architecture institutionnelle est récente et son calendrier est balisé. Rappelons que l’Alliance des États du Sahel a été créée le 16 septembre 2023, puis érigée en Confédération lors du sommet de Niamey du 6 juillet 2024. À Bamako, l’enjeu est donc moins de proclamer un projet que d’établir sa capacité à fonctionner, dans un environnement régional où l’interdépendance économique et sécuritaire demeure une donnée centrale.

Bilan

Pour le chercheur Bréhima Ely Dicko, le rendez-vous de Bamako relève d’abord d’un exercice d’inventaire. Il y voit un moment de consolidation et de continuité au sommet de la Confédération, dans un schéma de présidence tournante qui, selon lui, doit donner de la lisibilité à l’édifice en construction. Son propos s’attache à une mécanique interne qu’il estime déjà enclenchée, faite de réunions ministérielles tenues alternativement dans les trois pays, d’échanges entre institutions et d’une circulation plus régulière de délégations.

Dicko met également en avant des dispositifs encore inachevés mais présentés comme structurants, dont la mise en place d’une force conjointe avec commandement commun, la préparation d’outils de communication confédéraux et la construction d’une agence de développement. Il insiste sur un fil directeur qui traverse la plupart des annonces officielles : prouver que des décisions peuvent être prises ensemble et traduites en mécanismes, au-delà de la seule coordination politique.

Dans le même temps, l’AES a cherché à se doter d’une identité visible. Les symboles ont été publiquement mis en avant et des instruments administratifs ont été annoncés, dont le passeport biométrique de l’AES, mis en circulation le 29 janvier 2025, souvent présenté comme l’un des marqueurs les plus concrets car il touche directement la mobilité. La question, toutefois, ne se résume pas à l’affichage. La crédibilité dépend des textes d’application, des procédures, du financement et de la capacité d’exécution, éléments encore inégalement documentés dans le détail.

Sécurité

Le socle du projet demeure sécuritaire. L’AES a annoncé la montée en puissance d’une force unifiée rassemblant des contingents des trois pays, avec un commandement commun. L’effectif est fréquemment évoqué autour d’environ 5 000 hommes et un poste de commandement est souvent cité à Niamey. À ce stade, ce qui est publiquement observable renvoie surtout à une coordination accrue, sans que l’ensemble des règles d’engagement, de financement et d’intégration opérationnelle ne soit rendu public de manière exhaustive.

C’est pourtant sur ce passage vers l’opérationnel que se concentrent les attentes. Dicko souligne le signal politique que constitue un commandement commun et l’utilise comme argument de cohérence interne. Il insiste aussi sur l’idée que l’organisation doit démontrer sa capacité à transformer les décisions en actes, en assumant le coût d’une telle trajectoire, qu’il qualifie d’exigeante pour des États soumis à de fortes contraintes.

L’ancien ambassadeur Birahim Soumaré place la sécurité dans une logique régionale plus large. Il rappelle que les groupes armés ne se conforment ni aux frontières ni aux cadres institutionnels et que la coopération est, au minimum, une nécessité en matière d’information et de coordination. Son raisonnement s’appuie sur une contrainte que les autorités ne contestent pas : les populations sont exposées dans des espaces imbriqués et une rupture institutionnelle ne supprime pas les continuités de terrain.

Soumaré revient aussi sur la dimension logistique, indissociable du sujet. Les trois États étant enclavés, leur ravitaillement dépend de corridors traversant des pays côtiers. Il cite les difficultés d’approvisionnement en carburant comme illustration de la fragilité des chaînes logistiques lorsqu’une tension politique se traduit en blocage matériel. Dans cette logique, la coopération sécuritaire ne peut être pensée sans arrangements pragmatiques avec les voisins, car les mêmes routes servent à la fois aux échanges économiques, à l’aide humanitaire et à la stabilité quotidienne.

Banque

Le chantier économique le plus structurant s’est précisé avec la Banque confédérale d’investissement et de développement. L’économiste Modibo Mao Makalou indique que la création de l’institution a été actée le 11 décembre 2025 par la finalisation des statuts constitutifs, avec l’objectif de financer des priorités communes et des projets structurants, dans une logique d’autonomie économique et financière de l’ensemble confédéral.

La question du financement reste centrale. Makalou évoque un capital initial de 500 milliards de francs CFA engagé par les trois États, complété par un prélèvement confédéral et par la recherche de ressources additionnelles pour soutenir l’activité de la banque. Il présente l’institution comme un outil de financement endogène, tout en soulignant que son efficacité dépendra aussi de sa capacité à attirer des financements externes et à clarifier un point déterminant, l’ouverture éventuelle du capital à d’autres pays ou à des institutions financières régionales ou internationales.

Sur les secteurs prioritaires, le mandat décrit est large mais cohérent avec les urgences publiques des trois pays. Les infrastructures de transport et de désenclavement, l’énergie et les interconnexions régionales, l’agriculture et la sécurité alimentaire figurent au premier rang. Makalou y associe l’appui à des initiatives privées alignées sur les priorités nationales et cite également des domaines sociaux comme l’éducation et la santé, l’habitat social, l’assainissement et l’agriculture familiale, qu’il présente comme une source de revenus essentielle pour une grande partie des populations des trois pays.

Dans ses réponses, Makalou replace cette banque dans une logique de politique publique. Les banques publiques de développement, explique-t-il, servent à orienter l’investissement vers des secteurs jugés prioritaires par l’État et à intervenir dans des domaines peu attractifs pour le privé à court terme, alors même qu’ils sont essentiels à la cohésion sociale et au fonctionnement de l’économie. L’intérêt, dans la trajectoire AES, est d’adosser un discours de transformation à un outil capable de financer des infrastructures, de réduire certains coûts structurels et de soutenir des projets à impact visible.

Sur l’indicateur permettant, à l’horizon d’un an, d’évaluer un début d’impact, Makalou renvoie à l’Indice de développement humain, en rappelant son origine et sa logique composite, combinant revenu, éducation et espérance de vie. Il en souligne les limites, mais le considère comme un repère utile pour apprécier dans le temps l’évolution du bien-être et des inégalités. Dans une logique de banque de développement orientée vers l’énergie, le désenclavement et les services essentiels, une progression graduelle de ces paramètres constituerait selon lui un signal de trajectoire.

Voisinage

La consolidation interne de l’AES se déroule dans un environnement régional qui continue de structurer les échanges. La CEDEAO s’est réunie à Abuja le 14 décembre 2025 en sommet ordinaire, dans une configuration ramenée à douze États membres après le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Dans le même temps, des passerelles techniques demeurent et certaines structures régionales restent des points de contact possibles.

Ainsi, deux repères reviennent dans le communiqué final de la rencontre des dirigeants ouest-africains. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO constitue un outil régional de financement des infrastructures et du développement. Le GIABA, organisme intergouvernemental ouest-africain, est chargé de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Le fait que des formules de participation soient évoquées pour les pays sortants, même sous un statut spécifique, nourrit l’idée qu’une coexistence fonctionnelle peut se maintenir sur certains instruments, malgré la rupture politique.

C’est précisément cette cohabitation que certains interrogent. Soumaré insiste sur la nécessité d’une diplomatie unifiée et d’une diversification des partenariats, en estimant qu’une fermeture durable risquerait de se heurter à la réalité des échanges et des contraintes sécuritaires. Il défend l’idée d’arrangements bilatéraux ou ad hoc avec les voisins, sans remise en cause de l’affirmation politique, parce que la géographie impose une interdépendance que ni l’AES ni la CEDEAO ne peuvent effacer. Sur ce sujet, Bréhima Ely Dicko met également en garde contre le risque d’un partenariat perçu comme exclusif avec la Russie. Il estime que la crédibilité de l’AES passera par une diversification de ses relations extérieures, en citant l’exemple de la Côte d’Ivoire, qui coopère avec plusieurs partenaires sans s’enfermer dans un seul alignement.

L’analyste Alassane Maïga formule une hypothèse de coexistence structurée. Il avance l’idée d’un cadre parallèle de concertation entre l’AES et la CEDEAO sur des normes institutionnelles et politiques, afin de préserver les liens économiques, et propose une répartition pragmatique des priorités, la CEDEAO gardant une portée macro-régionale tandis que l’AES concentrerait son effort sur la lutte antiterroriste dans son espace. Il évoque aussi, pour l’après-sommet, des scénarios attendus sur trois registres, une intégration soutenue des moyens de défense, une banque capable de fluidifier les échanges internes et des projections politiques qui pourraient inclure des élections synchronisées, tout en observant que la sortie rapide des transitions ne paraît pas, à ce stade, être l’axe prioritaire.

Le sommet de Bamako intervient à un moment où la Confédération AES est attendue sur des résultats mesurables. La capacité à traduire les annonces sécuritaires et financières en mécanismes opérationnels, tout en organisant une relation fonctionnelle avec un environnement régional interdépendant, constitue désormais le principal test de crédibilité de l’architecture confédérale.

MD

Ahmed Ag Abdoulaye : « Les deux groupes (JNIM et EIS) étudient les faiblesses de chaque zone avant de s’y implanter »

Dans son ouvrage intitulé « Sahel, terrain de concurrence entre le JNIM et l’État islamique » paru fin novembre 2025, le chercheur Ahmed Ag Abdoulaye compare les deux groupes armés. Il revient ici sur leurs doctrines, leurs modes de gouvernance, leurs ressources et la concurrence qu’ils se livrent pour contrôler territoires et populations. Propos recueillis par Massiré Diop.

Dans cet ouvrage, vous comparez les deux principales mouvances djihadistes actives au Sahel. Pourquoi cette approche croisée maintenant ?

La motivation principale est d’explorer les angles morts de la recherche sur ces deux entités qui endeuillent le Sahel. Jusqu’ici, les études les abordaient isolément et sur des aspects limités. Nous avons voulu ratisser large en analysant leurs relations de coexistence, leurs histoires communes, leurs idéologies, leurs modalités de gouvernance et leurs modes opératoires. L’objectif était d’être précis sur des aspects peu étudiés : l’idéologie qui sous-tend leurs actions, leurs sources de financement et surtout les relations qu’ils entretiennent avec les populations, notamment les minorités ethniques et religieuses. Il s’agit de mieux comprendre ce qui les rapproche, ce qui les oppose et ce que cela produit sur le terrain sahélien.

Au plan idéologique, quelles sont les différences les plus structurantes entre le JNIM et l’État islamique au Sahel ?

Nous avons comparé trois éléments : la doctrine du djihad, l’application de la charia et la doctrine du tamkine, c’est-à-dire la territorialisation. Pour le djihad, l’EIS fonde sa pratique sur le takfirisme, l’excommunication, construite autour du murtadisme, l’apostasie : tout Musulman qui n’est pas de son bord peut être qualifié de « grand apostat », et son sang, ses biens et ses femmes deviennent licites. Le JNIM, lui, fonde sa doctrine sur le taghout, le « tyran » ou « oppresseur », terme utilisé pour qualifier les régimes démocratiques et les États du Sahel afin de légitimer son combat. Ces choix doctrinaux expliquent que l’EIS cible davantage les civils, alors que le JNIM vise prioritairement les États et leurs institutions.

S’agissant de la charia, l’EIS applique strictement les hudud, les châtiments, via des tribunaux et un bureau chargé des sentences, tandis que le JNIM, marqué par sa mauvaise expérience de 2012 dans le nord du Mali, applique ces châtiments de manière graduelle, en insistant aujourd’hui davantage sur les habitudes vestimentaires. Enfin, la doctrine du tamkine est centrale pour l’EIS, qui conçoit la stabilisation de territoires comme première étape de son « État islamique », alors que le JNIM vise la libération totale du territoire pour établir un émirat sur le modèle taliban.

Votre livre décrit un JNIM plus flexible dans sa gouvernance locale face à un EIS plus centralisé. En quoi cette différence pèse-t-elle sur leur ancrage ?

Cette flexibilité se comprend par contraste avec l’EIS. Nous parlons, pour le JNIM, de « stratégie des petits pas », centrée sur les populations, considérées comme le centre de gravité du conflit. Le mouvement met en place des mécanismes qui donnent davantage de marge de manœuvre aux communautés : choix du cadi par les habitants, libéralisation de certains espaces fauniques et forestiers, gestion plus souple des sites d’orpaillage, présence moins coercitive, prélèvement « conciliant » de la zakat. Ces dispositifs lui ont permis de s’ancrer dans les communautés et de coopter des figures locales qui deviennent des relais de recrutement.

L’EI-Sahel, lui, est marqué par une logique plus centralisée dictée par la maison-mère, avec la figure du wali, le gouverneur, pesant sur la plupart des décisions. Depuis 2023, il amorce toutefois une normalisation de ses relations avec les populations dans certaines zones de Ménaka et de Gao, après le chaos de 2022, afin de stabiliser des espaces qui produisent des ressources et soutiennent ses campagnes d’expansion, notamment vers le Niger.

Sur le terrain, vos recherches montrent aussi des modes opératoires distincts. Quels éléments vous paraissent les plus révélateurs ?

L’analyse montre que l’EIS accorde une grande importance au nombre de combattants engagés comme signe de son modèle unitaire. Il privilégie les embuscades et les attaques de masse contre les emprises militaires, qui exigent coordination et participation de plusieurs zones. Le modèle fédéral du JNIM, fondé sur l’autonomie d’action des katibas, a conduit à la généralisation des engins explosifs improvisés, les EEI, dans toutes ses zones d’opération. Les deux groupes utilisent largement les motos comme moyen de locomotion, de combat et, pour le JNIM, comme engin piégé.

L’étude met aussi en évidence chez les deux une stratégie en plusieurs temps combinant différentes tactiques, mais avec une sophistication psychologique plus aboutie chez le JNIM pour l’usage des véhicules piégés, qui suppose de convaincre des combattants de participer à ce type d’attaque.

Vous consacrez un chapitre important aux ressources financières et aux dynamiques locales. En quoi ces dimensions nourrissent-elles leur concurrence ?

Nous partons du postulat que le financement se fait du bas vers le haut : le temps où les maisons-mères finançaient directement les groupes affiliés semble révolu. Nous avons étudié sept mécanismes : la zakat, les rançons, le vol de bétail, l’exploitation minière, le commerce et les trafics, les contributions communautaires et les taxes routières et impôts villageois. Les deux groupes partagent un modèle économique collectiviste que nous résumons par « Extorsion – Production – Répartition », avec un modèle unitaire pour l’EIS et fédéral pour le JNIM. Les méthodes de prélèvement et de gestion ne sont pas linéaires et chacun s’inspire de l’autre : par exemple, les enlèvements d’Occidentaux, que le JNIM semble délaisser depuis 2023 sont utilisés par l’EIS depuis 2024, alors que le bétail, sa principale ressource, se raréfie.

Sur le plan local, nos recherches montrent que les deux groupes étudient les faiblesses de chaque zone avant de s’y implanter, jouent sur les équilibres entre villages, se posent ensuite comme arbitres de la violence et adaptent leurs discours : égalité et justice sociale au Sahel, accès aux ressources dans les zones forestières.

Au-delà des rivalités internes, que révèle cette concurrence sur l’évolution du djihadisme au Sahel ?

L’évolution de cette concurrence, parfois très intense, parfois moins, traduit une transformation structurelle. Les conquêtes et les succès idéologiques ont grisé les deux groupes, qui se positionnent pour la conquête du pouvoir en se présentant comme une alternative. Tout en s’inspirant l’un de l’autre, ils ont développé des stratégies de contrôle territorial et de gestion administrative qui se veulent proches des populations, sur la base d’offres et d’exigences.

Mon analyse se veut utile pour la communauté scientifique et pour les décideurs. Il s’agit de comprendre chaque acte posé par ces groupes, sa visée, la stratégie derrière et la finalité, afin de donner un coup d’avance à la lutte contre le terrorisme. Connaître finement le JNIM et l’EIS, c’est mieux identifier les leviers sur lesquels il faudrait agir pour extraire la menace lorsque c’est la solution et recourir à d’autres mécanismes lorsque la situation le permet.

Mali/Niger : le Premier ministre nigérien à Bamako pour les préparatifs du sommet de l’AES

Le Premier ministre du Niger s’est rendu à Bamako le 11 décembre dans le cadre des préparatifs du deuxième sommet de l’Alliance des États du Sahel. La visite a porté sur les dossiers institutionnels de la Confédération, dont l’état d’avancement de la Banque confédérale pour l’investissement et le développement.

Reçu à l’aéroport Modibo Keïta-Sénou par le général Abdoulaye Maïga, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine a rejoint Bamako.

Il a pris part à des échanges de travail avec les responsables économiques de l’Alliance des États du Sahel..

Ce déplacement ne constitue pas une première pour le chef du gouvernement nigérien à Bamako. Depuis la création de l’Alliance, Ali Mahaman Lamine Zeine a déjà effectué plusieurs visites de travail dans la capitale malienne. La séquence d’hier intervient toutefois à un moment particulier, à l’approche du deuxième sommet des chefs d’État de l’AES prévu les 22 et 23 décembre, et s’inscrit dans une phase de consolidation des dossiers appelés à être examinés à ce niveau.

Les discussions ont principalement porté sur la Banque confédérale pour l’investissement et le développement, conçue comme l’instrument financier commun de la Confédération. Selon les informations communiquées à l’issue des échanges, les statuts de la banque ont été validés et signés, ouvrant la voie à la mise en place des organes de gouvernance et à la désignation des responsables chargés de conduire l’institution. Ces avancées s’inscrivent dans la continuité des travaux menés ces derniers mois par les ministres des Finances de l’AES.

La question du capital de la banque demeure toutefois peu détaillée dans les communications officielles. Lors de l’annonce de sa création, un capital initial de 500 milliards de francs CFA avait été évoqué, ce qui a parfois nourri des interprétations divergentes. À ce stade, les autorités indiquent qu’un capital est validé et partiellement libéré, sans précision publique sur les montants effectivement mobilisés ni sur le calendrier exact de démarrage des activités opérationnelles.

La visite s’inscrit enfin dans un agenda institutionnel plus large, marqué par une série de réunions techniques et ministérielles organisées en amont du sommet. Ces rencontres visent à examiner les textes confédéraux, les mécanismes de coordination et les projets communs appelés à être consolidés avant leur présentation aux chefs d’État.

Ali Mahaman Lamine Zeine a quitté Bamako à l’issue de cette mission de travail. Cette étape s’ajoute aux consultations engagées par les États membres de l’Alliance dans la phase préparatoire du sommet, appelé à marquer une nouvelle étape dans la structuration institutionnelle et économique de la Confédération des États du Sahel.

 

Lutte contre le terrorisme : Les violences progressent malgré les initiatives régionales

La région ouest-africaine fait face à une intensification des violences armées qui oblige les organisations sous-régionales à renforcer leurs dispositifs collectifs de sécurité. Les attaques répétées contre les corridors maliens et les données alarmantes publiées par la CEDEAO, l’AES et divers organismes spécialisés témoignent d’une menace désormais pleinement transfrontalière.

La coordination sécuritaire en Afrique de l’Ouest se trouve à un moment charnière. Selon les chiffres présentés en novembre 2025 au Conseil de sécurité de l’ONU par le Président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray, l’espace communautaire a enregistré environ 450 incidents terroristes et plus de 1 900 morts entre janvier et novembre. Le Sahel central concentre à lui seul près de 80% des attaques et plus de 85% des victimes, confirmant les tendances relevées par l’ACLED et l’Index mondial du terrorisme.

Les attaques contre les convois de carburant reliant le Mali à ses ports ont mis en évidence une fragilité logistique qui dépasse les frontières nationales. Cette pression a précipité la mise en place de réponses collectives mieux structurées, fondées sur un renseignement partagé et une coordination opérationnelle renforcée.

Dans ce contexte, l’Alliance des États du Sahel s’affirme comme un acteur central, même si sa force unifiée est en phase de mise en place et loin de son plein potentiel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger multiplient néanmoins les opérations coordonnées pour sécuriser les corridors vitaux et commencent à mutualiser plus systématiquement leurs capacités de renseignement et de riposte.

Parallèlement, la CEDEAO poursuit ses propres initiatives, malgré les tensions politiques qui l’opposent à certains États sahéliens. Sa Force d’intervention régionale, annoncée en 2023, dispose d’une capacité initiale de 1 650 personnels et pourrait atteindre 5 000 hommes selon les contributions des États membres. Touray a rappelé que le terrorisme constitue désormais une menace existentielle, y compris pour les pays côtiers, où des cellules dormantes ont été détectées. Le mécanisme d’alerte précoce de la CEDEAO demeure un instrument majeur d’anticipation et d’analyse.

Des mécanismes déjà disponibles

La région bénéficie également du Processus de Nouakchott, lancé en 2013 par l’Union africaine pour renforcer la coopération sécuritaire sahélienne. Ce mécanisme facilite la circulation des renseignements et l’harmonisation des stratégies de surveillance frontalière tout en intensifiant les formations spécialisées destinées aux forces des pays membres. Son rôle est devenu plus visible à mesure que les groupes armés étendaient leurs zones d’influence.

Par ailleurs, le CEMOC, basé à Tamanrasset et réunissant l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie, est un cadre de coopération axé sur le partage du renseignement et la surveillance des zones frontalières. Bien que moins visible ces dernières années, il continue d’alimenter les échanges stratégiques entre États sahéliens, en complément des autres dispositifs régionaux.

À ces dispositifs s’ajoutent l’Initiative d’Accra et la Force Multinationale Mixte du Lac Tchad, deux architectures complémentaires dans la lutte contre l’expansion djihadiste. L’Initiative d’Accra, regroupant notamment le Ghana, le Togo, le Bénin et la Côte d’Ivoire, mène des opérations coordonnées pour contenir la progression des groupes armés vers le Golfe de Guinée. Tandis que la Force du lac Tchad, engagée contre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest, est l’un des cadres opérationnels les plus actifs du continent.

Violences armées

Pourtant, les données d’ACLED montrent que le Sahel central était en 2024 et au premier semestre 2025 l’un des foyers de violences les plus meurtriers hors zones de guerre. Les attaques visent aussi bien les villages que les forces armées et les axes économiques. L’Index mondial du terrorisme classe le Mali, le Burkina Faso et le Niger parmi les pays les plus touchés au monde.

Ces dynamiques mettent en relief à la fois la multiplication des initiatives régionales et les tensions qui subsistent entre certaines organisations. Les divergences institutionnelles ne masquent toutefois pas une réalité largement partagée. En effet, il est évident qu’aucune réponse strictement nationale ne peut enrayer une menace qui ignore les frontières et exploite les vulnérabilités structurelles des États.

Les attaques visant les civils, les services locaux et les infrastructures économiques rappellent l’urgence d’une action régionale réellement coordonnée. La protection des corridors maliens a montré que l’efficacité collective repose avant tout sur la mutualisation des moyens, la rapidité de réaction et le partage du renseignement. Malgré les dispositifs complémentaires qui se renforcent, la réponse reste encore insuffisante face à l’ampleur de la menace.

Massiré Diop

Confédération AES : les experts en conclave à Ouagadougou avant la réunion des ministres  

Les hauts fonctionnaires de la Confédération des États du Sahel se sont retrouvés à Ouagadougou ce 24 novembre pour deux jours de travaux préparatoires à la réunion des ministres des Affaires étrangères attendue le 26 novembre.

Les délégations du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont ouvert leurs sessions en présence des experts des trois piliers de la Confédération : la diplomatie, la défense-sécurité et le développement.
Cette rencontre intervient un an après la première session du Collège des Chefs d’État, tenue en juillet 2024 à Niamey. Depuis cette date, les trois pays travaillent à structurer les mécanismes internes de l’espace confédéral, en lien avec la feuille de route adoptée sous présidence malienne. Les travaux d’Ouagadougou visent à évaluer les acquis de cette période, actualiser les documents stratégiques et consolider les textes qui régissent les organes de la Confédération.
Le chef de la délégation burkinabè, l’ambassadeur Yirigouin Hermann Toe, a rappelé que cette étape doit permettre d’harmoniser les positions diplomatiques pour que l’AES s’exprime d’une voix cohérente sur les scènes régionale et internationale. Cette harmonisation, selon lui, est indispensable avant la rencontre ministérielle et la session du Collège des Chefs d’État prévue en décembre 2025.
Pour l’ambassadeur Mahamane Amadou Maïga, chef de la délégation malienne, les travaux doivent dégager des perspectives communes dans les domaines de la paix, de la coopération et de la souveraineté. L’ambassadeur nigérien Ousmane Alhassane a indiqué que plusieurs documents seront finalisés, dont les projets de protocole additionnel relatifs aux trois piliers, les dispositions encadrant les sessions des Parlements confédéraux, le projet de règlement intérieur du Conseil des ministres et le document préparatoire à la réunion des ministres des Affaires étrangères.
Les résultats des 48 heures de concertation seront soumis mercredi aux ministres du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Ils constitueront la base de travail de la deuxième session du Collège des Chefs d’État, attendue en décembre 2025, un rendez-vous qui doit marquer une nouvelle étape dans l’opérationnalisation de la Confédération des États du Sahel.

Niger : enlèvement d’un pilote humanitaire à Niamey et libération de l’ancien préfet d’un département du nord-est

Dans la nuit du 21 au 22 octobre 2025, un ressortissant américain, pilote de l’ONG Serving In Mission (SIM) présent au Niger depuis 2010, a été enlevé à Niamey. Le lendemain, le 22 octobre, le commandant Amadou Torda, ancien préfet du département de Bilma, ainsi que quatre de ses compagnons (deux gendarmes, deux soldats de la Garde nationale) ont été libérés après plus d’un an de captivité.

Le pilote américain, âgé de 48 ans selon plusieurs sources, a été retiré de son domicile situé dans le quartier Château 1, un secteur sécurisé près de l’hôtel Bravia et du palais présidentiel. Trois hommes armés non identifiés l’ont emmené. Le Département d’État des États-Unis a indiqué que l’ambassade américaine à Niamey travaille avec les autorités nigériennes pour obtenir sa libération. Aucune revendication n’a encore été faite, et les forces de sécurité nigériennes ont engagé des recherches dès le mercredi 22 octobre. Il s’agit, selon les médias, du premier enlèvement d’un ressortissant étranger à Niamey depuis 2011.
Le pilote enlevé exerçait des missions de transport aérien d’urgence humanitaire pour SIM International, organisation active dans plusieurs pays du Sahel. SIM confirme sa présence au Niger, en soulignant les défis sécuritaires grandissants dans la région.

La seconde situation concerne la libération du commandant Amadou Torda et de ses quatre compagnons qui avaient été enlevés le 21 juin 2024 alors qu’ils revenaient vers Bilma, dans la région d’Agadez. L’enlèvement avait été attribué à un groupe armé non identifié. Des documents de l’époque mentionnaient la mort d’un membre de la délégation et la mise en œuvre d’une vaste opération de recherche par les forces de défense et de sécurité nigériennes. Leur libération, intervenue le 22 octobre 2025 après plus de 16 mois de détention, marque un soulagement dans la communauté locale mais s’inscrit dans un contexte d’insécurité récurrente dans cette zone du nord-est du pays.

Ces deux affaires reflètent la persistance des risques sécuritaires au Niger où les enlèvements – tant de ressortissants étrangers que de représentants de l’État – interviennent dans un contexte de dégradation de la sécurité, en particulier dans les régions du Sahel et du nord-est. L’enlèvement à Niamey d’un humanitaire opérant dans un quartier hautement sécurisé illustre notamment l’extension des menaces urbaines. De son côté, la libération des otages de Bilma souligne la lenteur du processus de réponse, mais aussi la capacité de l’État à conduire des opérations de recherche et de négociation.

L’ONG humanitaire concernée, active depuis des années au Niger, signale que le contexte opérationnel s’est durement complexifié ces dernières années, avec une multiplication d’attaques et d’enlèvements dans les zones rurales et frontalières. Les otages libérés de Bilma étaient détenus dans des conditions qui restaient obscures jusqu’à récemment, et leur retour pose la question de la prise en charge et de la réinsertion de personnels de sécurité confrontés à de tels conflits.

Enfin, la multiplication de ces opérations d’enlèvement met en lumière les défis de l’État nigérien en matière de sécurisation de ses frontières, de protection des humanitaires et de maintien de l’ordre dans des zones de faible densité administrative. Le retour à la normale pour les familles et les organisations concernées va nécessiter une gestion psychologique, matérielle et institutionnelle.

Franc CFA : Une monnaie en sursis ou en transition ?

À quatorze mois du lancement annoncé de la monnaie unique Eco et à la veille du quatre-vingtième anniversaire du franc CFA, la question de l’avenir de la monnaie ouest-africaine revient sur le devant de la scène. Entre héritage historique, stabilité économique et souveraineté politique, la région cherche à définir les contours d’une nouvelle ère monétaire.

Créé le 26 décembre 1945, le franc CFA demeure, près de quatre-vingts ans plus tard, l’une des devises les plus anciennes en circulation sur le continent. Instrument de stabilité pour certains, symbole de dépendance pour d’autres, il est au cœur des débats sur la souveraineté et l’intégration économique de l’Afrique de l’Ouest.

Pour l’économiste Modibo Mao Makalou, « le débat sur le franc CFA s’inscrit dans une dynamique plus large, celle d’une réorganisation des zones monétaires ouest-africaines ». Il rappelle : « il existe aujourd’hui deux blocs – l’UEMOA et la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO) – qui devraient converger vers une monnaie unique, l’Eco, prévue pour 2027 ».

Souvent présenté comme un vestige du passé colonial, le franc CFA a pourtant connu plusieurs mutations majeures. D’abord baptisé franc des Colonies Françaises d’Afrique, il devient à l’indépendance franc de la Communauté Financière Africaine pour l’UEMOA et franc de la Coopération Financière en Afrique centrale pour la CEMAC.

La dévaluation de 1994 et la réforme de 2019 ont transformé sa gouvernance. Les pays de l’UEMOA ne déposent plus leurs réserves au Trésor français et la France ne siège plus dans les instances de la BCEAO.

Stabilité monétaire

De plus, l’arrimage à l’euro (1 € = 655,957 franc CFA) demeure un choix de stabilité monétaire comparable à d’autres régimes de change dans le monde. Des pays comme le Danemark, le Maroc ou le Qatar arriment également leur monnaie à une devise forte sans y voir une atteinte à leur souveraineté.

Ce système assure la prévisibilité des prix et la confiance des investisseurs, mais limite la marge de manœuvre monétaire des États membres.

Selon la BCEAO, la zone UEMOA – huit pays dont le Mali – a enregistré en 2024 une croissance moyenne de 5,7% et une inflation de 3,4%, parmi les plus faibles du continent. Les réserves de change, estimées à 16,1 milliards d’euros, couvrent environ quatre mois et demi d’importations, tandis que la dette publique moyenne atteint 52% du PIB.

Réformes inachevées et enjeux régionaux

L’accord signé en décembre 2019 entre la France et les États membres de l’UEMOA visait à moderniser la Zone franc avec le retrait des représentants français, la création d’un compte de garantie à la BCEAO et l’autonomie soutenue de la banque centrale. Ces réformes ont renforcé la gouvernance régionale sans remettre en cause la parité fixe avec l’euro.

L’Eco en ligne de mire

En parallèle, la CEDEAO poursuit le projet de monnaie unique Eco, dont le lancement est prévu pour 2027. Les chefs d’État ont confirmé cette date lors du sommet d’Abuja de juillet 2024, sous réserve du respect des critères de convergence : déficit budgétaire inférieur à 3% du PIB, inflation maîtrisée, réserves couvrant au moins trois mois d’importations et ratio dette/PIB inférieur à 70. À ce jour, seuls deux pays remplissent durablement ces conditions.

Selon Modibo Mao Makalou, « l’Eco sera une monnaie ouest-africaine émise par une banque centrale fédérale, dotée d’un taux de change flexible adossé à un panier de devises ». Il précise que « seuls les pays respectant les critères de convergence macroéconomique fixés par la CEDEAO seront éligibles », une condition qui rendra la mise en œuvre progressive.

Souveraineté monétaire en débat

Pour l’économiste Étienne Fakaba Sissoko, la question du franc CFA dépasse les frontières de la technocratie. « Le débat sur le franc CFA est à la fois économique, politique et symbolique. Sur le plan économique, il interroge la performance réelle du système : la Zone CFA a assuré la stabilité nominale, mais pas la transformation structurelle des économies. Sur le plan politique, il pose la question du pouvoir : qui décide de la politique monétaire africaine, selon quelles règles et au profit de qui ? ».

Sissoko estime que les réformes menées depuis 2019 ont renforcé la forme plus que le fond : « la parité fixe avec l’euro et la garantie de convertibilité par la France ont été maintenues. L’arrimage est une source de crédibilité, mais aussi une contrainte : il protège contre l’instabilité mais limite la capacité d’adaptation ».

Il plaide pour une transition graduelle : « l’enjeu n’est pas de rompre brutalement, mais de redéfinir la relation monétaire dans un cadre africain maîtrisé : un système plus flexible, appuyé sur un fonds de stabilisation régional et une coordination budgétaire renforcée ».

Le Mali à la croisée des chemins

La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en janvier 2025 et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) redessinent la carte institutionnelle régionale. Ces pays demeurent membres de l’UEMOA, mais leur position au sein du futur Eco reste incertaine.

Pour Étienne Fakaba Sissoko, cette situation crée une zone grise monétaire : « le Mali se trouve à la croisée de trois dynamiques contradictoires : son appartenance à l’UEMOA, sa rupture avec la CEDEAO et son adhésion à l’AES. Cette triple appartenance pose un défi de cohérence monétaire ».

Pour Modibo Mao Makalou, « aucune incompatibilité n’existe pour le moment entre l’AES et l’UEMOA ». Il estime que « ces deux cadres peuvent coexister, car l’UEMOA repose sur un traité solide d’intégration économique et monétaire, avec des politiques sectorielles harmonisées et un Tarif extérieur commun ».

Certains analystes, comme Madou Cissé, appellent à la prudence face à une monnaie propre à l’AES. Dans une analyse publiée récemment, il souligne que ces pays « affichent une balance commerciale déficitaire » et que « près de 40% des importations devraient être couvertes par un stock supplémentaire de devises ». Il estime qu’une monnaie autonome mal préparée pourrait accroître les coûts de transaction et fragiliser les échanges dans une économie encore dépendante des importations.

Makalou souligne, quant à lui, qu’une monnaie nationale « doit reposer sur la solidité de l’économie réelle et sur un appareil institutionnel crédible ». Il rappelle qu’une banque centrale indépendante devrait « assurer la stabilité des prix, gérer les réserves de change et garantir la sécurité du système bancaire ».

Pour autant, des experts s’accordent néanmoins sur la nécessité d’une préparation concertée : « le Mali devra préserver la stabilité de sa monnaie actuelle tout en préparant sa position stratégique dans les recompositions à venir. Sans discipline budgétaire et sans vision partagée du développement, aucune monnaie ne peut être souveraine – fût-elle rebaptisée Eco », conclut Sissoko.

Les précédents guinéen et mauritanien

Rappelons que la Guinée et la Mauritanie faisaient partie de la Zone franc avant de la quitter respectivement en 1960 et 1973. La Guinée, première à se retirer, a connu une crise de liquidité et une inflation rapide après la création du franc guinéen. La Mauritanie, avec l’introduction de l’ouguiya, a subi plusieurs années d’instabilité avant de retrouver un équilibre. Ces expériences illustrent les risques d’une transition monétaire précipitée sans réserves ni instruments de stabilisation suffisants.

Perspectives pragmatiques

La transition vers l’Eco, prévue pour 2027, s’annonce progressive. Plusieurs scénarios sont évoqués : maintien d’un CFA réformé, adoption partielle de l’Eco par les pays les plus préparés ou création de mécanismes parallèles au sein du Sahel.

Pour Modibo Mao Makalou, la réussite de la transition dépendra aussi du rôle du secteur privé. Il appelle à « mobiliser l’épargne régionale, créer des marchés financiers intégrés et allonger la durée des crédits » afin de financer les investissements productifs et environnementaux.

La BCEAO rappelle que l’objectif premier demeure la stabilité macroéconomique et la protection du pouvoir d’achat. Selon ses données 2025, la Zone UEMOA conserve « des fondamentaux solides » malgré les pressions sécuritaires et climatiques.

À l’aube de ses 80 ans, le franc CFA en est aujourd’hui à une étape décisive de son histoire, entre autonomie institutionnelle et dépendance structurelle. Pour les experts, l’enjeu n’est pas la rupture, mais la construction d’une souveraineté monétaire pragmatique conciliant stabilité, intégration régionale et indépendance économique.

MD

Mort de Boubacar Demougui : un coup dur pour l’État islamique au Sahel  

Le 8 octobre 2025, les Forces armées de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont réalisé une frappe aérienne décisive à Inarabane, une localité située au sud-ouest de Ménaka, visant l’État islamique au Sahel (EIS). Cette opération a permis de neutraliser plusieurs responsables de premier plan du groupe, parmi lesquels Boubacar Demougui, chef redouté de la branche locale de l’EIS et principal acteur de la terreur au nord du Mali.

Dans la matinée du 8 octobre, les forces de l’AES ont mené une frappe stratégique, en se basant sur des renseignements fiables et confirmés. Des drones ont ciblé une réunion de commandement de l’EIS dans la zone d’Inarabane. Cette intervention a permis d’éliminer plusieurs responsables de l’organisation, dont Boubacar Demougui, adjoint direct de l’émir Issa Barrey et un acteur central du dispositif militaire du groupe dans la région.
Boubacar Demougui, originaire du nord de Ménaka, dirigeait depuis plusieurs années les opérations sur un large secteur s’étendant de Tidermène à Ikadewan, en passant par Tedjererte. Il était responsable de la gestion logistique des unités combattantes et de la coordination des ressources du groupe. Sa réputation de violence s’est particulièrement renforcée après qu’il ait exécuté, en 2022, Sidi Barka, le président de la société civile de Ménaka, un crime qui avait profondément affecté la population locale.
L’opération a également permis de neutraliser plusieurs de ses lieutenants, dont Ismaël Ould Habib Ould Choghib et Ahmed Ould Alwane Ould Choghib. Ces derniers, également actifs dans la région de Ménaka, étaient impliqués dans de nombreuses exactions contre les civils et dans des enlèvements d’otages, incluant une ressortissante suisse et une autrichienne, capturées entre Agadez et Ménaka. Selon les renseignements, ces individus participaient à une réunion de coordination au moment de l’attaque.
Boubacar Demougui, connu pour sa mobilité et son expertise tactique, était l’un des stratèges les plus redoutés de l’EIS dans la région du Sahel. Il avait pris part à plusieurs attaques majeures, notamment l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en 2017, l’attaque du camp d’Indelimane en 2019 et l’assaut sur Labbezanga en 2023. Sa mort est considérée comme un succès militaire majeur par les forces de l’AES, affaiblissant la structure de commandement de l’EIS dans le nord du Mali, déjà fragilisée par les actions militaires récentes menées à Ménaka et à Gao.
Au-delà de son impact militaire, cet événement a une portée symbolique importante dans la lutte psychologique contre les groupes armés. Dans une région marquée par la terreur, l’élimination de l’un des responsables les plus cruels de la violence pourrait bien marquer un tournant. Cependant, les autorités demeurent prudentes. Bien que cette victoire porte un coup sévère à l’appareil de l’EIS, la menace reste présente, les réseaux de soutien restant opérationnels et susceptibles de se réorganiser rapidement.

E-passeport AES : de nouveaux tarifs avant la suspension annoncée du service

Le gouvernement a adopté de nouveaux tarifs pour le passeport confédéral AES, désormais fixés à 45 000 F CFA pour le service standard et 90 000 F CFA pour le service premium. Cette mesure précède la suspension temporaire de l’enrôlement biométrique, prévue à partir du 11 octobre, le temps d’une modernisation technique.

Réuni en session ordinaire mercredi 8 octobre 2025 au Palais de Koulouba, le Conseil des ministres, présidé par le général Assimi Goïta, a approuvé un décret fixant les nouveaux prix du e-passeport de la Confédération des États du Sahel (AES). Ce document, adopté le 18 avril dernier par les trois pays membres, vise à harmoniser les titres de voyage au sein de l’espace sahélien et répond aux normes de l’Organisation de l’aviation civile internationale en matière de sécurité et de protection des données personnelles.

Le tarif du passeport standard baisse de 55 000 à 45 000 F CFA, tandis que celui du service premium passe de 110 000 à 90 000 F CFA, soit une réduction de 10 000 et 20 000 F CFA respectivement. Cette révision tarifaire s’inscrit dans la volonté des autorités d’encourager la libre circulation des personnes et de renforcer la souveraineté administrative dans le cadre confédéral de l’AES.

Quelques jours plus tôt, le ministère de la Sécurité et de la Protection civile avait annoncé, dans un communiqué daté du 26 septembre, une suspension temporaire du service d’enrôlement pour le passeport biométrique malien. Celle-ci prendra effet le 11 octobre pour le service standard et le 16 octobre pour le service premium, à Bamako, dans les régions et au Consulat général du Mali à Paris. La reprise est prévue au plus tard le 25 octobre 2025, le temps de finaliser une série d’améliorations techniques de la chaîne de production.

Le secrétaire général du ministère, Oumar Sogoba, a souligné que cette suspension est une étape nécessaire pour garantir un service plus fiable et mieux adapté aux exigences internationales. Selon les autorités, cette modernisation, associée à l’introduction du e-passeport AES, illustre la volonté de l’État de doter ses citoyens de documents plus sécurisés et de renforcer l’intégration régionale au sein de l’espace confédéral sahélien.

80e Assemblée de l’ONU : l’AES défend sa souveraineté

Le Premier ministre et chef du gouvernement Abdoulaye Maïga a pris la parole le 26 septembre à New York lors du débat général de la 80e session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies.

Il s’est exprimé au nom de la Confédération des États du Sahel (AES), qui regroupe le Burkina Faso, le Niger et son pays, pour présenter la vision et les priorités de cette alliance née de la volonté des trois États de renforcer leur sécurité et de consolider leur souveraineté.

Dans son allocution, Abdoulaye Maïga a réaffirmé l’engagement des pays de l’AES à lutter ensemble contre le terrorisme, qu’il a qualifié de menace majeure à la paix et à la stabilité. Il a mis en avant la nouvelle approche sécuritaire adoptée par les trois États, fondée sur la mutualisation des forces, le renforcement des capacités militaires, le recrutement massif et l’équipement des armées. Il a estimé que cette dynamique, née après le retrait des forces internationales, a permis d’obtenir des résultats sur le terrain et de réduire la dépendance sécuritaire vis-à-vis de partenaires étrangers.

Le chef du gouvernement a accusé certains États d’ingérence dans la région, citant notamment la France, soupçonnée de soutien à des groupes armés, et l’Ukraine, qu’il a accusée d’avoir revendiqué une attaque contre une patrouille malienne en juillet 2024 et de fournir des drones aux groupes terroristes. Il a aussi dénoncé l’inaction des Nations unies face à la détérioration de la situation sécuritaire au Sahel. Abdoulaye Maïga a annoncé que l’AES s’était retirée du Statut de Rome de la Cour pénale internationale le 22 septembre 2025 et qu’elle entendait désormais mettre en place des mécanismes de justice internes adaptés à ses valeurs et à ses réalités.

Le discours a insisté sur la nécessité d’une réforme profonde de l’Organisation des Nations unies, notamment du Conseil de sécurité, afin d’accorder à l’Afrique deux sièges permanents et cinq non permanents, conformément au Consensus d’Ezulwini et à la Déclaration de Syrte. Le Premier ministre a plaidé pour un multilatéralisme plus équitable, capable de traduire les résolutions en actions concrètes et de garantir le respect du droit international. Il a également appelé à une refondation de la gouvernance mondiale pour mieux répondre aux défis sécuritaires et économiques, citant les initiatives des BRICS comme alternatives au modèle actuel.

Le Premier ministre a abordé les tensions diplomatiques avec l’Algérie, accusée d’avoir permis la planification d’une attaque contre les forces maliennes à proximité de sa frontière et d’avoir abattu un drone malien le 1er avril 2025. Il a indiqué que son pays avait saisi la Cour internationale de justice et dénoncé le refus d’Alger de reconnaître la compétence de cette juridiction. Il a averti que toute agression future ferait désormais l’objet d’une réponse par réciprocité.

Sur le plan du développement, Abdoulaye Maïga a présenté la stratégie économique de l’AES fondée sur l’exploitation de ses ressources naturelles, l’investissement dans les infrastructures, l’énergie et l’industrialisation, ainsi que la création d’une Banque confédérale pour l’investissement et le développement. Il a souligné l’importance d’un modèle économique endogène et la volonté de rompre avec la dépendance extérieure.

Il a réaffirmé l’attachement de la Confédération des États du Sahel aux principes de la Charte des Nations unies, tout en insistant sur l’urgence d’une réforme du système multilatéral. Il a appelé la communauté internationale à reconnaître les efforts de l’AES dans la lutte contre le terrorisme et à soutenir une alliance qui, selon lui, œuvre pour la stabilité de l’Afrique et, au-delà, pour celle du monde entier.

 

Retrait de la CPI : Une décision politique aux effets juridiques limités

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont annoncé le 22 septembre 2025 leur retrait « avec effet immédiat » de la Cour pénale internationale, dénonçant une justice sélective et néocoloniale. Une décision au fort poids politique, mais dont la portée juridique est encadrée et différée dans le temps.

Les trois pays sahéliens ont adhéré au Statut de Rome peu après son adoption : le Mali en août 2000, le Niger en avril 2002 et le Burkina Faso en avril 2004. Ils avaient alors conclu des accords facilitant l’installation et le travail de la Cour, une coopération qu’ils jugent aujourd’hui devenue une contrainte. Dans leur communiqué, ils accusent la CPI de pratiquer une « justice sélective » et de garder un « mutisme complaisant » face à certains crimes, tout en s’acharnant contre ceux exclus du « cercle fermé des bénéficiaires de l’impunité internationale ». Parmi eux, seul le Mali a formellement déféré une situation à la Cour, en juillet 2012, après la chute du Nord face aux groupes armés. L’enquête avait été ouverte en janvier 2013, sur la base de l’article 13 du Statut, permettant à un État partie de saisir la juridiction pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide.

Deux affaires emblématiques ont suivi. Ahmad Al Faqi Al Mahdi a été condamné le 27 septembre 2016 pour la destruction des mausolées de Tombouctou, sur le fondement de l’article 8-2-e)iv) relatif aux atteintes aux biens culturels. Al Hassan Ag Abdoul Aziz Ag Mohamed Ag Mahmoud a été reconnu coupable le 26 juin 2024 de crimes de guerre et crimes contre l’humanité et condamné le 20 novembre 2024 à dix ans d’emprisonnement, peine réduite de douze mois le 23 juillet 2025.

Réparations en cours

L’affaire Al Mahdi a marqué un tournant en devenant en 2016 le premier procès pour destruction de biens culturels. En août 2017, la Chambre de première instance a ordonné 2,7 millions d’euros de réparations, financées en partie par le Fonds au profit des victimes, qui a mobilisé 1,35 million d’euros. Près de 989 victimes ont déjà bénéficié de réparations individuelles et une phase collective a été engagée en juillet 2022 à Tombouctou, incluant la réhabilitation de sites et un soutien communautaire.

Dans l’affaire Al Hassan, la décision sur les réparations est toujours attendue. Selon Mme Margo du bureau de l’information de la CPI à Bamako, « l’affaire Al Hassan est au stade des réparations pour les victimes. Nous attendons d’ailleurs une décision prochaine sur le type de réparations », soulignant que le processus reste pleinement en vigueur malgré l’annonce du retrait. Conformément à l’article 127 du Statut de Rome, ce retrait « ne libère pas l’État des obligations contractées » et « n’affecte pas la compétence de la Cour sur les affaires déjà engagées ».

Un retrait juridiquement limité

Le communiqué de l’AES parle d’un retrait « avec effet immédiat », alors que l’article 127-1 prévoit qu’il n’entre en vigueur qu’un an après notification au Secrétaire général de l’ONU. Comme le rappelle Mme Margo, ce délai implique que les obligations de coopération se poursuivent jusqu’en septembre 2026 et que les crimes commis jusque-là restent dans le champ de compétence de la Cour. Amnesty International a également réagi, soulignant que « le retrait du Statut de Rome n’aurait aucune incidence sur l’enquête en cours au Mali ni sur les obligations de coopération de l’État envers la Cour, mais il compromettrait l’accès futur des victimes de crimes graves à la justice internationale », selon Marceau Sivieude, Directeur régional pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale.

Pour Dr Jean-François Marie Camara, enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences administratives et politiques, cette annonce s’inscrit dans la dynamique des retraits précédents mais surprend au moment où le Mali saisit la CIJ. Il avertit que la souveraineté ne doit pas conduire à l’isolement et plaide pour le renforcement de juridictions nationales compétentes et impartiales.

Les précédents du Burundi, sorti en octobre 2017, et des Philippines, en mars 2019, confirment que la CPI conserve sa compétence pour les crimes commis avant le retrait. D’autres pays africains avaient amorcé la même démarche avant de reculer : la Gambie de Yahya Jammeh, dont la notification d’octobre 2016 a été annulée après l’alternance politique, et l’Afrique du Sud, où la justice a jugé la procédure inconstitutionnelle. Ces exemples illustrent que les annonces de dénonciation du Statut de Rome peuvent être réversibles.

Dynamique régionale

Au-delà du droit, l’annonce du 22 septembre 2025 s’inscrit dans le repositionnement politique de l’AES, marqué par le retrait du G5 Sahel en 2022, la sortie de la CEDEAO en janvier 2024, puis la suspension de sa participation à l’Organisation internationale de la Francophonie en 2024. Quelques jours plus tôt, du 15 au 17 septembre 2025 à Niamey, les ministres de la Justice avaient évoqué la création d’une Cour pénale sahélienne des droits de l’Homme pour juger les crimes internationaux, le terrorisme et la criminalité organisée. Présentée comme une justice « endogène », cette initiative reste entourée d’incertitudes, tant sur son financement que sur l’indépendance des juges, les garanties procédurales et le calendrier de sa mise en œuvre.

Relation complexe

L’Afrique compte 33 États parties au Statut de Rome, soit plus d’un quart des membres, mais est la région la plus concernée, avec neuf situations ouvertes depuis 2002. Plusieurs dirigeants africains ont été visés, d’Omar el-Béchir à Uhuru Kenyatta, tandis que Laurent Gbagbo avait été transféré à La Haye avant son acquittement en 2021. Plus récemment, la Cour a émis des mandats d’arrêt contre Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahu, montrant que sa compétence peut s’étendre à des États non signataires par renvoi du Conseil de sécurité ou selon la reconnaissance territoriale.

Mme Margo rappelle que « la CPI est une cour de dernier recours », complémentaire des juridictions nationales, et cite les saisines du Mali, de la RDC, de l’Ouganda ou encore de la Centrafrique. Elle insiste aussi sur le fait que la Cour mène des enquêtes bien au-delà de l’Afrique, « notamment en Palestine, au Venezuela, en Géorgie, en Ukraine, au Bangladesh / Myanmar ou encore en Afghanistan ».

Les victimes, premières concernées

La question des victimes reste centrale. Les réparations de l’affaire Al Mahdi se poursuivent malgré le retrait, mais le Fonds au profit des victimes, qui dépend de contributions volontaires, pourrait être fragilisé par des difficultés d’accès au terrain. Dans l’affaire Al Hassan, la décision sur les réparations est encore attendue et les victimes maliennes resteront sous la compétence de la Cour jusqu’en septembre 2026. « La CPI a permis à de nombreuses victimes de voir les présumés auteurs de crimes jugés et, dans les affaires où des condamnations ont été prononcées, de recevoir des réparations », rappelle Mme Margo.

Aucun impact sur la CIJ

La décision de l’AES n’affecte pas les procédures devant d’autres juridictions internationales, comme la Cour internationale de Justice de La Haye, où le Mali a déposé le 16 septembre une plainte contre l’Algérie pour la destruction d’un drone à Tinzaouaten. La CIJ, qui juge les différends entre États en vertu de son Statut, est une juridiction distincte de la CPI. Le retrait annoncé ne change rien à cette procédure.

En tout état de cause, l’annonce du 22 septembre marque une rupture politique forte, l’AES affirmant sa volonté de se distancier d’une institution jugée partiale et d’envisager une alternative régionale. Sur le plan juridique, l’article 127 du Statut limite toutefois les effets du retrait, puisque les affaires maliennes se poursuivent, que les condamnations et réparations demeurent et que la compétence de la Cour reste valable jusqu’en septembre 2026. Cette tension entre souveraineté et obligations pose la question de savoir si une future Cour sahélienne pourra garantir aux victimes le même niveau de justice que la CPI.

MD

CPI : L’AES annonce son retrait du Statut de Rome

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont annoncé lundi soir, à travers un communiqué conjoint, leur retrait immédiat du Statut de Rome, traité fondateur de la Cour pénale internationale. La décision a été rendue publique à Bamako par le président de la Transition du Mali et président en exercice de la Confédération des États du Sahel (AES), le général Assimi Goïta.

Les trois pays rappellent avoir souverainement ratifié le Statut de Rome au début des années 2000 et soulignent avoir coopéré avec la Cour sur la base des dispositions prévues et d’accords conclus pour faciliter ses activités sur leur territoire. Mais ils affirment avoir constaté, au fil du temps, que la juridiction s’était transformée en « instrument de répression néocolonial aux mains de l’impérialisme », devenant « l’exemple mondial d’une justice sélective ». Dans leur communiqué, ils accusent la CPI de s’être révélée incapable de juger certains crimes de guerre, crimes contre l’humanité, crimes de génocide et crimes d’agression, tout en « s’acharnant contre des acteurs qui ne relèvent pas du cercle fermé des bénéficiaires de l’impunité internationale ».

La décision de retrait, présentée comme un choix de « souveraineté », s’inscrit dans une dynamique déjà amorcée. Du 15 au 17 septembre, les ministres de la Justice des trois pays réunis à Niamey avaient proposé à leurs chefs d’État de réexaminer la coopération pénale internationale et d’accélérer la mise en place des instances juridictionnelles prévues par le traité constitutif de l’AES. Les discussions avaient porté sur la création d’une Cour pénale sahélienne des droits de l’homme, compétente pour juger les crimes internationaux, le terrorisme et la criminalité organisée, comme alternative aux mécanismes actuels.

Dans le communiqué de Bamako, les gouvernements affirment désormais leur volonté de recourir à des mécanismes endogènes de règlement des conflits, de consolidation de la paix et de promotion de la justice. L’AES réaffirme dans le même temps son engagement à défendre les droits de l’homme « en adéquation avec ses valeurs sociétales » et à lutter contre l’impunité.

Tout en exprimant leur gratitude aux Nations unies et à leurs États membres, les trois pays assurent qu’ils continueront à coopérer dans d’autres cadres jugés appropriés pour la promotion et la protection des droits humains, dans le respect de la souveraineté des États.

Cette rupture marque une nouvelle étape dans le repositionnement diplomatique et institutionnel des régimes sahéliens. Après avoir quitté successivement le G5 Sahel, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et l’Organisation internationale de la Francophonie, la Confédération des États du Sahel claque désormais la porte d’une autre grande organisation internationale, la Cour pénale internationale.

Dr. Amidou Tidiani : « C’est du fait que l’AES ait permis à ses États membres de résister collectivement face à la CEDEAO qu’a résulté l’idée d’en faire un outil politique et idéologique ».  

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont crée l’Alliance des Etats du Sahel, devenue confédération AES en juillet 2024. De quoi raviver le rêve fédéral du Mali. Dr Amidou Tidiani, enseignant-chercheur à l’Université Paris 13, répond à nos questions. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.

65 ans après l’échec de la Fédération du Mali, la Confédération AES pourrait-elle aboutir à une Fédération des États du Sahel ?

Par comparaison à la fédération du Mali, l’AES a une construction paradoxale. Initialement, il s’agissait d’une alliance d’infortune et de circonstance, dans un contexte d’opposition à la CEDEAO. Cette alliance n’avait initialement aucune consistance politique, ni idéologique.

C’est du fait que l’AES ait permis à ses États membres de résister collectivement face à la CEDEAO qu’a résulté l’idée d’en faire un outil politique et idéologique. On est ainsi passé d’une alliance de protection de régimes militaires à un projet politique.

Aujourd’hui, force est de constater que ce projet se renforce, se concrétise et prend un air beaucoup plus concret. Cependant, on est encore loin d’un véritable État fédéral comme le Mali d’il y a 65 ans.

En tant que précurseur de l’aspiration fédérale sous Modibo Keita, quel rôle pourrait jouer le Mali dans la concrétisation d’un État fédéral sahélien ?

Le Mali fait déjà office de locomotive de l’AES. C’est le précurseur de la résistance d’un régime militaire issu d’un coup d’Etat face à la CEDEAO. Les autres ont capitalisé sur l’expérience malienne. À cet égard, le Mali détermine le tempo de l’Alliance. Tant que l’AES restera gouvernée par des régimes militaires comme c’est le cas aujourd’hui, la dynamique malienne perdurera.

La consistance politique et idéologique de la fédération au sens de Modibo Keita est totalement différente de celle de Assimi Goita. Mais il me semble effectivement que l’AES inspire l’intégration sous régionale, idée chère à Modibo Keita.

Aujourd’hui, un peu plus d’un an après la création de la Confédération AES, quel regard portez-vous sur son évolution ?

S’il faut faire bilan, force est de constater que l’AES a réussi son  premier combat : celui de la résistance de ses membres face à la CEDEAO.

Cependant, le second volet sur lequel s’est construite l’AES (le volet sécuritaire) offre un bilan assez mitigé. La communication est importante mais les résultats restent à percevoir. Si l’AES atteint l’objectif de la sécurisation des territoires de ses Etats membres, elle s’inscrira définitivement dans le décor institutionnel sous-régional comme un acteur incontournable et attirera alors de nouveaux membres.

 

Premier Forum agricole de l’AES : Une synergie autour des défis communs

Le Mali accueille le premier Forum sur le développement de l’agriculture dans l’espace AES du 18 au 20 septembre 2025. C’est une opportunité pour les trois pays de mettre en synergie leurs atouts afin de résoudre des défis communs.

L’agriculture occupe environ 80% des actifs de la population dans les trois pays de l’AES (Burkina Faso, Mali et Niger). Elle contribue significativement au PIB et reste confrontée aux mêmes défis, notamment la crise climatique et les difficultés d’accès aux intrants. Le forum est donc une occasion de prendre en compte toutes les dimensions de l’agriculture. Il peut aboutir à un renforcement des bonnes pratiques culturales et de commercialisation.

Si la création de l’AES a d’abord mis l’accent sur les défis sécuritaires, l’organisation du Forum sur l’agriculture « vient à point nommé » pour atteindre la sécurité alimentaire dans les trois pays, touchés par des problématiques similaires.

Parmi ces contraintes figurent la faible fertilité des sols, la persistance des aléas climatiques et l’accès aux intrants. Il est donc attendu de la réunion des experts des réponses sur la restauration des sols, l’adaptation au changement climatique et l’accès aux intrants de qualité. Ce cadre d’échanges doit également servir à un partage des connaissances sur les techniques culturales et la conservation des produits agricoles.

Économies similaires

Selon la Banque mondiale, l’agriculture a représenté 33,45% du PIB du Mali en 2024, contre 32,49% en 2023, avec une production céréalière de 10,4 millions de tonnes, soit 5% de plus que la moyenne des 5 dernières années.

Au Burkina Faso, la part de l’agriculture était de 18,59% en 2024, contre 16,33% en 2023. Le coton était la principale culture d’exportation.

Au Niger, l’agriculture pesait 40% du PIB et mobilisait 80% de la population active, dominée par l’élevage et les cultures vivrières, en 2024.

Malgré leurs ressemblances, des particularités existent et certaines économies ont connu des avancées dans certains domaines, comme au Mali en matière de culture cotonnière. Ces connaissances doivent être mutualisées, suggère Dr Abdrahamane Tamboura, économiste. En outre, ces pays peuvent faire face ensemble à la demande internationale de certains produits pour combler les manques à gagner et avoir une offre significative.

La Confédération AES, créée en juillet 2024, couvre une population de 71,4 millions d’habitants, avec un PIB nominal de 62,38 milliards de dollars en 2024. La croissance a atteint 9,9% au Niger, 5,5% au Burkina Faso et 3,8% au Mali en 2024.

Le forum s’inscrit dans la continuité d’une intégration qui se traduit par plusieurs initiatives, dont la création d’une force conjointe de 5 000 hommes, d’une Banque d’investissement et de développement et, en juillet 2025, de l’Alliance des Producteurs de Semences Agricoles du Sahel (APSA-Sahel).

Fatoumata Maguiraga

Du rêve de Modibo Keita à la Confédération AES : Le Mali entre souveraineté nationale et fédération sahélienne

Soixante-cinq ans après l’éclatement de la Fédération du Mali et l’indépendance de la République du Mali, l’histoire semble offrir une seconde chance aux pays du Sahel central. Le rêve fédéral de Modibo Keita, brisé par les rivalités politiques et l’absence de compromis, trouve aujourd’hui un écho dans la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui, au-delà des impératifs sécuritaires, incarne une quête renouvelée d’unité et de souveraineté.

Dès l’aube des indépendances, le Mali, alors Soudan français, a cherché à dépasser les frontières héritées de la colonisation. En janvier 1959, la Fédération du Mali a vu le jour, regroupant le Soudan français et le Sénégal, avec l’ambition d’incarner une Afrique unie, forte et souveraine.

Portée par deux figures charismatiques, le Malien Modibo Keita et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, cette fédération représentait un véritable élan panafricain. Le projet impliquait initialement la Haute-Volta (actuel Burkina Faso) et le Dahomey (actuel Bénin), avant leur retrait. La Fédération fut rapidement reconnue par la France et par les Nations unies, ce qui constituait une première tentative concrète d’intégration politique en Afrique de l’Ouest francophone.

En juin 1960, elle proclama son indépendance fédérale, mais ses fragilités apparurent vite. Le 20 août 1960, à peine deux mois plus tard, le Sénégal se retira brusquement, entraînant l’éclatement de l’union et laissant le Soudan français poursuivre seul sa marche sous le nom de République du Mali.

Les causes profondes de l’échec de 1960

Très vite, des divergences politiques et idéologiques se sont manifestées. Senghor défendait une coopération étroite avec l’ancienne puissance coloniale et un modèle libéral, tandis que Keita privilégiait une orientation plus radicale, fondée sur la souveraineté économique et une planification socialiste.

Ces différences s’accompagnaient de disparités économiques et sociales, que les leaders utilisaient davantage pour diviser que pour unir. Les clivages linguistiques, les écarts de développement entre les régions et les rivalités institutionnelles fragilisaient la cohésion fédérale. La précipitation institutionnelle a aussi joué un rôle fatal, dans la mesure où la fédération a été proclamée sans que ses structures aient eu le temps de se consolider.

Cet échec reste une marque profonde dans l’histoire politique africaine, en rappelant qu’aucun projet fédéral ne peut prospérer sans compromis durables entre dirigeants nationaux.

L’émergence de la Confédération AES

Six décennies plus tard, l’idée fédéraliste refait surface, dans un contexte radicalement différent. En effet, le 16 septembre 2023, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont signé la Charte du Liptako Gourma, instituant l’Alliance des États du Sahel (AES), un pacte de défense mutuelle. Le 6 juillet 2024, les trois pays ont franchi une étape supplémentaire avec le traité instituant la Confédération des États du Sahel, en vue d’évoluer vers une fédération.

Contrairement au projet panafricain de 1959, l’AES naît d’une nécessité stratégique puisque, face à l’insécurité chronique, aux pressions économiques et aux sanctions internationales, les trois États ont choisi de mutualiser leurs efforts. En 2025, ils ont annoncé la création d’une force unifiée de 5 000 hommes, dotée de moyens terrestres, aériens et de renseignement, pour incarner cette intégration sécuritaire.

Parallèlement, les discussions portent sur une monnaie commune, la libre circulation et l’interconnexion énergétique, ce qui traduit une volonté d’aller au-delà du tout militaire. À ces initiatives s’ajoute l’annonce de la mise en place d’une Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement (BCID-AES). Ces projets, encore à l’état embryonnaire, visent à donner à la Confédération une dimension économique et sociale durable.

Les principes de la Confédération

Le traité fondateur de l’AES fixe, à travers ses articles 3 et 4, les principes et compétences partagées. L’article 3 insiste sur la souveraineté, l’intégrité territoriale, la solidarité confédérale et la défense des intérêts des populations. L’article 4 précise que chaque État conserve son indépendance, sauf dans les domaines délégués à la Confédération, tels que la défense et la sécurité, la diplomatie et le développement. Un protocole additionnel prévoit d’élargir ces compétences si nécessaire, afin d’éviter les erreurs de précipitation institutionnelle du passé.

Similitudes et différences

Si l’on compare la Fédération du Mali et la Confédération AES, des similitudes apparaissent, mais les différences sont tout aussi instructives. Dans les deux cas, il s’agit de dépasser les frontières coloniales afin de renforcer la solidarité et la capacité d’action collective.

Cependant, alors que la Fédération reposait sur l’enthousiasme idéologique des indépendances, l’AES procède d’un calcul pragmatique face à l’urgence sécuritaire et à l’isolement diplomatique. La première avait été fragilisée par le face-à-face entre deux dirigeants aux visions opposées, tandis que la seconde réunit trois régimes de transition animés par des orientations convergentes et un rejet commun des pressions extérieures. Enfin, là où la Fédération avait voulu aller trop vite en proclamant un État sans institutions solides, l’AES adopte une démarche progressive, en commençant par une confédération pour envisager ensuite une fédération.

Le poids du contexte diplomatique

L’AES s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique marqué par le retrait des trois pays de la CEDEAO et du G5 Sahel, au profit d’un cadre inédit de coopération. Isolés par les sanctions, Bamako, Ouagadougou et Niamey ont resserré leurs liens, notamment avec Conakry, qui soutient leur démarche souverainiste. Cette réorientation diplomatique, accompagnée d’un rapprochement avec de nouveaux partenaires comme la Russie, la Turquie et la Chine, illustre l’ambition de bâtir une alternative régionale face aux pressions extérieures.

Les conditions d’une réussite durable

La consolidation de l’AES pourrait, à terme, passer par une évolution vers une véritable fédération. Plusieurs éléments créent aujourd’hui un terrain propice. La convergence politique des régimes de transition à Bamako, Ouagadougou et Niamey limite le risque de divergences idéologiques. L’existence d’un ennemi commun, le terrorisme, contribue à renforcer la cohésion stratégique entre les trois États. S’y ajoute un appui populaire confirmé par des enquêtes comme Afrobarometer, qui révèlent qu’une majorité de Maliens soutient l’AES et approuvent la sortie de leur pays de la CEDEAO.

Mais des défis, demeurent dont la faiblesse structurelle des économies, la dépendance extérieure, la difficulté d’abandonner une partie des souverainetés nationales, les pressions internationales et la nécessité de bâtir des institutions stables et inclusives.

Selon Abdoul Sogodogo, enseignant-chercheur et Vice-doyen de la Faculté des Sciences administratives et politiques de l’Université Kurukanfuga de Bamako, « le passage à la fédération implique nécessairement la perte de la souveraineté des États unitaires pour son éclosion ». « En même temps, cela réduit la menace de retrait d’un État membre de l’Alliance, puisque le retrait de tout État fédéré nécessiterait dès lors un référendum dans l’État concerné », ajoute-t-il.

Il estime toutefois que la construction d’une fédération rencontrerait « des réticences et résistances de certains acteurs politiques et des entrepreneurs de la violence armée ». Ces résistances ne se limiteraient pas aux groupes armés, mais concerneraient aussi des acteurs politiques et économiques qui tirent profit des souverainetés nationales.

Mais l’universitaire insiste également sur les avantages stratégiques : « la fédération a l’avantage d’unifier les terroirs des trois entités, leurs forces armées et leurs économies. L’unification des territoires priverait les groupes terroristes et sécessionnistes de bases arrières et fera de la zone des trois frontières un espace géographique continu, sans rupture induite par des frontières ».

Une aspiration ravivée

À l’heure où le Mali s’apprête à commémorer le 65ème anniversaire de son indépendance, ce 22 septembre 2025, l’aspiration profonde du pays à un État fédéral sahélien, voire africain, qu’incarnait Modibo Keita, semble retrouver vie. Un peu plus d’un an après la création de la Confédération AES, les avancées en matière d’intégration sont réelles. L’enjeu est désormais de transformer cette flamme ravivée en réalité, en bâtissant une fédération sahélienne capable de résister aux vents contraires et de donner à l’Afrique un exemple durable d’intégration politique réussie.

Mohamed Kenouvi

AES : réunion des ministres de la Justice à Niamey

Les ministres de la Justice du Burkina Faso, du Mali et du Niger se sont réunis à Niamey du 15 au 17 septembre 2025 pour la deuxième réunion ministérielle de l’Alliance des États du Sahel. Les travaux, ouverts par le ministre d’État nigérien Mohamed Toumba au Centre international de conférences Mahatma-Gandhi, ont porté sur l’intégration juridique et judiciaire entre les trois pays.

Dans leur communiqué final, les ministres ont indiqué avoir proposé aux chefs d’État de l’Alliance de réexaminer la coopération pénale internationale et d’accélérer la mise en place des instances juridictionnelles prévues par le traité constitutif signé en septembre 2023. Ce texte fondateur prévoit notamment la création d’une Cour de justice de l’Alliance. Les discussions ont également porté sur le renforcement de l’entraide judiciaire et la mutualisation des moyens de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée.

Cette rencontre s’inscrit dans le prolongement du sommet des chefs d’État tenu à Niamey en juillet 2025, qui avait validé l’accélération de la mise en place des institutions communes. Les ministres ont précisé que les textes relatifs aux organes judiciaires seront transmis aux chefs d’État pour examen et adoption lors d’une prochaine session.

L’article 127 du Statut de Rome encadre toute décision de retrait de la Cour pénale internationale et prévoit qu’une telle démarche prend effet un an après notification au Secrétaire général des Nations unies. À ce jour, aucune notification n’a été rendue publique. La réunion de Niamey marque une nouvelle étape dans la construction institutionnelle de l’Alliance, qui entend doter la région d’organes communs de justice et de mécanismes propres de coopération judiciaire.