Président du Front Africain pour le Développement (FAD) et membre du Conseil national de transition (CNT), Nouhoum Sarr livre dans cet entretien son regard sur la conduite de la transition et sur certains sujets brûlants de l’actualité socio-politique. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi
Comment se porte aujourd’hui votre parti, le FAD ?
Le FAD se porte très bien et est suffisamment implanté dans toutes les régions du Mali, bien qu’il ne soit pas présent dans tous les cercles. C’est important pour un parti construit et entretenu par la jeunesse, par la jeunesse qui a le Mali chevillé au corps. Nous avons initié un regroupement politique, l’Alliance du 22 septembre, suite aux recommandations des Assises nationales pour la Refondation visant à rapprocher les partis politiques et à mettre fin à la prolifération des partis. C’est dans cette optique que nous avons contacté d’autres partis et nous sommes prêts à mettre en place une importante formation politique.
En fin de compte, au-delà de notre objectif de préserver et de consolider les acquis de la transition, nous œuvrons à unifier plusieurs formations politiques partageant les mêmes objectifs afin de créer une seule entité politique. Cela demande du temps, beaucoup d’énergie, de tact et de pédagogie. C’est ce que nous sommes en train de faire.
Vous parlez très souvent ces derniers temps de rassemblement des vraies forces du changement. Pensez-vous que ce grand rassemblement est imminent et que faites-vous pour le bâtir ?
Ce rassemblement est indispensable. Je parle de vraies forces du changement parce qu’il y a beaucoup d’imposteurs. Il y a des gens qui utilisent le mot changement par pur opportunisme. C’est-à-dire qu’en vérité, ils n’incarnent en rien le changement. Ils étaient pour la plupart aux affaires et sont comptables d’une bonne partie du bilan des deux dernières décennies de gouvernance de notre pays. Quand nous entendons ces acteurs parler de changement, on se pose la question de savoir s’ils ont la même définition du changement. L’avènement de la Transition résulte essentiellement d’une lutte politique de plusieurs acteurs, pluralistes, venus d’horizons différents, avec des conceptions variées de la politique. Ces acteurs, malgré leurs différences, se sont regroupés pour mettre fin à l’ancien régime. Cependant, dans la pratique, certains d’entre eux se sont révélés être de véritables imposteurs, n’ayant aucune ambition de porter le changement et menant seulement un combat politique classique pour accéder à des fonctions de responsabilité. D’autres, s’ils ne sont pas aux affaires, estiment que rien ne se passe bien, car ils se considèrent comme les seuls élus de Dieu, capables de déterminer les paramètres politiques de notre pays. Nous estimons que tous les Maliens ont le droit de se prononcer sur la manière dont doit être géré leur pays. Tous les Maliens ont le droit d’être entendus. Nous faisons partie de ceux qui estiment qu’il faut éviter d’être des donneurs de leçons et toujours penser que nous avons raison, que nous avons plus d’expérience. Il faut faire très attention.
Les vraies forces du changement pour moi sont celles qui ont l’objectif essentiel de faire du Mali un pays prospère, basant le développement sur des préceptes endogènes, car personne ne viendra développer notre pays. Les vraies forces du changement sont celles qui acceptent de faire table rase du passé et se projettent dans l’avenir sans s’ériger en donneurs de leçons. Ce sont aussi les jeunes qui s’emploient à faire du Mali une terre de prospérité, souhaitant mettre fin, quelles que soient les conditions, à la spirale de l’immigration clandestine. Les vraies forces du changement s’abstiennent de toute manipulation au profit de l’intérêt national. Ce sont celles qui se dédient exclusivement à l’intérêt national et à la prospérité de notre pays. Nous estimons donc que le moment est venu pour ces vraies forces de se rassembler, car elles n’ont pas le choix. Si elles ne le font pas, ce seront les forces rétrogrades, qui ont conduit notre pays dans l’impasse, qui tenteront de revenir aux affaires.
Quel regard portez-vous sur le bilan de la Transition depuis bientôt 5 ans ?
Nous estimons que la Transition politique a posé des actes incontestables pour la souveraineté du pays et dans l’objectif de recouvrer l’intégrité du territoire. Kidal aujourd’hui est de retour dans le giron malien. Ce n’était pas gagné. La Transition s’efforce inlassablement de bâtir un processus de prospérité pour le pays. La situation sécuritaire n’a jamais été aussi stable. Aujourd’hui, nous faisons face à des guérillas. Personne dans le monde n’a réussi à maîtriser une guérilla. Ce sont des attaques sporadiques, mais le constat est qu’aucun groupe ne contrôle une capitale régionale dans notre pays, ce qui n’était pas le cas il y a quatre ans. Aujourd’hui, nous entendons beaucoup de critiques stériles, très peu constructives, concernant la conduite du pays. Mais malgré ces critiques, le peuple malien voit. Il y a un constat qui est clair : la Transition a réussi à accomplir de grandes choses en si peu de temps. Elle a modernisé notre armée, l’a dotée d’équipements à la pointe de la technologie, et ce, sans avoir besoin de recourir à une loi de programmation militaire. La Transition a posé de très grandes actions. Nous avons débarrassé notre pays de la tutelle. Les forces étrangères qui étaient présentes ici ne le sont plus. Aujourd’hui, le territoire est contrôlé par nos forces nationales. Cependant, des défis demeurent. Ils seront relevés au fil du temps, car il n’existe pas de baguette magique pour résoudre tous les problèmes. Les difficultés seront résolues avec le temps. Aujourd’hui, notre pays a pris un chemin de non-retour vers la prospérité, la souveraineté, et pour assurer les meilleures conditions de vie à nos populations. La crise énergétique est un défi qui est en train d’être résolu. Je dis toujours que nous allons régler cette crise énergétique et qu’il n’y en aura plus au Mali. Ce sera la dernière crise énergétique que nous connaîtrons. Cela nécessite du temps, de l’énergie, et une certaine mobilisation de l’ensemble des forces du pays.
D’aucuns estiment que ce bilan n’a pas encore produit assez de résultats sur le plan économique…
Il y a effectivement des défis économiques très importants. Nous vivons aujourd’hui dans un monde en crise, et la guerre en Ukraine a eu des répercussions sur l’économie mondiale ainsi que sur l’économie malienne. Les inondations de l’année dernière ont fait que les cultures n’ont pas connu le développement souhaité, et les rendements attendus n’ont pas été atteints. Tout cela impacte la situation économique du pays. Il existe également des difficultés en termes de vision globale. Je pense que ce qui est dangereux pour une transition ou pour un pays, c’est le virage économique en termes de nationalisation. C’est pourquoi je ne partage pas tout ce qui consiste à placer des entreprises stratégiques sous la bannière de l’État. Je suis un libéral dans l’âme ; il n’y a pas d’alternative au libéralisme. Tous les pays qui ont emprunté d’autres chemins ont échoué lamentablement. C’est pourquoi je souhaite ardemment que les autorités de la Transition clarifient rapidement la question de l’orientation économique de notre pays. Soit nous optons pour une nationalisation à outrance, soit nous choisissons le libéralisme, c’est-à-dire la privatisation de toutes les grandes entreprises, et l’État se contentera de son rôle régulier, qui est de contrôler, de réglementer, de réguler, et surtout de collecter les taxes et les impôts. Si cette clarification n’est pas apportée rapidement, cela pourrait poser des difficultés pour l’économie de notre pays.
Depuis début mars, l’État a instauré de nouvelles taxes sur la téléphonie mobile. Pour beaucoup, cette mesure aurait dû être accompagnée d’une réduction du train de vie de l’État. Quelle est votre position ?
J’évite de me prononcer sur les taxes, car il s’agit d’une ordonnance. Une ordonnance est un texte réglementaire qui a la même valeur qu’un décret. L’ordonnance devient loi quand elle est ratifiée par le parlement. Donc, je dois être prudent en me prononçant sur cette ordonnance. Je m’abstiendrai de me prononcer sur cette taxation tant que l’ordonnance ne sera pas examinée par le CNT. En revanche, sur la question de la réduction du train de vie de l’État, il faut être honnête. Certains acteurs, que j’appelle entrepreneurs politiques, ont fait de la critique stérile leur cheval de bataille. Cela n’a pas d’avenir. Le temps finit toujours par rattraper les réalités. J’insiste : je ne connais pas de pouvoir politique au Mali au cours des 30 dernières années qui ait mieux réduit le train de vie de l’État que cette Transition actuelle. Les ministres maliens sont les moins bien payés de la sous-région, alors que le Mali n’est pas la dernière économie de cette région. Les fonctions politiques nécessitent un minimum de dignité. Lorsque quelqu’un est député, il doit être en mesure de régler un certain nombre de choses ; il doit être à l’abri du besoin et ne pas se retrouver dans la vulnérabilité au point de devoir se soumettre à des lobbys qui pourraient lui faire adopter des textes de lois anti-progrès. Le populisme n’a pas d’avenir. Le véritable problème avec certains entrepreneurs politiques, c’est qu’ils ont échoué là où nous sommes en train de réussir. Aujourd’hui, c’est un combat. Ils veulent nous faire tomber et prendre notre place. Nous devons résister, car nous avons un projet pour notre peuple.
Qu’est-ce qui, selon vous, retarde aujourd’hui l’organisation des élections ?
Il faut reconnaître que les élections sont essentielles dans une démocratie. Les élections représentent l’expression du contrat social. Pour accéder au pouvoir, il faut des élections. Cependant, pour qu’il y ait des élections, il faut un pays soudé. De 2018 à 2020, nous avons connu la plus grande crise électorale de notre pays, et pour aller vers de nouvelles élections, nous avons besoin de réformes. En parlant de réformes, tout le monde s’accorde à dire que la Transition est championne des réformes. Le nombre de textes adoptés dans notre pays sous cette transition est sans précédent. Il y a une loi électorale qui, au regard de la nouvelle Constitution, nécessite des modifications, et d’autres réformes sont en cours. Les gens sont dans le déni de la réalité et de l’histoire. Notre pays a besoin d’être réformé pour établir des institutions si solides que même si le diable y pénètre, il ne pourra pas faire ce qu’il veut. C’est ce que nous sommes en train de mettre en place. Les élections auront lieu. Que les gens se préparent, car la date des élections pourrait être une surprise.
Quel message avez-vous à l’endroit des Maliens ?
Je félicite les Maliens pour leur résilience, car ils n’ont jamais accepté de céder aux sirènes des fossoyeurs. Les gens ont tout fait pour faire tomber la Transition, mais notre peuple est resté droit dans ses bottes, apportant un soutien inconditionnel, et pour cela, nous lui serons éternellement reconnaissants.